Chapitre 48

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 Deux nuits sans le moindre cauchemar, deux jours où nous avons filé le parfait amour, et multiplié les projets d’avenir, je ne pouvais pas croire que mes parents avaient cessé de me harceler, mis au rebut leurs menaces, qu’ils se fussent décidés enfin à me laisser en paix. J’optais plutôt pour un calme relatif avant un nouvel avis de tempête, comme dans ces films de suspense où soudain plus rien ne se passe pendant de longues minutes, durant lesquelles les spectateurs se demandent à chaque séquence : ‘’Tiens, là il va y avoir du sang.’’, mais rien ne vient ; et au moment où l’on s’y attend le moins, l’accord strident retentit au même instant où se déroule la scène tant redoutée et tant espérée à la fois. (La douche d’anthologie de Marion dans ‘’Psychose’’, par exemple). Malgré cela, je restais sur mes gardes et, à chaque fois que nous devions traverser un carrefour, je me raidissais, prêt à la retenir si elle se hasardait à mettre un pied sur la chaussée alors que le feu n’était pas encore vert. Lorsqu’elle s’engageait dans une rue dépourvue de signalisation (après s’être assurée qu’elle pouvait le faire sans danger), dans ma tête, je voyais une voiture lui foncer dessus, et je m’entendais hurler son nom ; mais dans la réalité des faits, elle était parvenue sur le trottoir d’en face alors que moi, tétanisé, j’étais resté au même point.

Dimanche, elle a tenu à me faire visiter Bordeaux (Je ne la connaissais que pour y être passé plusieurs fois en coup de vent et, un mois auparavant, lors de mon passage à la librairie ‘’La Boétie’’, où je n’avais pas eu le temps d’y faire du tourisme, puisque Dorothy m’avait invité à Pessac).

Elle m’a montré son ancienne adresse, la piscine où Déborah et elle allaient nager, son collège et le lycée de sa sœur ; puis nous avons longé les quais de la Garonne, flâné dans le grand jardin public que longe le cours de Verdun. Dans la rue des trois conils, nous avons dégotté un hôtel, où nous avons fait l’amour. Puis, retour à Pessac. Elle déjeunait avec ses parents. Je l’ai déposée à quelques rues de chez elle :

« On ne se verra pas jusqu’à demain, m’a-t-elle annoncé avec une petite larme à l’œil. Je vais être triste. Je sens que je vais t’appeler toutes les heures.

— Même toutes les minutes. Ce soir on se fera un Skype.

— Oui. Pourvu qu’il ne tarde pas trop à venir. »

Nous nous sommes embrassés. Je l’ai regardée s’éloigner.

Pour le lendemain, lundi, elle m’avait proposé une journée plage à Arcachon. La météo prévoyait une journée presque estivale. Et, le matin à sept heures trente, elle a frappé à la porte de ma chambre. Je lui ai ouvert une serviette nouée autour de la taille (je sortais de la douche). Après m’avoir longuement embrassé, elle l’a fait tomber et s’est déshabillée.

Une demi-heure après, nous sommes descendus au bar pour prendre le petit déjeuner.

« Tes parents ne profitent pas beaucoup de toi, ma sauterelle.

— Ils en ont l’habitude. Déborah est pire. Lorsqu’elle n’avait qu’Éric, elle le leur confiait et elle partait jusqu’en début de soirée. Ils nous appellent, les filles coup de vent. » Elle a trempé son croissant dans le bol de café et après l’avoir avalé : « Par contre, je leur ai dit que je serais de retour vers les quinze heures.

— Et moi, je suis sensé être ici vers les dix-sept-dix-huit heures.

— Oui. Tu viens directement à la maison.

— Je ne vais tout de même pas m’imposer.

— Ils se vexeraient, si tu refusais. Tu ne les connais pas.

— Oh que si. Je me souviens d’un été où ils étaient pressés que je rentre chez moi.

— Tu oublies qu’à l’époque tu étais mineur, et qu’il y avait deux jeunes pucelles, m’a-t-elle rétorqué dans un éclat de rire.

— Le méchant satyre qui se serait rué dans le lit de l’une et de l’autre, lui ai-je rétorqué tout aussi hilare.

— N’empêche que certaines nuits je rêvais que tu te glissais dans le mien. » Elle m’a embrassé la main : « Tu ne peux pas savoir le plaisir que je ressentais. » Une larme a coulé le long de sa joue : « C’est bête que la vie nous ait séparés toutes ces années. »

A mon tour je lui ai pris sa main et l’ai portée à mes lèvres :

« Désormais, plus rien ne nous séparera, ma sauterelle »

Et je me suis vu, poing menaçant devant mon père et ma mère, comme pour leur faire comprendre, qu’ils n’avaient pas intérêt à mettre leur menace à exécution.

Mais, à l’instar de la veille à Bordeaux où je craignais qu’elle se fît renverser, sur l’autoroute qui reliait Pessac à Arcachon, pourtant peu fréquentée à ce moment-là, j’ai commis deux erreurs qui auraient pu nous conduire à l’hôpital ou pire, à la morgue. L’une, en déboîtant de ma file sans avoir regardé dans mon rétro ; l’autre en ayant mal estimé la distance avec un camion qui nous précédait, ce qui m’a obligé à donner un puissant coup de frein qui l’a fait hurler de peur pour la deuxième fois. La réminiscence des cauchemars que je faisais, du temps de ma liaison avec Aurélie (Elle mourrait presque toujours dans un accident de voiture que j’avais provoqué, et duquel je sortais toujours indemne !), dont les scènes les plus atroces me sont revenues en mémoire, ont été la cause de ces deux imprudences.

Paniqué à l’extrême, elle m’a fait arrêter sur une aire de repos.

« Qu’est-ce qui t’a pris, mon trésor ? Tu ne vas pas bien ? »

J’ai mis ces imprudences sur le compte de l’émotion de ces derniers jours où, d’une part, j’avais craint que tout fût fini entre nous et, d’autre part, l’heureux évènement de nos fiançailles, et puis tous ces projets, que nous n’avions cessé de faire.

« Pardonne moi, sauterelle, j’ai la tête tellement pleine de nous, que je ne vois plus ce que je fais.

— Tu veux que je prenne le volant ? Tu sais, je conduis bien.

— Oui. Merci. »

Et nous avons effectué le reste du trajet (environ la seconde moitié), elle conduisant comme une reine, et moi tout à fait détendu.

Après la plage, nous avons déjeuné sur le pouce, pour nous laisser plus de temps de faire l’amour, dans la chambre d’un charmant petit hôtel, dont les fenêtres donnaient sur la baie.

« Tu sais que tu es le premier homme avec qui je fais l’amour dans un hôtel ? J’avais des à priori stupides, notamment sur ce que devaient penser les personnes de l’accueil en remettant la clé de la chambre, loué pour une paire d’heures ; et aussi, à leur façon de regarder ce couple… la femme surtout. C’est bête, non ?

— Pourtant, au cinéma, on y voit beaucoup de scènes.

— Hôtel du Nord.

— Pour ne citer que lui.

— Oui, mais c’est du cinéma. Comme lorsqu’on voit des conducteurs qui n’ont jamais de difficultés à trouver une super place dans Paris, juste devant l’endroit où ils doivent se rendre. Alors que, dans la réalité, c’est une véritable galère.

— Très juste. » Je lui ai embrassé les seins, puis le nombril et enfin le sexe. « Alors, c’est quoi ton verdict ? »

Elle a pris mon sexe, l’a introduit dans le sien et, tout en se balançant lascivement sur moi :

« C’est merveilleux. Lorsque nous vivrons ensemble, j’aimerais que nous nous réservions des moments semblables.

— Autant que tu voudras ma Déesse. »

Réglée comme une montre Suisse, à deux heures moins dix, elle m’a dit qu’il était temps de nous préparer et rentrer à Pessac.

Je lui ai passé le volant. Arrivée à destination, elle m’a supplié d’être prudent. « Promis juré. »

Elle m’a tendu ses lèvres :

« Je t’aime. Qu’est-ce que tu vas faire jusqu’à ton arrivée ?

— D’abord trouver un fleuriste pour ta mère, et pour ton père, qu’est-ce que je peux lui offrir ?

— Du vin.

— C’est trop commun. Quelque chose qui lui fasse plaisir.

— Du whisky

— D’accord… et puis, j’amènerai du Champagne aussi.

— Non. Ça, c’est moi. N’oublie pas la bague, cependant. »

Elle m’a de nouveau tendu ses lèvres.

Je l’ai regardée s’éloigner. Elle avait deux rues à traverser. Pas très larges, pas très fréquentées, mais dépourvues de feux tricolores. Instinctivement, j’ai fait mon signe de croix. Je ne savais pas quand papa et maman allaient mettre en scène leur projet maléfique, de ce fait, je devais continuer à rester vigilant, ne pas baisser la garde. Or, les deux imprudences commises sur la route, m’avaient montré ma faiblesse à me maîtriser, à me laisser envahir par des pensées funestes, et ne pas avoir la force de les repousser. Et je redoutais que cela ne se reproduisît une troisième fois, laquelle serait la fois de trop : inéluctable et fatale. Mais leur cynisme pouvait s’avérer encore plus cruel et démoniaque, en ne mettant jamais leur menace à exécution, tout en me laissant craindre qu’elle pût survenir à n’importe quel moment. Cela n’était pas sans me rappeler ce poème de Prévert où l’oncle Grésillard avait prédit à son neveu qu’il finirait sur l’échafaud, et il y finit pour de bon après avoir tordu le cou à ce tonton qui

« Portait malheur à tout le monde

La vache ! »

Sauf que mes parents étaient déjà morts et que je ne pouvais pas les réduire au silence une deuxième fois. (« Pardon papa et maman ; mais je sais que ce n’est pas vous qui me harcelez. Je confondrai ces imposteurs et vous retrouverez votre rang glorieux. »)

Floriane m’a fait un large sourire en me tendant la clé de la chambre. Elle m’a parlé de ses années de lycée avec Roxane. Une amie formidable, dynamique et sensible à la fois généreuse, le cœur sur la main. Toujours positive, même les jours de peine ou de cafard ; et surtout, d’une grande drôlerie.

« C’est bien simple, chaque fois qu’on voyait un groupe de filles se fendre la poire et rire aux éclats, vous pouviez être sûr qu’elle se trouvait parmi elles. » Elle est restée pensive une fraction de seconde puis : « Enfin, je suis heureuse que nous nous soyons retrouvées. »

Elle m’a fait un autre sourire, puis :

« Je vous prépare la note.

— Merci… Je ne vous oublie pas, pour les dédicaces.

— C’est gentil. »

Et je suis monté dans l’ascenseur.

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