Chapitre 33

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 Je n’avais plus de cigarettes et Ludwig ne fumait que des blondes. Déborah était allongée à côté de moi, et se faisait bronzer.

« Je vais m’acheter des clopes. Je n’en ai plus.

— Maudit vice ! » (Elle ne fumait pas) Je me suis redressé : « Donne-moi un baiser. » Je l’ai embrassée. Ses lèvres avaient le goût du sel.

A peine m’étais je levé, que la voix de Roxane :

« Je peux venir avec toi… Je voudrais m’acheter une sucette.

— D’accord, sauterelle. »

Elle s’est mise à fouiller dans le sac de sa sœur :

« Debbie, je cherche mon porte monnaies.*

— D’acc, mais fous pas le bordel. »

Et, lorsqu’elle l’a trouvé, elle a extrait une pièce de un Franc.

« On y va ? »

C’était le lendemain de leur réconciliation, et, durant le trajet, elle m’avait raconté leur soirée dans leur chambre à coucher. Elles avaient parlé, elles avaient ri, elles avaient chanté.

« Maman est entrée dans notre chambre avec un grand sourire. ‘’Dites-moi, il va neiger demain.’’ Et nous avons ri encore plus fort. »

Le bureau de tabac, se trouvait au bout de la place du Palais de Justice et, assis par terre, un vieil homme tout dépenaillé, demandait l’aumône. Roxane, n’écoutant que son cœur, lui a donné sa pièce et, c’est une fois que nous avons pénétré dans le magasin, qu’elle s’est rendu compte que, du coup, elle n’avait plus d’argent pour s’acheter la sucette. En attendant mon tour, je la regardais du coin de l’œil. Elle se tordait les mains et je lisais dans l’un de ses yeux, un grand désappointement, et dans l’autre, la joie d’avoir fait du bien à un pauvre vieillard affamé. Dans sa tête je devinais le combat entre d’un côté un diablotin qui lui disait : « Oui, mais tu as vu ? Du coup tu te prives de sucette. » De l’autre côté l’angelot qui l’encourageait : « Des sucettes tu peux t’en acheter tant que tu veux. Ce pauvre homme serait probablement mort de faim. » Et le diablotin : « Non, mais tu as vu le monde qu’il y a sur la place ? Combien sont-ils d’après toi, à lui avoir filé une pièce ? Pas beaucoup. » Et l’angelot : « Les bonnes actions sont solitaires. » Et le diablotin : « Dans ce cas, tête de linotte, tu aurais dû prendre deux Francs. Une pour le vieil homme et l’autre pour la sucette. » Et l’angelot : « Les bonnes actions ne se préméditent pas, car elles sortent du cœur, et il est spontané, pas calculateur. »

Tantôt elle lorgnait du côté du présentoir où elles étaient alignées, avec une envie non dissimulée, tantôt elle baissait les yeux ou regardait ailleurs, pour chasser la tenta-tion.

Je n’avais rien perdu de son manège oculaire, de ses mains qu’elle tordait comme si, tel un prestidigitateur, elle espérait faire réapparaître sa pièce de un Franc et, lorsque mon tour est arrivé, j’ai réclamé mon paquet de cigarettes puis, me penchant vers elle :

« Quel parfum tu veux ? »

Elle m’a regardé avec de grands yeux incrédules se demandant, si je blaguais ou pas et, au bout de quelques instant, elle m’a répondu :

« Fraise.

— Prends-la. Elle est à toi. »

Si je lui avais dit que je lui offrais le soleil et le étoiles, sa joie n’eût pas été plus intense, sa reconnaissance plus grande. Elle l’a prise et une fois dehors elle m’a tiré vers elle et m’a donné un superbe baiser sur la joue, qui m’avait procuré une bien plus agréable sensation que ceux que Déborah me donnait sur la bouche, et peu s’en était fallu pour qu’à mon tour, je la prenne dans mes bras, je la serre très fort contre moi et l’embrasse partout. Ce jour-là, je m’étais rendu compte, une fois de plus que…

Elle s’est étirée, puis ses lèvres ont parcouru mon corps, depuis ma bouche jusqu’à mon sexe :

« Je vais préparer le petit déjeuner.

— Quelle heure est-il ?

— Bientôt sept heures.

— Comment tu fais pour le savoir ? Je ne t’ai même pas vue regarder ton réveil.

— Je n’en ai pas besoin. Il est dans ma tête.

— Tu es extraordinaire.

— Il le faut bien. Si je devais compter sur toi, ma marmotte, mes petits élèves se feraient du souci. »

Puis, comme si une idée lui avait subitement traversé l’esprit, elle s’est remise sous les draps, s’est allongée sur moi et, tandis que sa bouche s’écrasait contre la mienne, elle avait pris mon sexe pour l’introduire dans le sien.

« Quel merveilleux cadeau, ma sauterelle.

— C’est pour cette nuit où tu ne seras pas auprès de moi. »

C’était le lundi matin, et nous avions convenu que je rentrerais chez moi pour ne revenir que le lendemain vers les sept heures du soir, et repartir le jeudi matin ; puis, le samedi, après son dernier, cours, elle prendrait le train jusqu’à Nice où nous passerions la journée (« Passage chez ma cousine adorée… mais je voudrais aussi connaître ta tante… ») Et, lendemain au plus tôt (« Je programmerai mon réveil interne ») nous filerions à Puget.

Trois heures après, je sonnais chez Maïa. Aux quatre coups rapprochés les uns des autres, elle n’avait pas eu besoin de demander qui était là. Autrement elle aurait fait attendre l’importun, le temps qu’elle aille passer une tenue un peu plus décente. Mais devant son neveu chéri, pas besoin.

J’ai défait le seul bouton qui reliait les deux pans de la longue chemise blanche qui la recouvrait.

« Alors, toi aussi, mon chéri, m’a-t-elle lancé en relevant mon t-shirt »

Ainsi, débarrassés de nos vêtements nous nous sommes glissés dans son lit.

Passer des bras d’une maîtresses à ceux de ma tante, ne m’avait jamais posé de cas de conscience dans la mesure où je n’avais aucun compte à leur rendre, et ce que nous faisions ma marraine et moi sous les mêmes draps, ne regardait personne d’autre que nous.

Durant ma longue liaison avec Aurélie (près de vingt mois), une ou deux fois je m’étais posé la question : « Et si nous nous mariions ensemble, est ce que je continuerai à dormir de temps en temps avec la sculptrice de mon cœur ? ». Perspicace et me connaissant mieux que moi-même, elle m’avait répondu :

« Tu agiras en fonction de ton degré de culpabilité, mon trésor. »

Mais le mariage n’avait pas eu lieu vu que j’avais rompu avec elle, provoquant ainsi un grand séisme dans son cœur, dans le mien et dans celui de ma tante qui, pour la première fois de notre vie commune, n’avait pas été tendre et compréhensive avec moi, m’accusant même de cruauté mentale.

J’avais eu beau lui raconter mes cauchemars dans lesquels, Aurélie mourait tou-jours dans d’atroces souffrances et, pire encore, enceinte de notre premier enfant puis, à la fin du rêve, pendant que je hurlais son nom, je voyais apparaître papa qui me sommait de rompre car voilà ce qui m’arriverait, en vrai, si je m’entêtais à rester avec elle. Et maman, par la suite qui l’approuvait, parce qu’elle ne voulait que je subisse le même sort qu’eux.

« Tout cela est dans ta tête, me répétait elle non sans une certaine véhémence. Que tu aies été traumatisé par leur mort, c’est tout à fait normal, Anicet… » (Pendant cette période, je n’étais plus son trésor, ou son ange, mais Anicet !) « … Mais que tu te refuses la joie et le bonheur d’une vie heureuse avec Aurélie – alors qu’elle t’aime tant, que tu l’aimes –en invoquant l’intervention maléfique de ton père et ta mère, je ne peux pas l’admettre. »

Elle l’avait tellement peu admis, qu’elle était partie pendant presque un an chez son amant en titre, un lord Anglais qui vivait dans les pays de Galles.

« Alors, tu as envie de me raconter ?

— Comme si je te faisais des cachoteries, marraine de mon cœur. Je suis heureux avec elle. Heureux comme ça ne m’était plus arrivé depuis… » J’ai laissé un ange passer « Je suis heureux.

— Mais, rappelle moi, c’est avec elle qui tu as flirté cet été là.

— Non, Maïa chérie. C’était avec Déborah, sa sœur aînée. Mais… » J’allais laisser passer un deuxième ange, mais elle lui a barré le passage.

« Mais ?

— J’étais amoureux de Roxane.

— La sœur cadette ?

— Oui.

— Elle avait quoi… une dizaine d’années.

— Presque douze… Enfin, je n’étais pas amoureux, elle me plaisait. »

Alors je lui ai tout raconté. Surtout le vendredi 29 août. Puis, dans ma lancée, je lui ai parlé de Roxane à trente ans, officiellement toujours mariée, mais séparée de corps depuis quatre ans. Je me suis bien gardé de lui parler des apparitions de papa et maman et du cauchemar de la veille. Je ne voulais pas raviver d’anciens souvenirs douloureux.

« Elle a hâte de faire ta connaissance. »

Elle a secoué sa tête :

« Pas moi. »

Je me suis redressé et l’ai regardée avec des yeux exorbités. J’ai balbutié :

« M… Mais pourquoi ?

— Je n’ai pas envie de souffrir à nouveau.

— Maïa ! Tu les as toutes connues. Et puis, si tu penses à Aurélie, cela n’a rien à voir.

— Trésor, je te connais comme si je t’avais fait. Je t’ai observé pendant tout le temps que tu m’as parlé d’elle et de toi, et je te dis que ça a beaucoup à voir, et faire sa connaissance, se serait m’attacher à elle, jusqu’au jour où tu m’annonceras de but en blanc, que tu vas rompre, parce que tu n’as pas encore résolu ton problème. Je me trompe ? »Je n’ai pas répondu. Elle m’a embrassé sur les lèvres et s’est levée : « Je crois que je vais repartir à Barcelone, chez Andréas. Je préfère encore ses malaises cardiaques qui sont bien réels, eux, que tes hallucinations, tes cauchemars qui ne se passent que dans ta tête. » Elle a pris mon visage entre ses mains : « Tout ce que j’ai pu faire pour toi, mon amour, je l’ai fait. Maintenant je ne peux plus rien. Tes démons, il n’y a que toi qui doives les affronter. Papa et maman te harcèlent ? Ils menacent de vous faire mourir Roxane et toi, pour que votre enfant ne devienne pas un deuxième Lepervier orphelin ? Contre-les. Combats-les. Trouve la force en toi ! Ce n’est pas eux qui te menacent. Ils sont là-haut, parmi les étoiles, et ils doivent souffrir que tu puisses imaginer une chose pareille venant de leur part. Ils ont toujours voulu te voir heureux. Si tu avais suivi mon conseil d’aller voir un psy, il t’aurait tout expliqué. C’est une punition que tu t’infliges à toi-même, un non-droit au bonheur, car tu le trouverais injuste vis-à-vis d’eux qui ont vu le leur tronqué aussi brutalement, aussi tragiquement. » Elle m’a de nouveau embrassé longuement sur la bouche : « Je t’aime, comme je n’ai jamais aimé un homme de ma vie. Même Dimitri, l’amour de ma vie malgré notre demi-siècle d’écart, que j’ai vu étendu mort dans notre lit, lorsque je n’avais que vingt et un an ! Oui, mon amour pour toi l’a dépassé largement. Je me ferais couper en morceaux, plutôt que tu souffres un seul instant ; mais là, mon trésor, je ne peux rien faire. Je te soutiendrai. Oui, je te soutiendrai de toutes mes forces, de tout mon amour. Mais ce combat, tu devras le mener tout seul. »

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