Chapitre 9

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 A neuf heures j’ai ouvert un œil, à neuf heures deux, j’ai ouvert le second. C’était une bonne heure pour appeler madame Prunier.

Elle a décroché au bout de la deuxième sonnerie :

« Bonjour Anicet. Figurez-vous que j’étais sur le point de vous appeler » Puis d’un ton légèrement inquiet : « Tout va bien à la maison ? »

Je l’ai rassurée. Elle m’a demandé :

« Au fait, vous avez trouvé le petit paquet ?

— Oui ! Oui ! C’est à ce propos, justement, que je voulais vous appeler.

— Dites-moi.

— Non, vous d’abord, Francine. Vous étiez sur le point de m’appeler. »

Il y a eu un petit silence, puis d’une voix hésitante elle m’a dit :

« Vous n’aviez pas prévu de sortir, aujourd’hui ? »

Je me suis gratté la tête :

« Euh… Non, non. J’ai plein de choses à faire à la maison, et puis… »

J’ai regardé à travers la fenêtre les cumulus qui fonçaient et épaississaient de plus en plus.

« … Je pense qu’on va avoir un sacré orage.

— C’est ce que j’ai entendu à la météo. »

Elle a fait une pause puis :

« Bon. Alors, je vais vous embêter. Je dois recevoir un assez gros colis aujourd’hui. Pourriez-vous le réceptionner ?

— Sans aucun problème.

— Merci, m’a-t-elle répondu d’un ton rasséréné. Vous êtes adorable.

— Moins que vous, Francine. »

Et je ne la flattais pas. Elle l’était vraiment. Mais pas seulement. A près de quatre-vingt ans, elle partait tous les matins à sept heures faire sa marche sur le bord de mer, s’en revenait tranquillement par le cours Saleya où elle s’arrêtait à l’un des nombreux bars qui le jalonnent, commandait son petit café et le buvait, écouteurs aux oreilles, Rolling Stones à plein tube. De retour à neuf heures passé, elle s’installait sur sa terrasse qui jouxtait la mienne, pour prendre son petit déjeuner. Quand Maïa dormait à la maison, elles partaient ensemble faire le grand tour.

Moi, n’étant pas du matin, soit je traînais au lit les jours de repos, soit je prenais le temps de me réveiller pour aller au travail, dont les horaires étaient on ne pouvait plus souples, compte tenu de ma situation, et du fait que je restais bien après l’heure.

« Le coursier devrait passer entre dix heures et midi. »

Il était neuf heures dix et je ne prévoyais pas la livraison avant dix heures un quart ce qui me laissait largement le temps de débarrasser mon corps des relents de la nuit, sous une bonne douche bien chaude, et d’avaler un grand bol de café où j’aurais trempé au préalable deux ou trois tartines de pain grillé, enduites de beurre et de confiture d’abricots.

— C’est noté.

—Encore merci. (Petite pause) C’est toute une série de compléments alimentaires et de tisanes, que ma fille m’a poussé à commander sur le net. Ce sont des produits bio, censés me donner encore plus de tonus. Comme si je n’en avais pas assez. (Nouveau temps d’arrêt) Comme elle m’a dit : si ça ne me fait pas du bien, ça ne peut pas me faire du mal. Enfin. »

Un ange est passé en uniforme de postier.

« Et vous, Anicet, à propos du cadeau, que voulez-vous me demander ?... Vous avez bien trouvé mon mot ?

— Tout à fait. Mais, pourriez-vous me la décrire ?

— Votre cousine ?... Vous en avez plusieurs ?

— Aucune, Francine. C’est ça le mystère. Et figurez-vous qu’à l’intérieur du pa-quet, je n’ai pas trouvé la moindre lettre.

— Mon Dieu, mais alors, qui ça pouvait être ? A-t-elle lancé d’un ton alarmé. »

J’ai haussé les épaules.

« Je l’ignore tout à fait. En tout cas, son cadeau est magnifique ! Ça doit être une femme qui m’admire beaucoup !

— Mais pourquoi se faire passer pour votre cousine !»

J’ai souri puis, d’un ton badin, je lui ai répondu :

« Peut-être une femme qui, après des recherches, a trouvé un lien de parenté avec moi.

— Et pourquoi, ne vous aurait-elle pas laissé de mot ?

— Je n’en sais rien. C’est pour cela que je voulais que vous me la décriviez. Peut-être que son physique va m’éclairer.

— Je comprends… Malheureusement je n’étais pas présentable lorsqu’elle a sonné. C’est ma fille qui lui a ouvert. Je vais le lui demander.

— Ne la dérangez pas.

— Mais si. Elle est là près de moi. »

Je l’ai entendue lui parler ; puis me l’ayant passé :

« Bonjour monsieur. Je ne peux pas vous dire grand-chose, malheureusement. Je lui ai parlé à travers la porte entrebâillée. Elle m’a dit qu’elle avait ce cadeau pour vous, qu’elle ne pouvait pas attendre votre retour, parce qu’elle était en transit sur Nice, qu’elle était votre cousine ; alors j’ai fini par lui ouvrir, elle m’a remis le paquet, m’a remerciée, et elle est partie.» Elle a fait une pause, de celles que l’on fait quand on presse ses méninges, pour en faire sortir quelque chose de moins vague : « Il y a un détail qui me revient, la couleur vert intense de ses yeux… Oui, oui… ah, des cheveux noirs coupés très, très courts… et les dents de devants écartées.

— Les dents de la, chance.

— C’est ça.

— Et… L’âge, d’après vous ? »

Je l’ai entendue respirer bruyamment, puis :

« La trentaine... Oui, oui. La trentaine » Nouveau silence : « Elle portait une chemise écru, sous une salopette marron clair. Cela vous dit quelque chose ?

— Dans l’immédiat, non. Mais je vais chercher. »

Je l’ai chaudement remerciée, lui ai demandé des nouvelles du temps (« Il ne cesse pas de pleuvoir. Que voulez-vous, c’est la Bretagne ; mais ça ne nous empêche pas de faire de longues promenades le long de la mer »).

Après avoir raccroché, j’ai filé dans la salle de bain, soulagé d’un grand poids. Les éléments qu’elle m’avait fournis, me permettaient de me faire une idée sur ma prétendue cousine en transit.

Sur les 54321 abonnés que comptait ma page, j’avais dénombré 164 femmes portant ce prénom immortalisé par Edmond Rostand et le groupe Police. Le travail ne serait pas Herculéen et, en supposant qu’il me fallût entre deux et trois minutes pour visionner leurs données, leurs photos et, tant qu’à faire, leurs dernières publications, j’en aurais au maximum pour huit bonnes heures de travail. Et si je rajoutais les quatre-vingt-dix minutes de ma pause déjeuner – je suis un hédoniste – j’en aurais jusqu’à neuf heures et demi du soir. Comme je n’avais prévu aucune sortie nocturne, je pouvais même m’octroyer quelques minutes supplémentaires sur un profil intéressant (celui de ma donatrice à l’incomparable florescence, par exemple, si par bonheur elle était fan de ma page), en attendant la conversation digitale entre Rosy et moi.

Afin de ne pas être dérangé par un coup de fil intempestif de Célia, que je n’avais pas revue depuis mon retour de Paris, (Je devais rompre. Rompre à tout prix avec elle…) ou par tout autre de mes 666 contacts (Eh non, la Bête, je ne suis pas hexakosioi-hexekontahexaphobique …), j’avais mis mon portable personnel – au nom d’Anicet Lepervier – en mode avion, et laissé activé le professionnel – au nom d’Alex Cantié – dont seuls Maïa, Ludwig et Sandrine, notre secrétaire commune, connaissaient le numéro.

Je me suis assis derrière mon ordinateur, un éclair a jailli ; je l’ai allumé, le tonnerre a grondé ; j’ai ouvert ma page Facebook, la pluie s’est mise à tomber : drue et violente ; enfin, j’ai tapé « Roxane » dans la fenêtre des recherches, et le choc des nuages a provoqué une violente tonitruance.

La première, avait dépassé la trentaine depuis quatorze ans et n’avait posté que des photos de chats. Quant à ses publications, elles n’offraient aucun intérêt. La deuxième ne l’avait pas encore atteinte et sa photo de profil ne correspondait en rien à la description faite par la fille de madame Prunier. Elle avait des cheveux blonds très longs, des yeux bleus, et ses seins, étaient aussi menus, sinon plus, que ceux de mademoiselle Debussy. La troisième l’avait largement dépassée, et la quatrième avait fêté ses trente et un printemps, mais ses cheveux étaient roux, ses dents étaient longues et pas écartées. La cinquième et la sixième étaient des lycéennes : l’une à Tours, l’autre à Grenoble. La septième avait du chien. Ses cheveux mi-longs noir corbeau partaient dans tous les sens et son regard fusillait celui ou celle qui l’avait photographiée. Sur une autre photo, elle portait un débardeur trempé à travers lequel on pouvait admirer ses seins qui, à mon avis, coïncideraient avec le moulage reçu. Ses lèvres appelaient d’autres lèvres à les rejoindre et sa bouche donnait envie de fouiller dedans. Elle était comédienne amateur, et sa situation amoureuse compliquée. Elle avait 346 amis, et ma page faisait partie de ses préférences primordiales. Elle s’appelait Roxane Charmeaux, elle avait 33 ans et vivait à Paris. J’ai « liké » quelques-unes de ses publications, qui n’étaient pas inintéressantes, et j’ai même commenté l’une d’entre elles à propos de l’inégalité criante entres les femmes et les hommes, qui existaient dans notre pays, non dépourvu cependant, d’une kyrielle de lois tendant à la combattre. Mais que peut la loi face à des mentalités qui ne veulent pas évoluer ? C’était le sujet que j’avais développé dans mon roman : « Saint Laureen tuez pour nous » (qu’elle conseillait, d’ailleurs de lire !). J’allais passer à la huitième lorsque l’interphone a sonné. Je me suis levé à l’instant même où le tonnerre a grondé et la pluie a redoublé d’intensité. Lorsque j’ai décroché, une voix féminine m’a annoncé qu’elle avait un colis pour madame Prunier.

« C’est au cinquième. A droite en sortant de l’ascenseur. »

La livreuse devait avoir la quarantaine d’une femme mal épanouie sexuellement. Ses cheveux d’un blond indéfini, s’échappaient du chouchou mauve, censés les retenir, en mèches désordonnées. Les traits de son visage reflétaient une grande lassitude mais son sourire y apportait une touche d’optimisme. Elle sentait un mélange de café, de cigarette et de parfum à deux sous ; le tout relevé d’une pointe de transpiration.

En ouvrant son bomber pour extraire le paquet qu’elle y avait enfoui pour le tenir au sec, j’avais pu contempler ses seins que mes mains n’auraient pas dédaigné caresser,

« Quel sale temps, m’a-t-elle dit en sortant le paquet.

— De quoi rester bien au chaud chez soi, lui ai-je rétorqué les yeux fixés à la fois sur sa bouche et sur son torse. »

Dire qu’elle était belle eût été exagéré de ma part ; mais affirmer le contraire, eût été un mensonge, et mon corps se serait pleinement satisfait du sien pendant une bonne vingtaine de minutes.

Comme si elle avait lu dans mes pensées, elle m’a souri en me tendant la tablette sur laquelle je devais apposer ma signature de bonne réception du colis ; et, d’un ton qui trahissait ses intentions (les mêmes que les miennes) elle m’a dit :

« J’aime beaucoup ce que vous écrivez. Mon préféré c’est « Marianne sans foi ni loi ». Cette nonne qui en a marre du couvent et de son ambiance perverse, qui pactise avec le diable pour qu’il lui procure une vie de vrais plaisirs. Formidable. Surtout la façon dont elle arrive à le dominer et à le mener par le bout de la queue. »

Ce dernier mot, elle l’avait prononcé non sans l’intention de mettre en pratique le fantasme qui avait traversé ma tête quelques secondes auparavant, si je lui en faisais l’avance.

« Vous êtes fan de ma page, je suppose.

— Et comment.

— Et vous vous appelez comment ?

— Estelle Durand ; mais j’ai mis un « H » devant mon prénom, parce qu’il y en a toute une papardelle qui s’appellent comme moi.

— Je note. Et si vous le voulez, je vais vous envoyer une invitation en tant qu’ami. »

Si je lui avais dit : « Je vous offre un royaume et une tonne de diamants », elle n’aurait pas eu une réaction différente. Preuve que je pouvais lui offrir un café, sachant que le « Et plus si affinités » m’était déjà acquis. C’est ce que je n’ai pas tardé à lui proposer ; et comme il ne lui restait qu’un colis à livrer dans le quartier, elle a accepté.

Quand son portable a sonné elle allait se diriger dans la salle de bain, afin de sécher ses cheveux et leur redonner une allure. Elle a décroché et, par discrétion, j’ai quitté la cuisine où nous nous trouvions.

« Même pas le temps de boire un café. Un collègue a eu un accrochage et je dois prendre ses livraisons, m’a-t-elle annoncé d’un ton dépité. »

Elle a remis son bombeur, je l’ai raccompagnée à la porte. Après m’avoir embrassé sur les lèvres, elle m’a donné son numéro de portable, puis elle m’a caressé la joue et m’a donné un nouveau baiser, avant de filer.

J’ai réintégré la cuisine, envoyé un sms de bonne réception du colis à madame Prunier, je me suis servi une tasse de café et Maïa m’a appelé :

« Comme tu as coupé ton portable perso, je me suis dit que tu avais à travailler et j’ai failli ne pas t’appeler.

— Et tu m’aurais fait de la peine, Maïa de mon cœur.

— C’est pour cela que je t’ai appelé. Que faisais tu de beau, si ce n’est pas indiscret ?

— Rien n’est indiscret pour toi ma marraine d’amour. Je draguais Estelle, avec un ‘’H’’ »

Je ne voyais pas la tête qu’elle faisait, mais je la devinais ; et, après l’avoir mise au courant, elle m’a lancé d’un ton ironique :

« Je vois que monsieur s’amuse pendant que sa tante chérie sue à grosses gouttes en peaufinant le catalogue de sa future exposition.

— Ton neveu adoré ne demande qu’à venir chez toi pour détendre tes sens et te redonner du tonus.

— Déjà, s’il venait déjeuner avec moi, j’aurais un grand plaisir. Je t’ai préparé des rigatoni gratinés à la sauce béchamel, suivis d’un bon poulet de Bresse et ses petits légumes et, comme dessert…

— Ton corps délicieux, ai-je rétorqué sans la laisser achever sa phrase.

— Non, un gâteau aux noix de chez ma pâtissière.

— Et ton corps, après.

— Non. Le café d’abord.

— C’est vrai. Après ce sera toi… enfin, nous deux. »

Je l’ai entendue soupirer :

« Je ne peux rien te refuser. »

Et c’était vrai. Elle m’aurait donné la lune, si je la lui avais demandée ; et si je l’avais implorée, suppliée, elle m’aurait même autorisé à franchir la ligne jaune. Cette frontière que je rêvais de passer avec elle, pour le meilleur et le sublime, pour la profondeur et l’extase, pour tout ce qu’elle était pour moi, et que j’étais pour elle, pour l’enfant devenu adulte qui rêvait toujours de l’épouser, qui avait toujours ce besoin permanent d’elle, de son amour indéfectible, de son charme et sa beauté immarcescibles, de ses yeux vert émeraude au regard franc et pénétrant, de sa voix rassurante, de ses lèvres chaudes et ses mains tactiles, de son corps aux formes pleines, aux ondulations toujours aussi sensuelles, de son odeur qui m’enivrait, de son souffle qui attirait ma bouche vers la sienne. Oui, j’étais amoureux d’elle et pire, j’étais amoureux, possessif et jaloux. Dieu merci, ma raison l’emportait toujours sur mes pulsions, et ce lien indestructible qui nous liait à jamais, me faisait accepter qu’elle ait sa vie privée, sa vie amoureuse et autres secrets qui ne le restaient pas très longtemps, car en fin de comptes nous nous disions tout, nous ne nous cachions rien. Elle me parlait de ses amants, je lui racontais mes maîtresses, elle me confiait ses projets, je lui dévoilais les miens, elle m’exprimait ses doutes, je lui faisais part de mes incertitudes, elle m’apprenait ses craintes, je lui avouais mes angoisses. Et dans ces moments-là, nous étions dans notre monde, dans notre espace ; et si la terre continuait à tourner pour les autres, elle voulait bien s’arrêter pour nous. De toutes mes maîtresses, Aurélie a été la seule dont la force d’attraction était supérieure à celle de Maïa. Hélas, elle n’a pas réussi à m’arracher de la tête la vision de papa et maman enlacés pour l’éternité dans un avion en feu.

« Tu es toujours là, mon chéri ?

— Oui, oui.

— Hm ! Tu sembles avoir la tête ailleurs.

— Chez toi, précisément, marraine de mon cœur. Je t’aime.

— Moi aussi. Alors, viens vite.

— Oui. »

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