Chapitre 34

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On connaît la place importante qu'occupe le jeu chez l'enfant, mais aussi chez l'adulte. J'aime beaucoup l'expression « jeu à règles » car, en effet, il convient de savoir respecter les règles du jeu. En moi, la dimension festive a toujours été grandement recherchée. Du fait de ses contributions au défoulement, à la jubilation, au lâcher prise, et également en raison de ses vertus psychologiques et morales. La compétition, bien comprise, ne me gêne pas outre mesure. Il est toujours agréable de gagner, à condition de ne pas en faire un moyen d'écraser, de rabaisser, ses adversaires. De même, c'est toujours un plaisir de festoyer, à condition de ne pas s'enivrer à mort, casser du matériel, harceler, importuner, invectiver, ceux et celles qui nous accompagnent.


Ce préambule, pour dire que j'ai choisi Médecine et non maths sup, car elle offrait cette possibilité de faire la fête. Son folklore m'attirait. Il est clair que l'idée de créer une fanfare ne pouvait que m'enthousiasmer. Je n'avais pourtant aucun don pour la musique, je chantais faux comme une casserole, au point que même la chorale du curé ne m'a jamais accepté en son sein. Dans les placards de l'internat croupissaient quelques instruments inutilisés, un hélicon, un tambour, une grosse caisse et des cymbales, un bugle et un cornet à pistons. Très tôt je me suis rapproché d'un groupe de joyeux drilles qui passaient leur temps libre à raconter des blagues, imaginer des farces et à rigoler. En première année, l'un d'entre eux ayant récupéré une tondeuse, ils se sont pointés dans l'amphi à cinq, le crâne entièrement rasé. Cinq têtes d’œuf qui firent un effet bœuf. Des profs se sont demandés s'ils ne manifestaient pas, de cette façon, leur soutien au sacrifice des bonzes qui s'immolaient par le feu au Tibet et ailleurs. Que nenni non point ! comme disait Bernard Haller, il ne s'agissait que d'une facétie de carabins. Rien ne les rebutait, créer une fanfare allait devenir leur affaire. Le chef charismatique du groupe, surnommé « le grand coyote », prit les choses à cœur et en mains. Fils d'un notable de la ville, il était en très bons termes avec nombre de patrons et assistants. Se montrant à l'aise partout avec son bagout de marchand de foire, intelligent, rugbyman et musicien, bon bougre, serviable et attachant, il arborait fièrement, sans le moindre complexe et pour cause, son très bel organe, le plus gros zizi de la troupe, qu'il exhibait à la moindre occasion dans les javas et les tonus, pour légitimer sa position de chef incontestable.


D'autant plus incontestable qu'il connaissait la musique, en tant que joueur de trombone à coulisse, assisté de son meilleur ami, « Loulou », un pianiste émérite, petit et gros, jovial et avenant, pince sans rire et souvent drôle, fils d'un dermatologue, ce qui permit à certains d'échapper à des MST au passage. Quant à la huitaine d'autres fanfarons, ils étaient tous incapables de lire une partition musicale. Grâce à mes fréquentations diversifiées, j'introduisis deux nouveaux musiciens, étudiants en fac de lettres, « le Sim », clarinettiste et futur prof de musique dans les collèges, et « le Gaston » trompettiste, aussi inventif et gaffeur que celui de la BD. D'emblée je me suis octroyé la fonction de batteur, ne sachant pas monter une gamme sur n'importe quel autre instrument, mais en comptant néanmoins sur mon bon sens du rythme et ma passion pour la batterie. Pierrot, un grand Duduche filiforme, avec ses petites lunettes rondes qui lui donnaient des airs de philosophe allemand, choisit l'hélicon. Bacchus la trompette. Le pt'it Hugo, toujours aussi taciturne, le bugle. Dés lors, notre corpus médical se vit complété par un corpus musical.


Il nous fallait un parrain. Sans hésitation nous nous orientâmes vers le ministre de la santé, Edgar Faure, qui reçut notre demande dans une belle missive, bien léchée, lui indiquant que les remaniements post-soixante-huitards ne devaient pas étouffer la tradition folklorique de nos glorieuses facultés de Médecine. Il nous a répondu rapidement qu'il était très heureux de parrainer notre future fanfare. Il nous fallait des instruments supplémentaires. Nouvelle lettre au ministre en le remerciant d'une part et en lui demandant d'autre part de nous trouver ces instruments. Nouvelle réponse de sa part en nous conseillant de nous adresser aux domaines de l’État. Au final, nous avons constitué une troupe d'une quinzaine de garçons, bien équipés, certains même à leurs frais, fringants dans leur blouse blanche, coiffés d'un béret basque à la super Dupont, chaussés de gros sabots de bois, et prêts à se lancer dans l'aventure.


Il nous fallait apprendre la musique. Le grand coyote, Loulou, Sim et Gaston furent des enseignant remarquables. Ils préparaient, pour leurs collègues, les arrangements concernant le chant et l'accompagnement. Eux seuls interprétaient les vraies partitions. Les autres jouaient les notes inscrites, en toutes lettres, sur des feuilles de papier : do, ré, mi, fa... do, ré, mi, fa, la, sol, si, do... En quelques semaines tout le monde, sauf moi, savait monter une gamme, interpréter le premier morceau de notre répertoire de chansons paillardes, « la grosse valse ». Les répétitions, suivies scrupuleusement par tous, avaient lieu les lundis soirs. Au début, dans le troisième sous-sol de l'hôpital, mais comme le bruit dérangeait les malades jusqu'au troisième étage, nous nous sommes installés chez les parents du « grand coyote. »


Stimulés par nos premiers succès, chaque semaine nous allions défiler dans le centre ville après nos répétitions, pour terminer dans le bistrot de « Lulu », pas des plus fréquentés car le patron se trouvait être un repris de justice en voie de resocialisation. Mais nous attirions la clientèle, les gens nous accueillaient chaleureusement, nous félicitaient, nous offraient à boire. Durant les trois années de vie de notre fanfare, il n'y eut pas un seul incident. Une fois cependant, alors que nous nous produisions sur une place, les pieds dans un bassin rempli d'eau, les fesses à l'air, un vieux monsieur appuyé sur des béquilles, gesticulait tellement pour nous acclamer, qu'il en tomba dans la flotte et commença à barboter, à boire la tasse, sans pouvoir se redresser. Il allait se noyer. Bacchus, tout à côté, ne voyait rien, tellement concentré à sortir les plus beaux sons de sa trompette. On a dû le secouer pour qu'il relève le malheureux et le tire de ce mauvais pas, si l'on peut dire. Lequel reprit ses béquilles en ayant eu plus de peur que de mal. Une adorable petite dame âgée, alerte et gaie comme un pinson, qui nous suivait partout, nous couvrant de cadeaux et de gratifications, finit par devenir notre marraine officielle.


En 1969, « année érotique » d'un Serge en pleine ébullition, les filles de notre promotion ne s'autorisaient pas encore à se mêler aux groupes de paillards, à militer pour leur propre libération sexuelle. Il n'existait que de rares individualités suffisamment « libérées » pour chanter nos airs grivois, montrer leurs seins et leur cul, dans nos fêtes intimistes, strictement réservées aux affranchis du puritanisme. Elles agissaient spontanément, dans le même état d'esprit que nous, par simple et unique provocation, sans incitation à la pornographie, sans vulgarité ni obscénité, juste pour désacraliser les attributs sexuels en les montrant. Sans pousser quiconque à dépasser ses limites, ni même à en faire autant. En général ce n'étaient que les fesses qu'on offrait aux regards, pas les sexes. La nuance est essentielle. Nous étions les disciples de Rabelais, pas de Sade ni de Masoch. Le respect des personnes demeurait une règle du jeu que nul n'outrepassait, même en étant ivre-mort. D'ailleurs, le public ne s'y trompait pas, qui nous approuvait totalement, une double page nous fut même consacrée, dans le journal local, où l'on vantait notre contribution à l'animation de la vie culturelle de la ville, photos de la fanfare à l'appui. Bordélique comme je suis, j'ai égaré l'article, mais j'en garde un très bon souvenir.

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