Les Chutes de Whitewaters

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Avant de s’engager sur la route menant au départ des randonnées, Wyndt arrêta son 4x4 au croisement et descendit vérifier sa boîte aux lettres. Le facteur ne passait à Nant-tref qu’à la fin de sa tournée, mais on n’était jamais à l’abri d’une surprise. 

Habituée à ce manège, Dolce le regarda faire sans quitter son siège, haletant déjà malgré la fraicheur de ce début de matinée. Elle ne fit pas non plus l’effort de lui donner un coup de langue à son retour, se couchant plutôt avec peine sur le siège passager avant.  

Wyndt lui caressa la tête d’une main distraite avant de s’engager sur la route, tournant à gauche pour franchir la courte distance qui menait à l'espace de stationnement des cascades.  

Il se gara derrière les deux enseignes de bois qui marquaient le départ des promenades ; il avait pris de l’avance pour pouvoir mettre à jour l’affichage. Il souleva la vitre du panneau le plus étroit pour y punaiser machinalement une feuille sur laquelle il avait imprimé en gros le nouveau montant des amendes pour décharge sauvage.  

Le doigt des promeneurs, suivant les chemins sur la carte du plus grand panneau, y avait creusé des rainures ; on ne voyait même plus le nom de Whitewaters, juste une tâche effacée qui laissait transparaître le revêtement du dessous. Comme à chaque fois, Wyndt hésita à rafraîchir le plan au marqueur. Et, comme toujours, il fit la grimace en remarquant l’erreur grossière qui enlaidissait la courte description illustrant la photographie d’un milan royal. 

Son téléphone sonna : sa sœur le prévenait d’un léger retard de leur part. Il rangeait le portable au fond de sa large poche à fermeture éclair lorsque l'objet se manifesta de nouveau, cette fois sur son autre ligne. 

— C’est urgent ? demanda-t-il en décrochant. J’ai un bus scolaire sur la route, qui devrait arriver dans les dix minutes.  

— On a déjà dû te dire que tu es un type charmant, Brynmor. Non, ce n’est pas urgent, mais tu vas devoir te pencher sur l’affaire dès que tu auras expédié les marmots. 

Wyndt se gratta distraitement la barbe, courte et mal taillée, puis regarda la ligne sombre que laissait la terre sous l’ongle de ses doigts calleux.  

— Qu’est-ce que c’est, cette fois ?  

— La réserve de Brook Dinas semble être la cible de braconniers. On va accueillir un de ses protégés, le temps de confirmer ça.  

Wyndt se caressait toujours pensivement la barbe. « Brook Dinas ? C’est rare qu’on soit sollicité par une… réserve aussi proche. » 

— C’est un jeune, en plus. Un petit poulet sans plumes.  

Le jeune homme marqua un temps d’arrêt. « Jeune comment ? » 

— Trop jeune pour voler de ses propres ailes, mais assez âgé pour prendre de la place dans le nid. 

Il soupira. « Tu te rappelles que je suis en pleine procédure d’adoption ? Ça ne va pas me faciliter les choses, cette histoire. » 

— Je sais que tu es en pleine recherche, corrigea-t-elle. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que je t’ai choisi ; tout le monde ici sait que tu ferais le parfait papa poule.  

— Ce n’est pas drôle. 

— Je ne rigole pas. Et tu auras encore moins envie de rire quand tu sauras que notre précieux petit piaf est un Fou de Bassan. 

Wyndt posa une main sur le montant du panneau de bois. La carte des randonnées grattée jusqu’à l’os. 

— Wyndt ? 

Le montant froid, humide, contre sa paume. Une coccinelle hissait lentement les pois  de son armure rouge jusqu'aux versants minces du toit de l’enseigne.  

— Brynmor, bon sang ! 

— Qu’est-ce qui peut bien te faire croire que c’est une bonne idée ? rétorqua-t-il du tac au tac. 

— Alors de un : on se calme, et de deux : je sais que ce n’est pas une bonne idée, mais j’ai retourné le secteur et tu es le seul disponible pour t’occuper de ce drôle d’oiseau. Crois-moi, si je n’avais pas d’autres problèmes à régler ici, j’aurais trouvé autre chose.  

Le moteur sourd d’un lourd véhicule au détour des bois.  

— Je crois que le bus arrive, souffla Wyndt. Marie ? 

— Oui ? 

— Trouve quelqu’un d’autre.  

Il raccrocha avant qu’elle ait le temps de répondre, alors qu’un vieux modèle de bus scolaire à carapace jaune débouchait maladroitement sur le parking en faisant crisser son gravier.  

Tara descendit la première, son visage maigre enfoui sous la frange et les boucles de ses cheveux bruns. Avant toute chose, elle alluma une cigarette, puis vint saluer son frère. Wyndt fronça le nez.  

— Vous avez fait bonne route ? demanda-t-il en se retenant de tousser.  

Sa soeur se tourna vers la petite troupe piaillante que la professeure et un père accompagnateur s’efforçaient de préparer à la promenade. « Bof, la routine quoi. Il faudrait trouver un truc pour les débrancher pendant le trajet, ils me cassent la tête, c’est invivable. En plus là, ils étaient tout excités, j’en ai carrément un qui a vomi sur mes sièges. » Elle leva les yeux au ciel et tira une nouvelle bouffée de nicotine. « Je vais laisser la fenêtre ouverte et nettoyer ça pendant ton laïus sur notre amie la forêt, ça me fera des vacances. » 

Elle s’approcha du car pour y écraser le mégot de sa cigarette, qu’elle jeta nonchalamment dans le petit cendrier portable que son frère lui tendait. Il lui en avait offert un, mais il n’était pas sûr qu’elle l’utilisait.  

De temps en temps, quand elle tournait la tête, on apercevait sous l'amas de ses boucles l’arc gonflé d’une cicatrice rouge où les cheveux ne repoussaient pas. Wyndt détourna le regard.  

Tara jeta un oeil au troupeau d’enfants emmitouflés qui sautillaient de bonheur, rassemblés par paires pour faciliter leur dénombrement. « Je ne comprendrai jamais pourquoi tu veux t’embarrasser d’un moutard », dit-elle en sortant machinalement une autre cigarette. « Ah, merde. » Elle la remit dans son paquet. « J’essaie d’arrêter. » 

Elle regardait par terre, impassible mais vaguement honteuse de servir une nouvelle fois ce mensonge à son frère.  

Et sans cette balafre rouge dans les chairs qui marquait son crâne, aurait-elle autant ressenti le besoin de fumer ? Passerait-elle ses journées à conduire des enfants vers leurs pères, au lieu de parcourir le monde comme elle en avait rêvé ? 

Wyndt croisa les bras. « Je vais commencer la promenade ; tu peux garder un œil sur Dolce ? Quand tu auras fini avec ton bus, tu me l’amènes directement aux chutes, d’accord ? » 

Tara hocha la tête et Wyndt alla ouvrir la portière à sa chienne, la soulevant pour la poser à terre. Les enfants pépièrent de plus belle en l’apercevant et Dolce alla leur souhaiter la bienvenue en se prêtant de bonne grâce à leurs caresses.  


*


« Et ça, les enfants, c'est une empreinte de sanglier. » 

La phrase invoque un concert de « oh » et de « ah » cristallins. 

« Et ça, c'est une empreinte de moi ! » s'exclame un des gosses en enfonçant fièrement son petit pied dans la boue. Wyndt sourit à sa plaisanterie et fait mine de recenser la bestiole dans un carnet imaginaire : « Population de cerfs : quatre. Population de Jemmy : un ». 

Les mômes éclatent de rire. Apparemment, tout ce qu'il fait enchante, mais c'est sans doute dû à son coup de chance près du point de nourrissage. Il pend des mélanges de graines dans une petite clairière pour attirer les oiseaux et suivre plus facilement leur population ; habituées à sa présence, les mésanges n'hésitent plus à sautiller sur son dos lorsqu'il vient les nourrir et aujourd'hui, l'une d'elle a fait la grâce de venir se percher sur sa main tendue alors qu'il amorçait un geste de présentation.  

Il s'est figé de surprise, et les enfants pensent maintenant qu'il a des pouvoirs magiques.  

Impression qui se renforce lorsqu'il pose machinalement une main sur la pierre qui se dresse au bord du sentier, roche percée de part en part de trous étroits que le vent décide à cet instant de faire hululer.  

Certains n'ont jamais entendu parler des pierres-qui-chantent et Wyndt passe un long moment, accroupi près d'eux, à leur expliquer comment se produit ce long sifflement étrange.  

« Mais on ne voit pas les trous » réplique Jemmy —Wyndt commet l'erreur de le soulever pour qu'il puisse voir ; ensuite tout le monde veut être porté.  

Ils finissent par lui grimper dessus et Wyndt se laisse tomber à terre, faisant semblant d'être débordé pour leur faire plaisir. S'il était moins endurant, ce serait peut-être vrai. 

La professeure profite de cet instant de répit pour souffler et prendre quelques photos ; l'accompagnateur, que le trajet en autocar a heureusement assagi, pince les lèvres en les voyant se rouler par terre.  

Avant de quitter les lieux, Wyndt pose de nouveau les doigts sur la pierre, exprime mentalement sa gratitude à la forêt d'être la forêt. Il ne dit rien à voix haute mais remarque que deux enfants viennent également poser leur paume sur la pierre avant de partir, l'air grave. La professeure ne fait que l'effleurer distraitement, ainsi que son accompagnateur et quelques autres qui ne le font que par l'habitude d'une vague superstition.  

C'est monnaie courante ici, de toucher les pierres ; mais la Sylve est une religion discrète, très personnelle, touchant à l'intime. On apprend à aimer la nature et à ressentir pour elle de la reconnaissance, à écouter le bruissement des feuilles sans y chercher de paroles, à exprimer sa gratitude sans attendre de réponse. On ne passe pas de marché, on n'attend pas de récompense : la forêt existe, que demander de plus ?  

Leur chemin les mène à une autre pierre dressée, relativement plate, trouée d'un cercle parfait large comme une main ; Wyndt se résout à leur toucher un mot de la Sylve, à révéler brièvement son existence et l'usage de ce rocher. 

La professeure semble trouver cela un peu court car elle part dans une longue explication qui met Wyndt mal-à-l'aise, car tout le principe de la Sylve, c'est l'inexplicable. Une sensation de reconnaissance immense vis-à-vis du monde par lequel on existe, un amour profond pour l'univers et le désir de le protéger autant que possible.  

Un mouvement de pensée qui interdit les mots, qui se force à tout garder à l'état d'émotions et de ressentis. Qui refuse de se décrire, d'établir des règles, des dogmes, ou des discriminations. 

Ayant appris que le cercle de la pierre sert à communiquer avec les bois, les enfants piaillent de nouveau pour être soulevés ; Wyndt accepte de le faire pour seulement deux d’entre eux. Les autres jettent des pierres ou des pommes de pin par le trou, ou plus révérencieusement y déposent une jolie feuille, ainsi qu’une belle épine verte et odorante.  

Un appel lointain, strident, résonne au dessus d'eux ; Wyndt cherche des yeux le rapace à queue échancrée qui s'aventure au-dessus de cette forêt dense. À contre jour, on distingue cependant bien les plumes blanches à l'extrémités de ses ailes qui se finissent en rémiges noires ; il présente l’oiseau au petit garçon timide qui l'a adopté pour la journée, serré contre sa jambe comme un chiot peureux, et finit par le hisser sur ses épaules pour qu'il puisse mieux voir. Puis il fait taire les jaloux en organisant une cueillette de feuilles de frênes, les engageant à demander à leurs parents d'en faire une tisane à renfort d'eau frémissante et de thé parfumé. 

Ils sont presque aux chutes et les branches sont hautes ; Wyndt laisse glisser sa main sur l'écorce lisse des jeunes chênes en expliquant aux enfants que ces arbres peuvent vivre plus d'un millénaire et que le terrain sur lequel il avancent, de plus en plus sablonneux, leur convient bien s’il reste relativement sec. 


Ils débouchèrent ainsi sur la large plage de galets au bout de laquelle s'étalait la rivière et Wyndt reposa son petit passager.  

Ils furent accueillis par les aboiements joyeux de Dolce, deboue près de Tara qui s'était finalement allumée une autre cigarette. Assise sur un roc au bord de l'eau, la fumeuse avait enlevé ses chaussures pour pouvoir y tremper les pieds.  

En amont, l'eau dévalait le gros dos des pierres en grondant, s'écrasant bruyamment dans l'étendue verte qu'elle battait de remous.  

Les cascades de Whitewaters n'étaient pas très hautes, rideaux violents qui suivaient le contour de la roche ; leurs chutes bombées qui fouettaient la rivière paraissaient immuables dans leur mobilité. 

Wyndt aida la professeure à organiser le pique-nique et donna son sandwich à un imprévoyant qui avait oublié le sien ; lui en avait apporté deux. Il aurait bien mangé avec les petits, mais même les enfants ont besoin d'un temps de repos ; continuer de stimuler leur curiosité au cours du repas aurait pu les fatiguer inutilement.  

Il alla s'asseoir auprès de Tara et lui tendit la moitié de son deuxième sandwich, qu'elle accepta sans faire de manières.  

Sur l'autre rive, d'un bec aussi long et fin que ses élégantes jambes d'échassier, un courlis cendré fouillait la vase. Brun moucheté de crème, l'oiseau se confondait presque avec les herbes ternes en arrière plan.  

— Tu n’as pas peur ? demanda Tara en soufflant un ruban de fumée. 

— De ? 

— De devenir comme lui ? 

Wyndt mâchonnait pensivement un morceau de pain. « On n'est pas forcé de répéter le cycle. » 

Le vent avait soufflé la cigarette de Tara ; elle la glissa de nouveau entre ses lèvres, l’alluma au feu entre ses mains en coupe. « Ça reste un risque. »  

Elle lui jeta un regard scrutateur, souffla un nuage de fumée malodorante. « C’est difficile d’élever un enfant. Ça réveille des choses en nous. Et si on t’a montré le mauvais exemple, et que tu es fatigué, c’est le premier réflexe qui te vient. » 

Elle tira sur sa cigarette avant de l’ôter de ses lèvres pour en faire tomber la cendre. « Ton travail —il est déjà assez angoissant comme ça. Tu dois sans cesse rester sur tes gardes. Je ne sais pas si tu auras assez d’énergie pour te contenir, en plus face à un enfant. » 

— Je n’ai pas à me « contenir ».  

— Si tu le dis.  

Elle jeta un regard aux fragments de lumière que divisaient les cascades. « Je sais à quel point on peut leur faire mal. Quand j’en regarde un, j’ai toujours peur. Peur des dégâts qu’on peut lui faire. De sa fragilité. De la partie de moi qui veut leur briser la nuque juste pour voir si c’est possible, si c’est vraiment aussi vulnérable que je le crois. Savoir ce qui aurait pu me tuer. » 

Elle lança son mégot dans une flaque et Wyndt se leva en jurant pour aller le ramasser et le mettre dans son cendrier portatif. « Toi et moi, on n’a pas vécu la même chose, pas exactement. Je ne baisse pas les bras. » 

Tara leva les yeux avec un sourire. « Toujours ce foutu optimisme ! En tout cas je te le souhaite, à toi et à ton futur môme. Que vous ne ratiez pas votre vie comme moi. » 

Wyndt tripotait toujours le cendrier. « Tu es encore trop jeune pour avoir raté ta vie. » 

« Il y a un âge limite d’adhésion au club ? » 

Il n’aimait pas ce regard chez elle, moqueur mais également distant, comme si son apparente jovialité dissimulait autre chose.  

« Tu n’es pas cassée », dit-il. « Tu es blessée, et ça met du temps à guérir. » 

Tara jeta aux chutes un regard mélancolique. « Je me sens cassée. Et le temps qui passe, je ne sais pas s’il aide. » 

Wyndt réfléchit à sa réponse, mais avant qu'il ait pu la formuler une troupe d'enfant déboula en hurlant de joie ; une petite fille au nez tâché de son lui tendit un petit nid de poils secs entremêlé de morceaux de coquilles et d'os en lui demandant ce que c'était.  

Il leur parla alors du système digestif des chouettes et leur apprit à imiter le cri d'une hulotte avec plus ou moins de succès, si bien que la plage résonna bientôt d'un chœur d'oiseaux malades. 

Sur le chemin du retour, les petites bouilles rougies s'extasièrent également à la vue d'une laissée de cerf fraîche et se mirent à l'affut du toupet roux d'un écureuil qui, les ayant repérés, abandonna son butin de graines pour s'empresser de bondir vers les cimes.  

Le petit timide était revenu se coller à la jambe du garde-chasse, qui le guidait d’une main légère contre ses omoplates pour éviter de trébucher dessus en avançant. 

Puis Wyndt alla prendre des nouvelles auprès de la professeure alors que certains enfants couraient sur le gravier du parking en attendant que les autres aient fini d’utiliser les toilettes de l’autocar. Dolce s’était couchée sur le dos et tirait la langue pendant que de petites mains la décoiffait de caresses. 

Tara lui souhaita bonne chance dans ses recherches avant de partir.

 

Les aboiements de Dolce résonnaient dans le silence du bois, firent s'envoler des oiseaux. La volée de Pitpits passa au-dessus de Wyndt en pépiant ; il se couvrit les yeux d'une main pour mieux les observer. Il sentait contre sa jambe la fourrure épaisse de la chienne, qui aboyait encore joyeusement après la bande d'oiseaux en remuant la queue, tenant toujours debout malgré l’agitation de la journée.

Dolce lui lança un regard complice, satisfaite d'un travail bien fait, avant de repartir en direction de leur maison, balançant au vent son panache roux. Elle l’appela encore depuis le perron de bois, l’enjoignant à amener son postérieur au plus vite pour ouvrir la porte et lui servir sa gamelle.

Wyndt caressa la tête pointue du Golden Retriever avant de faire tourner la clef dans la serrure de son chalet ; Dolce se glissa comme un serpent entre la porte et lui pour se jeter au-devant de sa gamelle et lui adresser un grand sourire de chien en haletant et remuant la queue, les oreilles baissées. 

Wyndt leva les yeux au ciel et alla préparer le dîner de mademoiselle.

Alors que Dolce bâfrait joyeusement, il put éplucher le courrier enfin arrivé, ouvrit deux enveloppes provenant de l’Agence Nationale pour l’Adoption et du Bureau d’Adoption International qu’il jeta tout aussitôt sur la table en soupirant, avant d'aller chercher son épais classeur vert étiqueté « F.A » pour les y ranger sommairement. 

Il prit sur son bureau la photographie encadrée de sa petite Eleanor, souriante entre ses deux mamans et leur vieux chat Patapon (que Wyndt surnommait secrètement Sac à Puces). Sur cette image, il manquait deux dents à la petite et ses cheveux roux envahissaient le cadre.

Il fit la moue en reposant la photographie avant d’aller ouvrir la dernière lettre, une enveloppe épaisse imprimée au nom de l’Institut Mayer, une filiale du conglomérat pharmaceutique qui apparemment faisait des orphelins en plus des médicaments. Son doigt glissa au dos, détachant une autre missive plus petite que l’humidité forestière y avait collée.


Quelques minutes plus tard, Wyndt se retrouvait dans sa voiture pour aller poster sa réponse, à faire tourner son volant pour suivre les virages accidentés de la route forestière.

Un entretien. Ce n'était pas une réponse positive, mais c'était déjà tellement plus prometteur qu'un refus —ou qu'une lettre cynique et froide qui affirmait que, vu ses antécédents, il ne serait jamais candidat à la garde d'enfant.

La pression froide de son doigt sur le métal de la gâchette. 

Il secoua la tête pour en dégager l'image, donna un tour de volant à gauche et pila net devant l’asphalte sur lequelle débouchait soudainement le chemin —jeta un regard à gauche, voie libre, nouvelle accélération.

La seule chose qui comptait à présent était de réussir cet entretien.

Annotations

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Défi
Adrien de saint-Alban


Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
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La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
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Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





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Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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