L’Institut

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Malgré ses réserves envers le conglomérat pharmaceutique dont dépendait l’Institut Mayer, Wyndt tomba instantanément sous le charme de leur immense parc aux pelouses hirsutes. Des bosquets asymétriques et trois chênes millénaires émergeaient ici et là entre les constellations de pâquerettes. Il posa une main contre le tronc du plus proche avant d’entrer dans l’ensemble de bâtiments austères —froissement de l’écorce sur sa paume, les rainures épaisses comme des stries dans la peau.   

« Vous avez l’accord de confidentialité ? » fut la première chose qu’on lui demanda lorsqu’il se présenta à l’accueil du vaste hall d’entrée. Le réceptionniste prit la peine de vérifier chaque page du document avant de prévenir madame Ward de son arrivée.   

Il dut attendre qu’elle le rejoigne, car on ne pouvait circuler sans laisser-passer dans l’Institut.   

« Vous êtes bien jeune » déclara cette dernière en guise de salut.  

Elle plissa les yeux comme si cela pouvait lui permettre de mieux évaluer ce critère. « Vous êtes sûr d’être à la hauteur ? On ne vous confie pas n’importe qui. »  

Wyndt éluda la question par un bref rappel de son curriculum et demanda comment elle comptait procéder.  

« On va monter dans sa chambre. Vous avez lu son dossier ? » Il opina du chef. « Dans ce cas vous savez en théorie comment composer avec ses particularités ; mais la théorie n’est pas la pratique. Suivez-moi. »  

Elle ne lui laissa pas le temps de réagir et lui tendit un badge visiteur qu’il épinglait tout juste alors qu’elle arrivait déjà au pied de l’ascenseur. « Les enfants prennent l’escalier, sauf ceux qui n’en n’ont pas la capacité, bien sûr… mais les visiteurs n’ont accès aux bâtiments que via l’élévateur, et accompagnés. Si vous vous perdez, vous serez coincé à l’étage ; attendez-moi près de la cabine. »  

Il n’y avait aucune raison de se perdre.  

Wyndt ne releva pas et se contenta d'observer tranquillement l’ascenseur, ses boutons, son système de verrouillage, la trappe qui permettait d'accéder à la cage de l’élévateur.   

Ils débouchèrent dans un couloir rectiligne, à gauche d’un accès coupe-feu fermé et probablement verrouillé. Sur leur droite, des portes de différentes couleurs s’alignaient en symétrie dans les murs.   

Wyndt croisa les bras en avalant sa salive. « Sa chambre est là ? »  

— C’est la porte blanche, expliqua madame Ward en la désignant d’un geste. Selon nos études, il est plus efficace d’identifier une porte à sa couleur plutôt qu’à un nom. Pour certaines personnes les motifs fonctionnent mieux, mais nous l’avions déjà appliqué à un autre couloir.    

Elle vint badger à l’extérieur de la seule porte blanche, tout de même étiquetée « ALBÂTRE » ; cette dernière s’ouvrit sans bruit mais Wyndt se tendit quand même.   

La chambre était vide.   

— C’est l’heure du déjeuner, expliqua madame Ward. Il aime rester dans le parc quand il fait beau. Nous irons le rejoindre tout à l’heure.   

Wyndt referma la porte derrière lui. Son battant comportait une poignée mais pas de serrure à l’intérieur, ce qui accru encore son malaise. « Il sait qu’on doit venir ici ? »  

— Je vous ai récapitulé ses horaires dans le dossier ; la qualité et la quantité de ses repas sont calculées d’après eux donc soyez gentil de ne pas les modifier et de bien suivre nos recommandations.  

L’un des murs n’était qu’une longue série d’étagères peuplée de vêtements gris, avec une tringle où pendaient deux manteaux au-dessus d’une paire de chaussures. Ward attrapa une série d’objets qu’elle jeta au fur et à mesure sur le lit étroit collé contre le mur adjacent. « Voici le plus important. »  

Elle saisit, près de la carafe d’eau sur la table de chevet, une lourde bouteille de crème estampillée « Ven ».

— Protection solaire. Il ne doit jamais sortir sans, ni sans la petite bouteille pour en remettre au cours de la journée. Il nous a fait un carcinome basocellulaire l’année dernière et semble avoir compris le message, mais ça reste à surveiller. Dans l’absolu, gardez-le à l’ombre, mais ne l’empêchez pas de sortir —le résultat de nos expériences indique que l’enfermement n’est pas, à terme, une solution efficace à ce type de problème. Et ça—  

Elle brandit une paire de lunettes noires.   

— Je passe mon temps à lui dire de les mettre, mais il n’en fait qu’à sa tête. Il n’aime pas non plus les casquettes ou les chapeaux, et à son âge ça devient difficile de le forcer à en mettre. Si vous trouvez une solution, prévenez-moi.   

Elle pendit les lunettes au col de sa chemise, sans doute pour ne pas les oublier en partant, et enchaîna sur les problèmes de vue.   

Wyndt ne l’écoutait que d’une oreille. Sur le rebord de la fenêtre il avait remarqué une pousse de Mimosa Pudica, soigneusement rempotée dans un minuscule récipient de céramique. L’air étant frais malgré son exposition au soleil, on l’avait  protégée d’une serre improvisée avec un pot de verre vide qui avait probablement contenu de la confiture. Le couvercle de cet ancien récipient servait désormais de coupelle et, rempli d’eau, permettait sans doute d’humidifier l’atmosphère autour de cette plante originellement tropicale. Le semis, encore très jeune, ne comptait que trois pennes d’une dizaine de folioles chaque qui faisaient penser aux feuilles d’acacia. Dans cette humidité chaude mais stagnante, elle risquait de moisir ; Wyndt enleva la coupelle d’eau pour la poser sur le petit bureau à côté, et utilisa un pan de son T-shirt pour essuyer la touffeur aigre accrochée aux parois de la pseudo cloche de verre.   

— Je ne sais pas où il s’est procuré ça, probablement à l’école. Nous sommes en train de mettre en place un système d’éducation interne, mais en attendant… Enfin, ce n’est pas dangereux, donc nous avons décidé de lui laisser.   

Elle tendit le doigt pour tapoter les folioles minces de la sensitive, qui se rétractèrent aussitôt les unes contre les autres jusqu’à ce que la plante toute entière ne ressemble plus qu’à de maigres brindilles en train de piquer du nez.   

— C’est assez amusant somme toute, conclut-elle alors que Wyndt s’empressait de recouvrir la pousse de sa cloche nettoyée. Bon, autre chose : il se teint les cheveux, ce qui est évidemment très mauvais pour sa santé, mais ça vaut finalement mieux que ses accès de trichotillomanie. Il a aussi tenté de se raser la tête quand il était plus jeune, mais comme du coup il est absolument impossible d’ignorer que ses cheveux repoussent blancs il nous a piqué une crise. Ce n’est pas dans le dossier, mais c’est un enfant difficile. Respectez les habitudes que nous sommes parvenues à instaurer et surtout, ne le lâchez pas des yeux.   

— Vous n’êtes pas très rassurante, commenta Wyndt en observant la petite chambre —nette, rangée, impersonnelle.   

— Je suis pragmatique. Si des spécialistes de l’éducation ne parviennent pas à le cadrer, ce n’est pas un pseudo garde-chasse qui y parviendra. Enfin, ce n’est que temporaire.   

Wyndt frottait distraitement son index contre le pouce. « Je commence à comprendre pourquoi vous avez tant de mal à trouver des familles d’accueil. »  

— Vous connaissez beaucoup de monde prêt à assurer à long terme la stabilité émotionnelle de personnes aussi lourdement handicapées ? Parfois, le prix n’en vaut littéralement pas la chandelle. Encore que vous ayez de la chance, la santé de Sael est globalement bonne ; s’il n’y avait pas tout cet imbroglio politique autour de ses symptômes, sa garde ne présenterait aucune difficulté. Quoi que je ne devrais pas m’en plaindre vue la prévalence de ce genre de cas ; ça nous fait un beau sujet.   

Tout en parlant elle choisissait les vêtements qu'il lui semblait pertinent de préparer et ajoutait de temps à autre une remarque sur le résultat des dernières recherches de leur filiale textile. Puis elle examina d'un œil critique l'assemblage né de son tri et poussa un soupir de satisfaction.   

— On va aller le chercher ; le connaissant, il est en train de lire sous le frêne avec Sky. Je lui ai déjà expliqué qui vous étiez, et que vous l’emmeniez pour une période d’essai en famille d’accueil.   

Elle jeta un dernier coup d'œil à l’ensemble des affaires. « À partir de maintenant, votre téléphone devra être toujours allumé et vous ne devez manquer aucun appel. Je n’ai pas besoin de vous rappeler quelle catastrophe ce serait pour la science si vous perdiez cet enfant de vue. »  


*

  

À l’approche d’un arbre, surtout d’un grand arbre perdu dans une végétation rase, Wyndt se sentait usuellement de plus en plus serein.   

C’est pourquoi il était d’autant plus troublé par les bouffées de chaleur qui lui montaient à la tête alors qu’il se dirigeait vers un frêne magnifique, et ne put s’empêcher une ou de deux fois de vérifier qu’il ne transpirait pas au point de former des auréoles.  

« La plupart de nos pensionnaires sont libres de se promener dans le parc », déclara madame Ward alors qu'un groupe d’enfants passait près d'eux à la poursuite d'un ballon, leurs nattes rebondissant gaiement sur les petites épaules.   

Elle désigna les deux silhouettes adolescentes assises sous le grand frêne. « Ils portent leur badge d’accès en bracelet pour plus de sécurité. »  

« La leur ou la vôtre ? » se retint de répliquer Wyndt en se frottant nerveusement les doigts.   

L’un des garçons, recroquevillé sur lui-même au pied de l’arbre, tenait un livre ouvert ; mais son regard semblait plongé dans le vide. L’autre se leva à leur approche en croisant les bras, plissant les yeux pour mieux distinguer leurs contours. Cette action réduisait ses paupières bridées à l’état de fentes.   

Son camarade sortit de sa rêverie pour se redresser à son tour ; Wyndt perçut vaguement le mouvement de sa chevelure brune derrière celle, trop noire et fluide, de l’adolescent un peu myope.   

Plus ouverts, ses yeux bridés laissaient paraître un iris extrêmement clair, gris dans cette luminosité, piqués du point noir de la pupille. Une sorte de gouffre immobile et sombre qui rappelait effectivement le regard fixe des grands oiseaux blancs qui nidifient sur l’île de Bass.  

Le vent souffla dans les feuilles, un murmure que Wyndt interpréta instinctivement comme réconfortant. Ce frémissement semblable à une ondée  printanière…  

— Sael, voici monsieur Brynmor, annonça madame Ward sans se préoccuper de l’autre garçon. Nous avons préparé tes affaires donc vous allez pouvoir commencer la période d’essai.   

Le garçon ne sembla pas particulièrement surpris mais jeta à Wyndt un regard méfiant, presque dur. Son ami se rapprocha insensiblement.   

— J’ai pas besoin de famille d’accueil.  

Ward poussa un soupir exaspéré ; Wyndt décida de prendre les devants.   

— C’est temporaire. Comme l’a fait remarquer la directrice, on va partir sur une période d’essai. Ça te fera sans doute du bien de changer d’air et sinon, tu reviendras ici. Tu n’as pas grand chose à y perdre, si ?  

— On vous a dit qui j’étais ? rétorqua vertement le gamin en lui jetant un bref coup d’oeil, ses bras de plus en plus serrés contre son corps. Je ne sais pas comment on vous a choisi mais de toute façon, vous n’êtes pas à la hauteur.   

— Monsieur Brynmor était policier, déclara Ward assez sèchement, visiblement impatientée. Et il ne s’agit pas d’une suggestion. Nos pensionnaires se portent généralement mieux lorsqu’ils sont placés en famille d’accueil.   

— Je t’ai pas sonnée, vieille bique, marmonna le gamin entre ses dents serrées —madame Ward eut un bref mouvement de colère.  

À vrai dire, elle s’était contentée de lever une main brusquement pour se pincer la racine du nez en fronçant les sourcils, comme certains le font pour garder leur calme. Les yeux gris de l’adolescent s’étaient instantanément écarquillés alors qu'il faisait un pas devant son ami, qui se rapprocha également en posant contre son dos une main rassurante.   

— Si vous permettez, se permit Wyndt en interrompant madame Ward avant qu’elle n’intervienne.   

Il se décala subrepticement pour recentrer le champ de vision du garçon sur lui et en faire sortir la directrice.   

— Je m’appelle Wyndt, déclara-t-il. Si j’ai bien compris tu es Sael, et toi tu t’appelles ?…  

— Sky, répondit l’autre enfant d’une voix douce.   

Ce n’était pas non plus un nom d’ici, bien que physiquement le garçon puisse passer pour un autochtone. Seul Sael dénotait à vrai dire, ce qui n’avait rien d’étonnant vu ses origines.   

— Vous vous connaissez depuis longtemps ?   

— Depuis que Sael est arrivé, répondit le garçon brun après une pause.   

Environ six ans, donc.   

L’autre fronçait les sourcils, jetant à Wyndt un regard suspicieux, ses bras le long du corps mais tendus, le poing serré.   

— J’imagine que vous n’avez pas particulièrement envie d’être séparés.  

— Tu es policier et psychologue ? rétorqua Sael un peu trop agressivement.  

Wyndt se permit un sourire.   

— Je ne vais pas te forcer à me suivre, répondit-il. Mais si une partie de toi aimerait vivre en famille d’accueil et qu’il y a des raisons qui te poussent à rester, on peut en discuter.   

— On n’a pas toute la journée, coupa madame Ward. Sael, monte chercher tes affaires. Owen t’attend dans le hall, donc dépêche-toi. Monsieur Brynmor, j’ai deux mots à vous dire.   

Elle le tira brusquement de côté alors que les deux garçons les regardaient faire, interdits.   

Vous ne m’avez pas entendue ?

Ils hésitèrent un instant puis se résignèrent. Ils n’avaient pas plutôt disparu dans le bâtiment que Ward se tournait vers Wyndt en fulminant.  

— Qu’est-ce que vous me faites, au juste ?

— Je vous retourne la question, répliqua-t-il sèchement. Vous ne pensez pas qu’on peut accorder deux minutes à un enfant qui va être séparé de sa seule famille ?  

— Vous lui avez laissé croire qu’il avait le choix ! Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? Et vous ne connaissez pas Sael ; c’est une vraie teigne quand on lui ment. On lui a dit qu’il partait : il part. C’est comme ça et au moins, c’est clair. Donc arrêtez de foutre en l’air mon travail, et appliquez-vous à faire le vôtre.   


*


Sael avait les yeux rouges en s’asseyant sur le siège passager ; Wyndt serra les mains autour de son volant. Seuls Ward et Owen s’étaient déplacés pour le regarder partir, le visage de la directrice visiblement fermé, tant de colère que d’inquiétude.   

Elle sembla soulagée lorsque les roues du 4x4 crissèrent enfin sur le gravier du parking pour prendre la route qui menait hors du parc ; dans son rétroviseur, Wyndt la vit attendre jusqu’à ce que la gardienne de l’entrée ouvre le portail.   

Il vira sur une petite route sinueuse, puis s’aventura sur des chemins plus ou moins cahoteux qu’un véhicule ordinaire n’aurait pu emprunter. Il conduisait lentement pour éviter de rendre son passager malade.   

— Tu n’as pas pris ta plante, finit-il par lâcher au détour d’un virage particulièrement serré.   

Il ne s’attendait pas à une réponse, et l’adolescent continua effectivement de regarder par la fenêtre sans rien dire.   

— J’ai une chienne, si ça t’intéresse, continua Wyndt sans grand espoir. Une vieille dame de presque onze années. Très gentille et un peu goinfre.   

Cela mit un peu de temps, mais le garçon finit par s'exprimer, toujours sans le regarder.  

— Parce qu’on va vraiment chez toi ?  

Wyndt hésita.   

— Tu t’attendais à aller où ?  

— Je sais pas. Dans un aéroport, peut-être. Tu habites loin ?  

— À un peu plus d’une heure de Cascatelle. On reviendra voir ton ami de temps en temps, si tu veux.   

Le garçon tourna enfin son visage vers lui, impassible.   

— Il est malade.   

Wyndt négocia un nouveau virage avant de s’engager de nouveau sur une route cabossée.   

— Tu l’appelleras en arrivant si tu veux.   

Il jeta un coup d’oeil à l’adolescent immobile, net et propre dans un pantalon et un T-shirt tout simples qui le faisaient tout de même se sentir, par comparaison, aussi bien sapé qu'un soudard au lendemain d'un soir de fête. Un instant, il regretta de ne pas avoir enfilé mieux qu'un jean usé, ses vieilles chaussures de marche, sa chemise froissée (mais propre) et la veste à peu près présentable qu'il ne portait pratiquement jamais.  

— Quoi, comme chien ? finit par demander l’enfant.   

Wyndt sourit et lui fit prendre un porte-carte dans sa boîte à gant, où il gardait une impression de photographie terne. Dolce, allongée contre un mur, dressait la tête, gueule ouverte et oreilles basses, les yeux plissés par un sourire de contentement, une jeune Eleanor roulée en boule contre elle avec le pouce à la bouche. Deux masses rousses et or qui se fondaient l'une dans l'autre.  

Sael observa la photographie avec attention de son regard clair. Par endroits, surtout à la racine, la couleur de ses cils pâlissait.   

— Et la petite fille ?  

Wynt sentit une boule se former au creux de son estomac.   

— Ma fille biologique. Je ne voulais pas d’enfants à l’époque et ma meilleure amie si… Elle a huit ans maintenant.  

Wyndt aurait préféré un enfant de huit ans. Seize, c'était âgé, presque adulte.  

— Tu l’as abandonnée ?  

Il faillit rater un virage.   

— Je l’ai confiée à deux personnes très compétentes.   

— Pourquoi ?  

Il n'en était pas certain, mais il lui semblait que le garçon appuyait exprès là où ça pouvait faire mal.   

— Je n’étais pas prêt. À vrai dire, je ne pensais pas que je serais prêt un jour…  

Le gamin regarda la route, et Wyndt eut le sentiment qu'il hésitait entre deux questions extrêmement différentes. Lorsqu'il finit par choisir, Wyndt anticipa en levant le pied de l'accélérateur.   

— Donc, tu t'es décidé à sauter le pas en allant te fournir chez les monstres ?  

Wyndt sourit. « Madame Ward avait raison, tu peux être une vraie peau de vache, en fait. »  

Le gamin fronça les sourcils, décontenancé par son expression sincèrement amusée.  

— Ça fait deux ans que je cherche, ajouta Wyndt, toujours aussi soulagé. Adopter n'est pas facile ; contrairement aux parents biologiques, il faut prouver qu'on a de quoi faire un bon parent.   

— Et tu n'y arrives pas ? répliqua aussitôt l'autre.  

Cette fois-ci, Wyndt éclata de rire. Heureusement qu'ils se trouvaient déjà dans la forêt de Whitewaters, sur les routes de terre qu'il connaissait bien, parce qu'il était difficile de conduire droit sur les virages d'une route défoncée à côté d'un passager dont les airs d'indignation n’avaient d'égal que l'ampleur de sa confusion.   

Wyndt se gara sommairement dans la clairière de sa maison, fit grincer le frein à main et se laissa aller dans son siège.    

— J'ai connu un gamin, à l'époque —aujourd'hui il devrait avoir à peu près ton âge. Et je l'avais laissé... Je t'épargne les détails, mais pour résumer, dans une mare de sang. Et ça fait des années que ça me hante, de voir ce môme, comme ça ; je m'étais toujours dit qu'il grandirait coupé du monde et complètement démoli par ce qu'il avait vécu, mais quand je t'entends débiter des vacheries sans un battement de cil je me dis... je me dis que s'il n'a ne serait-ce qu'un millième de ta répartie, je n'ai plus d'inquiétude à me faire.   

Il poussa un soupir et se tourna vers Sael avec un grand sourire, le gamin hérissé comme un chat acculé, hésitant à feuler ou à mordre.   

— Je suis désolé pour tout à l'heure, dit Wyndt. Je ne pensais pas que madame Ward réagirait comme ça. Je n'avais pas l'intention de t'embarquer comme un voleur.   

Sael croisa les bras et les jambes en haussant les sourcils.   

— Je suis censé dire que c'est pas grave et penser que tu vas faire le meilleur papa du monde, c'est ça ?  

Wyndt ne put retenir un nouveau sourire.   

— Je voulais que tu saches que ce n'est pas normal –ou plutôt, que ce n'est pas « bien ». À vrai dire je ne sais pas ce que j'aurais pu faire pour changer quoi que ce soit à la situation, mais je sais qu'il y a des personnes qui pourraient croire qu'elles méritaient d'être traitées comme ça –et je ne veux pas que ce soit ton cas.  

Sael pencha légèrement la tête de côté, posa les yeux au sol un instant puis les reporta sur Wyndt, tranchants comme de l'acier.   

— Écoute, je dis pas que je t'aime bien, mais t'as l'air un peu nouille alors je préfère te prévenir parce que ça m'étonnerait qu'ils l'aient fait, à l'Institut.  

« J'ai déjà été en famille d'accueil avant, une fois, et je ne vais pas non plus rentrer dans les détails mais…

« Mais là aussi, il y a eu un bain de sang. »  

Il se tourna pour poser une main sur la poignée mais n'ouvrit pas tout de suite la portière, qu'il caressa pensivement du pouce.   

« Enfin, c'est pas comme si ça pouvait te surprendre, non ? Après tout, t'es bien venu me chercher chez les monstres. »  

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Défi
Adrien de saint-Alban


Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
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J'ai pensé à Rémy, un jeune pompier de Paris en congé chez lui en Lozère et qui a sauvé des flammes une femme non moins âgée que lui. Oui, dans l'anonymat. Ce n'est pas un migrant ni un footballeur, Rémy, mais un gars bien de chez nous. Il n'a pas eu les faveurs des médias nationaux de Mamadou ni un tête à tête sympa avec le président avec son sourire content. Non, juste la reconnaissance de la feuille locale. Cependant c'était une pure production française. Un acte qui sentait bon la bravoure et le désintérêt, le pur sens chevaleresque des héros de livres poussiéreux dont ils ont gardé l'esprit. Le panache discret du chevalier sauvant du péril sa belle. Sans cabotinage et sans tricherie.
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A quoi pensait Michel dans la chaleur des flammes appelant de toutes ses forces que l'on vienne le sauver. Pour Michel, c'était plutôt être sauvé ou périr. Par chance, sa mère n'était pas loin.
On a tous devant les yeux ces images des tours jumelles, des corps tombant dans le vide que même un photographe a réussi à figer pour l'éternité. On imagine ces corps que personne n'est venu secourir. Des banquiers... qui sait? Ces corps deux fois abandonnés. Devant la tragique verticalité qui allait les engloutir, les mains encore odorantes des derniers dollars. Ont-ils crié maman ?
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La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
Tu n'as pas encore compris ?
Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
Les pavés du boulevard saint Michel
La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
Travailleurs
Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
On en à fait le tour
La révolution d'octobre
Le communisme
L'idéologie du Marxisme
Le mur de Berlin
Tintin !
On à donné
Mais Albert , ton capitalisme
Hé !
Manque pas de réalisme
Il écrase les petits en leur laissant des
Miettes...
La grosse part du gâteau
Chapeau !
C'est pas mieux
Mon vieux !
Dring ! le téléphone
Sonne ...
Excuse moi
Il à pas de quoi...
Je te dépose quelque part ?
Avec ma jaguar
Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





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Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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