Brouillard

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Sael eut la chance de ressentir une telle douleur en tombant sur son bras qu'iel ne pu même pas crier. Iel resta un long moment à terre à trembler de tout son corps, mais l’essentiel était fait : iel était dehors.

L'esprit embrumé par la douleur, iel remis ses chaussons et se servit de la bande de tissu qui lui restait pour improviser une attelle. Iel ne se sentait pas en état de porter la couverture et l'abandonna dans l'herbe.

Après tout, le drapeau blanc de ses draps qui s'agitait mollement à la fenêtre signalait déjà très visiblement sa fuite.

N'ayant pas accès à la clef des véhicules motorisés de la cour, et trop affaibli pour tenter de retourner dans la maison y voler un vélo, Sael se convainquit que la meilleure solution était désormais de rejoindre au plus vite le bois entre ici et la ville.

Cette petite forêt se trouvait cependant en direction de la route et, si quelqu'un rentrait tôt, ou si l'une des gardiennes se mettaient en tête de sortir ou de regarder par la fenêtre, elle repèrerait probablement la petite tâche blanche courant dans le paysage.

Tant pis. S'iel se cachait près du château, iel n'auraient pas de mal à lae retrouver ; marcher restait sa meilleure option.

Son bras, les parties de son corps qui s'étaient écorchées contre le rebord de la fenêtre ou avaient heurté le sol brûlaient comme une fièvre sourde ; Sael fit de son mieux pour les ignorer et se forcer à contourner la mansion jusqu'à apercevoir sa façade : personne.

Iel hésita quelques secondes, jeta un regard à la forêt lointaine, aux toits minuscules de la ville encore plus petite au-delà.

Puis iel prit son courage à deux mains et se mit à courir.

*

La brume tomba d'un coup, alors que le ciel brillait pourtant très clair ce matin-là.  

Le nuage de brouillard blanc s'immisçait dans la fibre de ses habits, avait tout humidifié ; ses chaussons désormais en piteux états s'étaient alourdis et rendaient à chaque nouveau pas un bruit spongieux. 

D'un autre côté, Sael apercevait à peine la façade de la mansion qu'iel essayait de fuir. 

Les arbres, supposément devant luiel, se perdaient dans la brume. 

Iel ne voyait pas très bien où iel marchait, perdit ses chaussons tant de fois qu'iel finit par les tenir à la main pour éviter d'avoir à se baisser encore pour les ramasser dans une ornière.  

L'herbe mouillée de rosée avait trempés ses chaussettes. Dissimulé par le brouillard, iel pris le temps d'en ôter une paire pour la nouer au bout de tissu qui tenait son bras en espérant qu'elle sèche.  

Courir lui avait donné chaud ; cela faisait des heures qu'iel marchait, faisant de son mieux pour ignorer la douleur lancinante de son bras et de ses côtes. Auparavant, chaque fois qu'iel se retournait, la mansion lui semblait presque plus proche ; mais ne pas la voir ne lui donnait pas l'impression de s'en éloigner d'avantage. 

La plaine semblait déserte, silencieuse maintenant que la brume s'y était abattue comme de l'ouate imbibée d'éther ; seul résonnait dans l'espace l'écho désordonné de sa fuite.  

Une plaine n'est pas si plate qu'on le croit, et Sael manqua souvent de s'étaler par terre lorsqu'un talus, une pierre instable ou un trou dans les herbes se dévoilaient soudain.

Lorsque la première voiture passa à quelques mètres à peine de luiel dans le brouillard, lentement, la lumière de ses phares se réverbérant sur le nuage, Sael n'eut que le temps de se jeter à plat ventre.

Iel essayait de trouver des avantages à cette situation qui faillit lae faire tourner de l’oeil : par exemple, ses habits trop voyants n'avaient désormais plus rien de blancs.

Il s’agissait sans doute de Monsieur Dimaer, qui rentrait avant sa femme.

Trop proche de la route à son goût, Sael obliqua vers la droite ; alors qu'iel dévalait un talus, ses pieds s'enfoncèrent dans la vase. 

Iel n'avait pas pu remarquer cet étang de loin, parce qu'il était caché par une colline. Était-ce bon signe ? Iel n'en savait rien.

Une grenouille croassait dans l'eau glacée.

Un autre crissement de pneus sur sa gauche, au-dessus de luiel ; la route était surélevée par rapport à l'étang, peut-être sur un pont.

Sael abandonna ses chaussons sur la rive, utilisa l’un de ses T-shirts pour mieux immobiliser son bras blessé contre son corps, et s'enfonça dans la vase.

*

Anton Dimaer était de corvée ce soir là : depuis la dernière incartade de Sael, qui leur avait valu la perte de toute la porcelaine contenue dans le vaisselier renversé, Meredidth et lui s'en occupait à tour de rôle.

Théologue brillante spécialisée dans le mythe des Protégées, Meredidth peinait à comprendre le comportement irrationnel de la jeune personne. Anton la rassurait en affirmant qu'il s'agissait d'une crise d'adolescence, ce qui ne la rassurait pas tant que ça puisque leur troisième fils aurait bientôt le même âge.

Meredidth pensait plutôt qu'iel faisait partie du groupe des Protégées envoyées par Volovelle pour rappeler aux humains ce qu'était le chaos, et ce que deviendrait le monde sans sa protection. « Pourquoi ne somme-nous pas tombés sur l'autre groupe ? » soupirait-elle de temps en temps —lorsque Sael cassait le vase de sa grand-mère, inondait la salle de bain ou vidait le poivrier dans leur soupe par exemple.

Anton trouvait cela normal, et pensait que Sael avait besoin d'un peu de temps pour se faire à son rôle. Après tout, côtoyer au quotidien une déesse aussi versatile ne devait pas être particulièrement simple, ou agréable.

C'est pourquoi il lui prépara un lait chaud en rentrant ce soir là, accompagné de gâteaux de riz. Il envisageait de lui parler de la retraite où on prévoyait de l'envoyer, dans le pays des Deltas. Il restait quelques préparatifs à faire, notamment à recevoir ses faux papiers, mais l'ensemble serait prêt pour la fin de semaine et Sael pourrait rejoindre une poignée de personnes aux cheveux aussi blancs que les siens.

Il hésitait à lui dire que sur les trois, l'une n’était qu’albinos, l'autre unisexuée, et la dernière trop sombre de peau selon leurs critères pour correspondre à une personne associée au culte de la lune, bien que selon les cercles cela soit débattu. Dans l'ensemble, iels étaient élevées comme des Protégées et en portaient le titre. Sael serait bien là-bas.

Anton s'attendait à tout en ouvrant la porte sauf à y trouver la fenêtre ouverte et le volet forcé, la commode au milieu de la pièce, un morceau de tissu blanc dépassant par la fenêtre.

Le barreau était décroché en bas, un peu repoussé en arrière, mais personne de la taille de Sael n'aurait pu passer par là. Pourtant, les draps déchirés pendaient dans le vide, noyés dans la brume.

*

Meredidth ne prit pas la peine de rentrer en apprenant la nouvelle ; elle sillonna la route lentement, fouillant du regard le brouillard ridiculement opaque pour essayer d'y reconnaître une forme, et finit par se résigner à sortir équipée de la fonction torche de son téléphone.

Elle entendait les chiens de la maraichère aboyer au loin, ce qui lui donnait une vague notion de la distance et de sa position. Elle n'avait jamais été confrontée à une pareille purée de pois, et pestait à voix basse en aventurant ses chaussures de ville dans l'herbe froide en bordure de chemin.

Peut-être ferait-elle mieux de rentrer d'abord enfiler des bottes.

Elle rentra bredouille quelques heures plus tard, de très mauvaise humeur. Anton avait tenté de retrouver la piste de Sael à partir de son point de chute sous la fenêtre, mais les chiens de la maraichère avaient du mal à s'y retrouver dans toute cette eau.

On n'y voyait pas à deux pas.

Toutes les voloviennes en ville étaient prévenues, mais cela ne faisait guère qu'une poignée de personnes plus ou moins impliquées dans la recherche d'une Protégée dont la majorité ignorait jusque là l'existence (et se demandait bien pourquoi).

« J’ai retrouvé ça » déclara Anton en brandissant le petit paquet trempé formé par leur couverture roulée sur elle-même. « Je ne sais pas pourquoi elle l'a laissé ici ; par ce temps, ça lui aurait été utile. »

« Il faut la retrouver au plus vite, elle doit mourir de froid. »

Meredidth alla changer de chaussures et s'emmitoufler dans un manteau, enfila des bonnets et des gants. « Le plus probable, c'est qu’elle soit allée vers la ville, surtout si elle a froid. Mais il ne faudrait pas négliger les abords de la maison ; peut-être qu’elle s’est cachée quelque part. Si vous prenez la voiture, vérifiez bien le coffre. »

Alors qu'elle ouvrait la porte, elle se rendit compte que le brouillard tombait ; une voiture qu'elle ne connaissait pas se garait dans la cour.

« C’est qui ? » demanda-t-elle à son mari. « Tu as appelé quelqu'un ? »

« Tout le monde, mais je n'ai pas l'impression de connaître ce véhicule » répondit-il en descendant à sa suite les marches du perron. « Est-ce qu'on peut vous aider ? »

Trois officiers de police sortirent de la voiture, deux femmes en uniforme et un homme mal rasé habillé comme un randonneur. « Nous cherchons quelqu'un » dit l'une des femmes en se dirigeant droit vers eux accompagnée de sa collègue ; « nous pensons qu'il est passé dans le coin, vous avez une minute ? »

À ces mots, le trentenaire mal rasé fit la grimace et leur jeta un regard anxieux.

« C’est que… » Il baissa le nez en se mordillant la lèvre. « Je suis désolé de vous demander ça, mais j'ai vraiment besoin d'aller aux toilettes… » Il leur jeta un regard embarrassé et Meredidth poussa un soupir. « En haut des escaliers à gauche » répondit-elle en s'effaçant pour le laisser passer.

La policière blonde levait les yeux au ciel. « Un collègue, désolé... C'est son jour de congé et on lui avait promis de l'amener en ville, mais on a reçu un appel entre temps. Donc, voilà —on peut entrer ? Il ne fait pas très chaud ici. »

« Sans problème » répondit sèchement Anton, agacé. « Meredidth, je vais aller faire un tour. J’ai un rendez-vous » ajouta-t-il à l'adresse des policières.

« Ça ne prendra pas longtemps » assura la plus grande, l'air de dire qu'il était cordialement convié à ne pas mettre un pied dehors durant leur visite.

Anton songea à l'adolescente livré au froid et se demanda combien de temps ils pouvait se permettre de perdre. Cependant, il suivit tout le monde au salon, les policières tranquilles et sa femme tout aussi contrariée que lui.

Les deux femmes s'installèrent tranquillement et commencèrent à raconter les difficultés qu'elles avaient eu à traverser le brouillard pour arriver jusqu'ici, s'étonnant du temps malgré la saison ; Anton dû leur rappeler plusieurs fois son rendez-vous pour qu'elle se décide enfin à parler de la personne qu'elles cherchaient —une jeune personne aux yeux bridés qui aurait été aperçue dans le coin.

Meredidth et son mari n'osèrent plus les interrompre à partir de là, tendus ; une des policières reçut un message sur son téléphone et se leva pour le consulter, tandis que l'autre continuait de leur raconter une histoire d'adolescent fugueur.

« À part vous deux, qui se trouve dans la maison ? » demanda la policière en raccrochant. « J’ai eu un appel confirmant que le gamin est dans le coin » ajouta-t-elle à l'autre.

« Ça vous dérange de réunir toute la maisonnée ici ? » enchaîna la deuxième policière en se levant à son tour. « Ça irait plus vite si on peut interroger tout le monde en même temps. »

Les Dimaer échangèrent un regard. Puis, d'un même geste, Anton partit réunir son personnel tandis que Meredidth demandait mine de rien si leur fugueur allait bien.

À cet instant, leur collègue en civil déboula dans le salon en poussant la porte si fort qu'il faillit faire tomber un vase. « Quelqu’un vient de s’évader d’une des chambres » déclara-t-il en ignorant totalement Meredidth ; « on boucle le secteur pour organiser une battue ? »

« Ça me semble bien, oui » répondit Marie en dégainant son arme. « Madame Dimaer, veuillez vous mettre à genoux avec les mains derrière la tête. Vous êtes placée en détention préventive, ainsi que le reste de cette maisonnée, pour enlèvement et séquestration de mineur. »

*

Sael tremblait de froid. Il lui arrivait de se demander s'iel ne ferait pas mieux d'enlever complètement ses vêtements trempés pour pouvoir sécher, mais la friction des couches superposées dégageait un semblant de chaleur qu'iel ne supportait pas d'abandonner.

Au lieu de s'enfoncer dans le bois, iel avait préféré le contourner pour ne pas se perdre, et découvrit avec bonheur le rassemblement minuscule de quelques maisons pas trop loin.

La mauvaise nouvelle, c'est que le brouillard s'était levé.

Iel arriva au village complètement gelé, tremblant comme une feuille et le cœur battant ; la fatigue lae faisait prendre de courtes inspirations qui ne suffisaient pas à l'alimenter correctement en air.

Le village semblait désert, mais à vrai dire Sael n'avait pas la force de se cacher ; son estomac se retournait de faim et chaque partie de son corps n'était plus qu'un lambeau de souffrance.

Il tomba au coin de la rue sur un petit attroupement de personnes debout qui tenaient des sacs en regardant la route. Après quelques instants de confusion Sael comprit qu'iels attendaient le bus et, malgré les regards interrogateurs voire critique que ces villageois lui lançaient par intermittence, décida d'attendre avec elleux.

L'autobus arriva très peu de temps après et Sael monta après tout le monde en frissonnant, son bras toujours en écharpe et l'autre drapé autour de son ventre pour se tenir chaud. La conductrice lui jeta un regard méfiant et un peu bourru. Toustes les passagers le regardaient d'ailleurs.

« Je voudrais aller à l'hôpital mais je n'ai pas d'argent » murmura Sael en essayant de se faire plus discret. « J’ai mal au bras. »

Elle lui jeta un long regard suspicieux. Puis les portes du bus se refermèrent et le véhicule fit une embardée.

« Owain, file ton imper au môme ! » s'exclama la conductrice d'une voix de stentor qui fit sursauter l’interpellée. « Sans vouloir me mêler de tes affaires, comment tu t'es fait ça ? » ajouta-t-elle alors que Owain venait lui passer un vêtement imperméable dans lequel Sael s'enroula laborieusement, sans rien dire.

Iel se roula en boule près des fauteuils surmontant les roues, là où la ventilation se débarrassait de son excédant de chauffage, et ferma les yeux. Le monde paraissait flou autour de luiel et si des gens lui parlait, iel n'était pas certain que ce ne soit en rêve. Ses vêtements trempés refroidissaient maintenant qu'iel avait cessé de bouger, mais iel ne tremblaient plus. Il lui semblait que le bus avait démarré mais ne s'en souvenait pas.

Iel souffla sur ses doigts violacés en se demandant s'il ne serait pas mieux pour luiel d'enlever ses habits, mais était trop épuisé pour le faire. Puis, soudain, iel se sentit au contraire brûlant, probablement parce qu'iel commençait à se réchauffer. D'autres arrêts de bus. Il serait bon de demander à la conductrice lequel permettrait de se rendre dans un hôpital. Même s'iel ne comptait pas vraiment se rendre dans un hôpital. Trop public.

Iel dû s'endormir un moment parce que le suivant, iel se fut la conductrice elle-même qui lae réveilla, et qu'une personne en uniforme de pompier lui demanda d'un ton vaguement agacé s'iel avait récemment absorbée une quelconque drogue. Sael se roula en boule pour tenter de se rendormir. Une main lui prit la tête et quelqu’un regarda ses yeux ; iel se laissa faire, trop fatiguée pour se défendre contre l’intrusion.

D’abord, récupérer. Ensuite, on verra.

On lui enleva son imperméable puis ses vêtements mouillés pour passer quelque chose de doux et chaud ; le pompier parlait dans son téléphone d’hypothermie et de lacérations. Sael s’était remis à trembler de froid, alors que ses vêtements secs lui rendaient pourtant un semblant de chaleur. On lae fit descendre du bus, le pompier lae porta contre son corps brûlant jusque sur une civière, où Sael pu enfin s’endormir tranquille.

*

« On a retrouvé ça en venant » déclara l’une des officiers de Marie arrivée en renforts.

Elle brandissait un sac plastique où reposait une paire de chaussons sales. « Près d’une mare après la forêt. Les filles sont sur le coup. »

Marie prit le sachet et l’examina brièvement. Puis elle se dirigea vers le canapé du salon où était réunie la famille Dimaer au grand complet, flanquée de la gardienne, de la maraichère et d’un garde du corps. « Vous les reconnaissez ? » demanda-t-elle sans avoir besoin de réponse —Anton avait pâli, et Meredidth s’était imperceptiblement redressée. « Qu’est-ce que vous avez fait du gamin ? »

Aucun des deux ne répondit, mais les épaules de Anton s’effondrèrent.

« Écoutez, si vous nous dites où iel se trouve, ou bien l’endroit où vous pensez qu’iel peut se trouver, vous lui sauvez certainement la vie. Vous ne laisseriez pas votre fils dehors pieds nus par ce temps ? »

Wyndt entrait à cet instant ; Marie s’abstint de tout commentaire. Son agent vint lui expliquer en se frottant les yeux que, si les traces de séquestrations étaient évidentes, on ne pourrait confirmer qu’il s’agissait de Sael que par un examen approfondi. Marie le voyait faire son possible pour éviter de diriger son regard cerné vers les Dimaer, mais ces poings serrés et le muscle qui palpitait sur le côté de sa mâchoire indiquait qu’il ne se comportait pas ainsi par indifférence.

Son téléphone sonna à cet instant ; elle prit l’appel en faisant signe à Wyndt de la suivre, préférant ne pas le laisser seul avec leurs suspects. Quelques instants plus tard, elle ordonnait à ses officiers d’embarquer tout ce beau monde au poste avant de se tourner vers Sandra et le faux garde-chasse.

« L’hôpital de Dale vient de signaler l’arrivée d’un mineur aux urgences. Hypothermie, un bras fracturé et deux côtes fêlées, mais le pronostic vital n’est pas engagé. Iel a été récupéré près de Caermoel par une conductrice de bus qui l’a emmené directement chez les pompiers et ça va bien faire une heure qu’iel est là-bas. Wyndt, Sandra, vous filez me récupérer l’oiseau fissa et au passage vous prévenez nos collègues du poste d’aller assurer sa sécurité sur place le temps d’arriver. Je donne mes ordres et je vous rejoins. »

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Défi
Adrien de saint-Alban


Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
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On a tous devant les yeux ces images des tours jumelles, des corps tombant dans le vide que même un photographe a réussi à figer pour l'éternité. On imagine ces corps que personne n'est venu secourir. Des banquiers... qui sait? Ces corps deux fois abandonnés. Devant la tragique verticalité qui allait les engloutir, les mains encore odorantes des derniers dollars. Ont-ils crié maman ?
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La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
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Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
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La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
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Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
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-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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