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Gabriel fut réveillé plusieurs fois durant la nuit par des coups de tonnerre surpuissants. Il se rendormi à chaque fois dans la seconde, et n'en garda qu'un vague souvenir au matin. Le temps s'était grandement amélioré. Il se leva, s'habilla. À sa droite, un lourd rideau noir séparait la pièce en deux, séparant l'espace entre les deux lits. Il risqua un coup d'œil de l'autre côté et trouva un lit vide. Il descendit dans la grande salle.

À la même table que la veille se trouvait Nihyr, occupé à terminer son petit-déjeuner. Un des lanceurs de feu se trouvait assis avec lui, celui qui portait un uniforme différent. Un officier sans doute.

— Tu l'as trouvé où ?

— D'après ce qu'il m'a dit, il s'est retrouvé dans le bois, près des sources.

— Vous parlez de moi ?

Nihyr lui adressa un regard aimable et l'invita à s'asseoir.

— Oui, nous parlions de toi. Je te présente Wort, c'est le commandant des lanceurs de feu du pays.

Wort se leva et s'inclina, faisant flamber sa chevelure. Gabriel se contenta de répondre « enchanté ».

— Wort pense, comme moi, que tu n'es pas d'ici.

— Ça je pense l'avoir compris au moment où j'ai remarqué toutes ces personnes bizarres hier soir. Sans vouloir vous offenser, Wort.

— Y'a pas de mal petit. J'imagine que si par chez toi il n'y a pas beaucoup de gens comme nous, c'est normal que tu nous trouves « bizarres ».

— Aucun, à vrai dire. Euh...Vous savez d'où je viens ?

— Pas du tout, répondit Nihyr. Tu es un mystère pour nous, et l'endroit d'où tu viens aussi. Mais il y a quelques... Comment dire ? Quelques vieilles légendes, des bruits qui courent depuis des siècles, à propos des autres mondes.

— Quel genre de légende ?

— Et bien, celle qui est la plus communément admise est celle de la Division. Il y a très longtemps, le monde fut ravagé par une guerre terrible, opposant des créatures toutes plus puissantes les unes que les autres. Alors le monde se serait « divisé » pour se sauver lui-même.

— On n'a aucune certitude, reprit Wort, mais plusieurs éléments semblent confirmer cette histoire dans les grandes lignes. Ne demande pas quels éléments, Nihyr et moi on n'est pas des spécialistes de la question. Le mieux serait d'aller voir au palais.

Gabriel ne savait pas de quel palais il parlait, ni dans quel genre de monde il avait atterrit, même s' il en avait déjà eu un bref aperçu.

— Et pour mon frère ?

Nihyr et Wort échangèrent un regard.

— On ne peut pas être sûr qu'il soit arrivé dans le même monde que toi, mais nous le pensons. Vous êtes parti du même endroit au même moment, non ? En revanche, savoir où il s'est retrouvé c'est une autre histoire. Espérons qu'il a eu plus de chance que toi.

— Bon, je vous laisse, dit Wort. Mes gars et moi on doit rejoindre la capitale d'ici deux semaines.

— Bon courage. Et faites attention en arrivant au pont, j'ai l'impression qu'il est plus surveillé que d'habitude.

— Entendu, merci Nihyr. À plus tard petit. Je garderai l’œil ouvert pour ton frère.

Wort s'en alla, laissant derrière lui une légère odeur de cendres chaudes.

— Sympa ce gars.

— Oui, très. Mais fait attention tout de même avec ces gens là, ils ont un tempérament brûlant et sont redoutables.

Gabriel n'osa même pas penser ce dont un lanceur de feu pouvait bien être capable. Il se servit à manger sur le plateau qui se trouvait encore là.

— Qu'est ce que je vais devenir maintenant ? Vous allez repartir où vous deviez aller, j'imagine ?

Nihyr considéra Gabriel avec une pointe d'étonnement.

— Bien sûr que non. Je compte m'occuper de toi, répondit-il comme si c'était parfaitement naturel. Comme tu as pu le constater, je ne suis pas n'importe qui.

Nihyr disait cela sans aucune prétention, il semblait seulement poser là une évidence. Un tas de choses échappaient encore à Gabriel.

— Je comptais t'emmener vers le sud, au mont Eratar. C'est là que les miens se réunissent.

— Vous êtes nombreux?

— Hélas, non. Nous ne sommes que sept, si l'on compte nos deux jeunes élèves.

— Et vous êtes « quoi » exactement?

— Les gens nous appellent Chasseurs de dragons ou Hovack, c'est la même chose. Nous sommes des sifis.

Savoir que Nihyr était un sifis n'aidait pas beaucoup Gabriel, qui comprenait bien plus le terme de Chasseur de dragons. Cependant il savait bien que pour qu'un homme soit capable d'affronter une bête aussi énorme et puissante qu'un dragon, il devait posséder des capacités bien supérieures à la moyenne.

— Si je vois juste tu as toi-même le potentiel pour être un Hovack.

— Pardon ?

— Tu es à coup sur un sifis en tout cas. La manière dont tu as résisté à l'attaque hier, la vitesse à laquelle tu as récupéré ; ça ne fait aucun doute ! Ça, en plus de ton physique.

Gabriel accueillit cette nouvelle avec philosophie. Il ne savait absolument pas ce que cela pouvait bien impliquer de toute façon.

— Je vais t'emmener voir les autres, et ensuite nous aviserons. Et nous trouverons peut-être ton frère en chemin, qui sait ? En tout cas, ce n'est pas en restant ici les bras croisés que nous tomberons dessus. Et puis j'ai déjà mis Wort et quelques autres au courant. Bientôt tout le pays sera à sa recherche, je peux te l'assurer.

Gabriel acquiesça en engloutissant sa troisième petite brioche. Il s'inquiétait toujours pour Thomas, mais il sentait au fond de lui qu'il allait bien. Il n'aurait su dire comment, ni pourquoi, mais il en était certain.

— Nous partirons ce soir, reprit Nihyr. Il va faire beau pendant trois jours au moins avant la prochaine tempête. J'espère que d'ici là, nous aurons franchi le gué de Blain.

— C'est loin?

— Assez oui.

Nihyr sortit la carte qu'il regardait la veille d'une de ses poches et la déplia sur la table.

— Tu vois ? Nous nous sommes rencontrés ici, et le village est là.

Il montra deux points sur la carte, séparés de deux bons centimètres. Il leur avait fallu tout un après-midi de marche très rapide pour couvrir la distance.

— Le gué de Blain est marqué ici, tu vois?

L'écart qu'il montrait était environ trois fois plus grand.

— Je ne pense pas que ce soit très difficile d'y arriver, mais nous voyagerons de nuit, ça nous ralentiras.

— Pourquoi de nuit ? mâchonna Gabriel.

— Parce que de jour, nous risquons de tomber sur le genre de bête dont tu as fait la rencontre hier.

Gabriel déglutit avec difficulté. Il n'avait aucune envie de revoir de sitôt un de ces affreux monstres à écailles.

— Reste ici, je dois sortir pour trouver un peu de nourriture à emporter et te trouver un peu d'équipement.

Gabriel hocha la tête tout en engloutissant sa cinquième brioche. Après le petit déjeuner, il remonta dans la chambre. Dans le couloir, il croisa un des hommes qui mangeaient en lévitant la veille. Il se déplaçait sans bouger le moindre muscle, en flottant doucement au-dessus du sol. Il adressa un sourire aimable à Gabriel, avant de disparaître à travers une porte en produisant de petits crépitements. Gabriel entra dans sa chambre et y trouva Dina, la fille de l'aubergiste, en train de refaire les lits. Elle n'avait rien hérité de sa mère, à part peut-être le sourire chaleureux qu'elle lui adressa.

— Je termine et je vous laisse, j'en ai pour une minute.

Gabriel fit une grimace.

— Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta-t-elle en voyant sa réaction. Je peux vous ...

— Non, non, ça va, c'est juste que j'ai l'impression d'être un grand-père quand on me vouvoie.

Elle rit, se remettant au travail.

— On peut se tutoyer si tu veux. Comment tu t'appelles ?

— Gabriel.

— Dina, enchantée.

Elle fit disparaître un dernier pli de la couverture et se dirigea vers la sortie.

— J'imagine que vous ne resterez pas très longtemps ? Toi et Nihyr.

— Nous partons ce soir.

— Ces gens-là passent toujours comme des courants d'air, soupira-t-elle, jamais je n'en ai vu un rester plus d'une nuit. Et c'est déjà exceptionnel.

— J'ai l'impression qu'ils ont beaucoup à faire.

— Ça c'est sûr ! Sans eux, tout le pays serait sans doute en ruine. Il travaillent depuis tellement longtemps à notre sécurité qu'on l'oublie parfois, fit-elle, finissant de lisser les draps. J'ai terminé, à plus tard.

— Oui, à plus.

Dina referma la porte et ses pas s'éteignirent dans le couloir. À peine quelques secondes plus tard, Gabriel entendit les mêmes pas, plus rapides, revenir et stopper devant la porte. Trois coups furent frappés.

— Oui ?

Dina entra, l'air ravi.

— Ma mère me demande de te faire prendre l'air. Il paraît que tu en as vu un de près hier ?

— Malheureusement, oui, répondit Gabriel en accompagnant sa réponse d'une grimace douloureuse.

— Allez viens ! dit elle en lui prenant le bras, c'est pas souvent que j'ai le droit de sortir avant d'avoir terminé toutes mes corvées. Tu vas me raconter tout ça !

Gabriel la suivit au dehors bien malgré lui. Finalement, la fille avait hérité d'au moins une deuxième chose de sa mère.

Il fut surpris de voir ce que la nuit lui avait caché jusque là. Tous les bâtiments, à quelques rares exceptions, étaient faits de pierres d'un blanc éclatant. Le ciel restait presque invisible, caché par d'épais feuillages. Des arbres gigantesques étendaient leurs branches immenses au-dessus des maisons, filtrant la lumière du soleil, la rendant douce, changeante et dorée. Dans les rues déambulaient tout un tas de personnes, certaines entrant dans la catégorie « bizarre ». Ces personnes-là, Gabriel essayait d'en recenser les différents types. Le plus grand nombre des habitants étaient des gens tout à fait normaux cependant. Ou du moins le paraissaient-ils. Un lanceur de feu venait de se faire jeter d'un magasin, s'excusant pour « ce petit incident », sûrement en rapport avec l'épaisse fumée qui se dégageait de l'intérieur.

Tout en suivant Dina, Gabriel observait autour de lui, et il ne s'aperçut qu'au dernier moment qu'ils venaient d'arriver tout près d'un des arbres immenses.

Le tronc s'élevait droit vers le ciel, aussi large qu'une vingtaine d'arbres de taille plus raisonnable. La branche la plus basse se trouvait au moins à trente mètres du sol. La cime restait invisible.

— C'est un demos, expliqua Dina, un petit. C'est ça qui donne les fameuses pommes d'or. Tu vois ? Il y en a là-haut.

Gabriel aperçut, très haut, quelques sphères d'un jaune doré.

— Le plus grand demos se trouve de l'autre côté du fleuve Morion, à des jours et des jours de marche, je ne l'ai jamais vu. Il paraît qu'il dépasse les nuages.

— Celui-là est pourtant déjà plus gros et plus grand que n'importe quel arbre que j'ai jamais vu ! s'exclama Gabriel, médusé.

— Il n'y en a pas des comme ça dans ton monde?

— Rassure-moi : toute la ville n'est pas déjà au courant que je suis un monstre d'un autre monde ?

— Non, seulement ma mère et moi, répondit Dina en riant. Nihyr nous en a parlé ce matin. Et tu ne ressemble pas à un monstre.

— Euh, merci. Mais il y aussi Wort qui est au courant et sans doute toute son escouade.

Dina lui assura que ça ne faisait aucune différence, que les gens d'ici étaient habitués à voir et faire des choses un peu étranges et que, tout bien considéré, il restait un jeune homme comme beaucoup d'autres. Ils se dirigèrent vers l'auberge lorsque l'heure du déjeuner fut proche.

Dina abandonna Gabriel dans le hall, lui disant qu'elle devait vite terminer ses corvées avant le coup de feu. Il se rendit donc dans la chambre. Il y trouva Nihyr, occupé à vérifier le contenu des nombreuses poches intérieures de son manteau.

— J'ai laissé quelque chose pour toi sur ton lit, dit-il.

Sur le lit, Gabriel trouva une ceinture de cuir noir munie d'une fine boucle en métal argenté. A côté se trouvait un pantalon semblable à celui de Nihyr, noir, ample et resserré à la taille, fait de toile épaisse. Sur le pantalon, une bourse de cuir déjà remplie de petites pièces d'argent et d'or. Un épais manteau noir, également semblable à celui de Nihyr, se trouvait là aussi.

— Ils ne valent pas les vêtements que je porte, mais ce sera suffisant pour l'instant. Regarde aussi contre le mur, derrière toi.

Le long du mur reposait un long sabre dans son fourreau.

— Je ne sais pas me servir de ça.

— Je m'en doutais un peu. Mais je me suis dit que ça ne te coûterait rien d'en avoir un avant d'apprendre à t'en servir.

Gabriel adressa un large sourire et un grand merci à Nihyr, puis tira le rideau et enfila ses nouveaux vêtements.

— Comment fonctionne la monnaie ? demanda-t-il tout en se changeant.

— Les pièces d'or valent 12 pièces d'argent. On parle de Torùns. Tu auras besoin d'argent pour tout, sauf pour la nourriture. Ici, si tu veux manger, tu dois te rendre utile, où cultiver, élever, chasser. Tu n'as pas trop à t'en faire pour ça, nous ne manquons jamais de rien, nous autres sifis. Je ne sais pas trop comment ça se passe chez toi, alors...

— Il vaut mieux que tu l'ignores, tu serais dégoûté.

Nihyr eut un sourire.

— Pour te donner une idée, une chemise comme celle que tu as vaut 2 pièces d'argent. C'est une des choses les moins chères. En revanche, chacun des vêtements que je porte vaut plus de 200 pièces d'or, ou donc...un peu plus de 2400 Torùns.

— Si cher ?

— Crois moi, ils les valent largement.

— Tu n'es pas armé toi ? demanda Gabriel en surgissant de derrière le rideau, entièrement habillé.

Nihyr dévoila un fourreau, accroché dans le dos de son manteau, dissimulé par un pli du tissu. Le sabre semblait plus long que celui de Gabriel. Nihyr lui montra un autre fourreau, renfermant un long poignard, accroché le long d'une de ses bottes, sous son pantalon.

— J'en ai quatre comme celui-là.

Dans son dos, il portait également deux épées courtes, accrochées à sa ceinture, placées pour ne pas gêner et pour pouvoir être saisies facilement. Il en avait encore sur les bras. En tout, il portait une douzaine d'armes, toutes habilement dissimulées.

Ils descendirent manger. Wort et ses hommes, une dizaine au total, dévalisaient littéralement l'auberge en vue de leur voyage. Ils adressèrent un salut à la patronne et à sa fille, s'inclinèrent devant Nihyr et Gabriel, leurs chevelures s'enflammant de nouveau, et sortirent.

— Dans combien de temps ils arriveront à la capitale?

— Douze jours je pense.

— Et s'il font une mauvaise rencontre?

Nihyr éclata de rire.

— Ce sont des lanceurs de feu ! Ce sont eux la mauvaise rencontre. Même pour un dragon. Et encore plus avec Wort en tête du groupe.

Gabriel s'attaqua à son déjeuner. Le repas était aussi succulent que les précédents.

— Manges-tu toujours avec autant d'appétit ? demanda Nihyr.

— J'ai bonne réputation pour ça, oui, affirma Gabriel avec un grand sourire entre deux bouchées. Mais j'avoue que la nourriture est tellement bonne ici que je fais un peu de zèle.

— Quand tu auras terminé, il faudra que tu viennes avec moi en ville. Je dois encore t'acheter une outre et un sac pour le voyage.

Gabriel acquiesça, sentant soudain son argent le démanger à sa ceinture.

Il avala soudain de travers, une étrange sensation venait de lui parcourir l'échine.

— Tu as senti aussi, à ce que je vois, lui dit Nihyr en fronçant les sourcils.

— Oui ! C'était quoi ? demanda Gabriel, les yeux écarquillés la main contre sa gorge douloureuse.

— J'ai senti la même chose un peu avant de te trouver. Je crois que ça signale une arrivée dans notre monde. Je n'en suis pas certain, ce n'est que la deuxième fois.

— C'est pas du tout agréable en tout cas.

— C'est aussi moins fort que la fois précédente.

— Ça pourrait être mon frère?

— Oui, ça pourrait. Ou pas. Il se passe de nombreuses choses étranges ces derniers temps.

Gabriel ne mangea plus rien après cette « décharge ». Il se sentit mal pendant une heure entière. Et soudain il se sentit beaucoup mieux, comme s'il avait acquis la certitude que tout allait bien partout dans le monde. Une sorte de félicité étrange qui affecta également Nihyr, dans de moindres proportions.

Durant leur excursion en ville, Gabriel utilisa son argent pour s'acheter une outre, que Nihyr fit remplir d'un liquide ambré.

— Du jus de pomme d'or, expliqua t-il. On en fait aussi une très bonne liqueur.

Il lui fit ensuite acheter un sac en cuir assez particulier que l'on pouvait plier et replier jusqu'à obtenir une petite boule de la taille d'un pouce.

— J'en ai un également, dans une de mes poches, dit Nihyr, c'est très pratique.

— Nihyr, j'ai une question.

— Et bien pose là.

— Pourquoi les dragons ne s'attaquent pas à cette ville ?

— On ignore pourquoi exactement, mais les dragons ne s'approchent jamais des arbres. Pendant un temps, nous avons essayé d'en planter un peu partout pour les empêcher de circuler. Mais les arbustes ne semblent pas les gêner autant que les vieux arbres, alors ils ont tout détruit. Toutes les villes qui restent dans le pays sont comme Slimap, entourées et surplombées par des arbres. A part Azulimar.

— La capitale?

— C'est ça. Jadis, la capitale se trouvait au nord d'ici, elle s'appelait Terdrasill. Mais elle fut détruite. Alors la famille royale s'est exilée vers l'est et a renforcé ses positions dans la seconde plus grande ville du pays : Azulimar.

Ils retournèrent à l'auberge, firent remplir leurs sacs de nourriture, de viande séchée et quelques autres choses que Gabriel ne parvint pas à identifier. Ils prirent un dernier dîner, puis prirent congé de l'aubergiste et de sa fille. Ils se dirigèrent vers les collines, au sud, alors qu'il faisait déjà nuit. Lorsqu'ils sortirent des bois et commencèrent à gravir la colline, Gabriel fut étonné d'y voir aussi clairement. Il leva la tête vers le ciel et demeura immobile, subjugué par la beauté des cieux.

Loin des nuits ternes qu'il avait toujours connu en ville, le spectacle qui s'offrait à lui l'époustoufla. Pas de lune dans le ciel, mais des myriades d'étoiles, toutes plus grosses et plus lumineuses que la plus grosse et la plus lumineuse des étoiles qu'il ai jamais vu. Si la plupart brillaient d'un feu blanc, certaines scintillaient d'éclats bleus, mauves, rose, violets ou jaunes.

Nihyr s'aperçut de l'immobilité de Gabriel et le rappela à la réalité, le pressant de le suivre. Ils marchèrent plusieurs heures à un rythme très soutenu. Quand Nihyr décida de marquer une pause, Gabriel s'écroula sur place et se mit à masser ses pieds douloureux. Jamais il n'avait marché aussi vite et aussi longtemps.

Ils ne s'arrêtèrent que quelques minutes, le temps de boire et de reposer un peu les jambes de Gabriel. Nihyr semblait se sentir parfaitement bien.

— N'es-tu jamais fatigué ?

— Pas pour si peu, non, répondit Nihyr d'un ton nonchalant. Aller debout ! Nous y allons.

Lorsqu'ils reprirent leur marche, Gabriel fut surpris de ne presque plus avoir mal. Ce ne fut qu'à l'aube qu'il sentit de nouveau une douleur lancinante, dans les pieds et dans les jambes.

Ils se reposèrent toute la journée dans un bouquet d'arbres et repartirent à la nuit tombante. Les deux nuits de marche qui suivirent furent tout aussi calmes, ponctuées seulement par l'écho lointain de troupeaux d'animaux en déplacement. À la fin de la troisième nuit de marche, Nihyr fut heureux de constater que le gué de Blain ne se trouvait plus très loin. Ils marchèrent un peu plus longtemps, laissant le jour se lever complètement, avant de s'arrêter au bord d'une rivière.

Nihyr s'étendit à l'ombre d'un saule. Gabriel s'installa sur la berge et laissa tremper ses pieds dans l'eau fraîche. Le fond sablonneux apparaissait nettement sous presque deux mètres d'eau. Entendant un « plouf » sonore, Nihyr jeta un œil vers la rivière, dans laquelle Gabriel venait de sauter après avoir ôté ses vêtements.

— Sois prudent, dit-il en refermant les yeux, les sangsues et les serpents ne sont pas rares par ici.

Gabriel resta dans l'eau quelques minutes puis sortit s'allonger au soleil sans avoir rencontré ni serpent ni sangsue. Il se rhabilla ensuite et s'installa à l'ombre pour dormir un peu.

À la nuit tombée, Nihyr le réveilla et il repartirent, longeant la rivière vers le sud. Ils parvinrent à un endroit où la rivière se séparait en deux, coupée par un large banc de sable. Ils traversèrent le premier bras, l'eau leur arrivant aux genoux. Ils poursuivirent leur chemin sur le banc de sable, toujours vers le sud, jusqu'à atteindre le deuxième bras, un peu plus loin. L'eau leur arrivait à la taille et le courant, plus puissant, tentait de les emporter. Arrivés sur l'autre rive, ils continuèrent à marcher jusqu'au lever du jour.

— À partir d'ici, nous pouvons voyager de jour. Nous devrions arriver demain soir au mont Eratar. C'est là que seront les autres.

— Pourquoi avoir cherché le gué ? On aurait pu traverser bien avant.

— C'est un bon repère, le gué se trouve pile au nord de l'Eratar. Faisons une petite sieste, nous repartirons ensuite, lança Nihyr en s'installant contre un rocher.

Ils dormirent une petite heure, puis repartirent jusqu'au soir.

Le lendemain, ils reprirent leur voyage de jour, d'un pas plus rapide. Loin sur sa droite, Gabriel voyait une ligne sombre.

— C'est la Ceinture, finit par dire Nihyr qui l'observait, une longue ceinture d'arbres qui va du massif Dolmed (là où se trouve le mont Eratar) jusqu'à la forêt des sources. Tu sais, là où tu es arrivé.

Gabriel reporta son attention vers le sud, droit devant lui et aperçut une cime enneigée, encore très éloignée.

— C'est l'Eratar?

Nihyr acquiesça en silence. Puis accéléra le pas.

Tout au long de la journée, la cime enneigée de l'Eratar ne fit que se rapprocher, jusqu'à devenir une masse énorme perdue dans une brume de chaleur. Vers le milieu de l'après-midi, le terrain commença à s'élever de plus en plus. Après avoir dépassé plusieurs collines, Gabriel et Nihyr commencèrent à grimper de plus en plus haut le long de montagnes moyennes. Ils atteignirent un chemin étroit se dirigeant droit vers la haute silhouette de l'Eratar.

Gabriel n'en pouvait plus. Éreinté par plusieurs jours et nuits d'une marche rapide, il demanda à faire une pause. Nihyr la lui accorda et, après s'être installé sur un morceau de terre plane sous un pin, Gabriel s'endormit.

Il fut réveillé plus tard par le son d'une discussion. Ouvrant les yeux, il aperçut trois personnes un peu plus loin, discutant sous les étoiles à voix basse. L'une d'entre-elles était Nihyr. Une autre, plus grande, plus large, parlait d'une voix profonde. La dernière personne semblait plus fine, mince, élancée, avec de longs cheveux et une voix jeune et claire. Une voix féminine.

La plus haute silhouette disparut soudain d'un bond qui la propulsa loin au-dessus. Les deux autres se retournèrent et Gabriel se leva pour aller à leur rencontre. Il découvrit alors la jeune fille. Ses yeux étaient d'émeraude et d'or, sa longue chevelure noire comme l’ébène.

— Gabriel, je te présente Ellohira Nahir, c'est l'une de nos deux élèves.

— Salut ! fit joyeusement la jeune fille en s'inclinant.

Ses yeux verts pailletés d'or captivèrent l'attention de Gabriel. C'était une particularité singulière parmi les sifis, apprit-il plus tard, que de ne pas avoir les yeux bleus. Elle avait un très beau visage, harmonieux et aux traits fins.

— Salut, répondit Gabriel, tentant de paraître le moins troublé possible.

Nihyr se lança sur le chemin qui continuait de serpenter à flanc de montagne. Ellohira et Gabriel le suivirent.

Ils marchèrent en silence durant de longues minutes sous les étoiles. Après deux virages en lacet, le chemin s'arrêtait net au pied d'une paroi rocheuse.

— Nous voilà enfin arrivés, dit Nihyr, s'approchant à grand pas du mur naturel comme s'il s'attendait à ce qu'il s'ouvre, tel une porte automatique de supermarché.

— Arrivés ? C'est un cul de sac, s'étonna Gabriel.

Nihyr tendit le bras devant lui et sa main s'enfonça dans la roche comme s'il était fait d'eau. Des ondulations parcoururent la pierre, exactement comme lorsque l'on jette un caillou au milieu d'une marre. Une ouverture apparut et s'élargit, avec pour centre la main de Nihyr, devenant plus grande de seconde en seconde. Finalement, elle atteignit une hauteur de plus de deux mètres et une largeur permettant le passage de trois personnes de front.

— Suivez-moi. En silence, ajouta-t-il à l'adresse de Gabriel d'un ton impérieux.

À l'intérieur, un vaste tunnel s'enfonçait dans le cœur de l'Eratar. Des rochers recouverts de mousse lumineuse permettaient de voir où l'on mettait les pieds. Des ouvertures énormes et sombres se voyaient parfois sur les côtés. Gabriel se préparait à demander si ces ouvertures menaient quelque part lorsqu'il se souvint de l'ordre de Nihyr. « En silence » avait-il dit, d'un ton sans réplique.

Après une centaine de mètres, le tunnel de pierre brute devint un couloir travaillé, pavé. Une large volée de marches menait devant un pan de mur ocre gravé d'un magnifique dragon et de divers symboles. Nihyr s'approcha, passa sa main sur la pierre qui frémit à ce contact. La pierre s'enfonça dans le sol jusqu'à en devenir partie intégrante, révélant derrière elle une vaste salle.

Nihyr, Gabriel et Ellohira entrèrent, provoquant un léger brouhaha.

La salle, de forme rectangulaire, comportait deux foyers, de nombreux porte-lampe, plusieurs portes et une grande estrade de pierre en son centre supportait une longue table de bois, sombre et massive. Dix-neuf fauteuils à haut dossiers l'entouraient, neuf de chaque côté, et un plus grand à une extrémité.

Les gens déjà sur place se rapprochèrent des arrivants, saluèrent Nihyr et Ellohira. Puis ils se présentèrent à Gabriel.

Il identifia tout de suite l'homme qui se présenta en premier comme étant la silhouette massive qui discutait avec Nihyr un peu plus tôt.

— Enchanté, dit-il de sa voix profonde. Je suis Urfis.

Véritable colosse, il était plus haut et plus large que n'importe quel autre sifis présent. Son menton était bruni par une barbe très courte et aussi noire que ses cheveux. Ses yeux bleus pétillants révélaient aussitôt son caractère enjoué.

Vint ensuite une belle femme brune aux cheveux longs, à la mine un peu triste. Elle s'appelait Marli. Sans trop comprendre pourquoi, Gabriel fut pris de pitié. Il lui sembla un instant porter dans un coin de son esprit le deuil d'un être cher et fut persuadé dès cet instant que la vie de Marli devait avoir été bien difficile.

Ensuite se présentèrent un homme et une femme. L'homme se nommait Arpe et sa silhouette ressemblait un peu à celle de Nihyr ; grand, élancé, puissant. Ses cheveux coupé courts d'un noir profond faisaient ressortir son regard bleu et perçant. La femme était sa compagne, Juena. Elle se révéla également être le chef des hovacks. Elle était également très belle, brune, les yeux bleus. On la devinait cependant dure et implacable derrière la gentillesse qu'elle réservait à ses amis. Ils présentèrent ensuite leur fille, Eréline, une jeune fille de quinze ans qui ressemblait énormément à Ellohira, bien qu'elles n'aient aucun lien de parenté.

Tout les sifis présentaient de frappantes ressemblances ; ils étaient tous grands aux yeux bleus (mis à part les iris émeraudes d'Ellohira) avec des cheveux d'un noir profond (mis à part Nihyr et sa chevelure d'argent).

Gabriel pensa que Nihyr devait avoir raison : il était lui aussi l'un des leurs, la ressemblance physique ajoutait encore plus de crédit aux quelques arguments avancés par le chasseur de dragon.

— Bien, nous sommes tous là, dit Juena. Nous allons pouvoir faire nos rapports et nous accorder quelques jours de repos.

Les cinq hovacks prirent place autour de la table, Juena siégeant à l'extrémité, pendant que « les enfants » se voyaient refoulés dans une salle adjacente.

Gabriel se retrouva dans une bibliothèque pleine de livres, de rouleaux, de parchemins et de grimoires. Certains volumes étaient si énormes qu'il fallait sans doute des mois entiers de lecture intensive pour en venir à bout.

Ellohira disparut dans les rayons, Eréline s'avachit dans un gros fauteuil de cuir, un livre sur les genoux. Gabriel se dirigea vers une étagère se trouvant à l'écart, s'empara d'un volume de cuir vert foncé qu'il emmena avec lui et s'installa devant un bureau. Il entendit Eréline pousser une sorte de ricanement étouffé. N'y prêtant pas attention, il ouvrit le volume.

Il fut tout d'abord incapable de reconnaître le moindre signe. Il allait abandonner lorsqu'il eut l'impression d'avoir réussi à lire un mot. Il cligna plusieurs fois des yeux pour chasser une impression de flou. Puis il se rendit compte que, malgré le langage complètement étranger, il comprenait le sens des symboles. Il entendit Eréline parler derrière lui, mais n'y prêta aucune attention. Il eut soudain l'impression de basculer dans le vide.

Après une seconde de panique, il se retrouva debout sur un promontoire au milieu d'une large plaine. Au-dessus de lui défilaient à toute vitesse des nuages noirs. A ses côtés se trouvaient des hommes, sans doute de haut rang. Certains portaient de lourdes armures, d'autres de longues robes bleues ou rouges. Un seul homme portait une armure blanche et or. Tout dans sa personne indiquait qu'il était important. Peut-être était-ce un roi ou un prince. En tout cas, il semblait donner des ordres aux autres, qui buvaient littéralement ses paroles. Gabriel ne comprenait rien, et le temps semblait accéléré. Puis tout devint flou et il se retrouva à flotter dans les airs au-dessus d'une vaste cité. Elle semblait puissante, entourée par des murailles hautes comme un immeuble de dix étages. Un palais immense se trouvait au centre, entouré d'un magnifique jardin.

Encore une fois, tout devint flou et Gabriel vit à nouveau la cité depuis les airs. Mais les murailles effondrées, les maisons détruites, le palais éventré rendait la ville méconnaissable. Pourtant, Gabriel savait parfaitement où il se trouvait : Terdrasill, capitale antique d'Ernùn, le pays où il se trouvait maintenant. C'était comme si ces informations se déversaient dans son esprit.

Soudain il se sentit tiré en arrière et s'aperçut qu'il se trouvait toujours assis devant son livre. Ellohira et Eréline le regardaient d'un air étonné.

— Quoi ? s'indigna t-il en les voyant le dévisager.

— Oh, rien du tout ! Tu viens juste de parvenir à faire quelque chose qui m'a pris quatre années entières ! fit Ellohira, visiblement énervée.

— Moi je n'y arrive même pas, ajouta Eréline, l'air découragé.

Ellohira expliqua que ce livre était très spécial, comme quelques autres dans cette bibliothèque. Il retraçait l'histoire du pays sur plusieurs siècles.

— Mais je suis rassurée, tu n'as pas réussi à mettre les visions en ordre. J'ai encore un avantage sur toi.

Nihyr entra à ce moment, déclarant que la réunion venait de se terminer et que le moment du repas était venu.

Les trois jeunes sifis s'installèrent aux côtés de leurs aînés avec enthousiasme.

Gabriel se préparait à vivre une de ses plus mémorables soirées.

Au cours du repas, il mangea beaucoup, parla peu et assimila toutes les conversations autour de lui. Il entendit parler d'armées, de vaisseaux volants appelés aéronefs, d'hommes grands et fins aux yeux dorés appelés Rénarts et de tout un tas d'autres choses fabuleuses. Il fut également très intéressé par une récente découverte d'Urfis qui se disait capable de faire bouger des objets sans les toucher.

— Chez moi, dit-il alors, on appelle ça la télékinésie. Mais personne n'en est capable, c'est juste une sorte de rêve qu'ont les gens. Un fantasme.

Plus tard, il fut question de batailles passées, de stratégie à adopter et de politique. Gabriel apprit tout un tas de choses sur le pays, Ernùn, et ses dirigeants, notamment le régent, Galdrill, de la lignée des sang-roi Galdor.

Il appris également que les dragons semblaient plus nombreux depuis quelque temps : une nouvelle génération était prête, il fallait donc s'attendre à « pas mal d'action », comme le disait Urfis.

Après le dîner, les hovacks s'en allèrent dans un petit salon adjacent à la pièce principale. Là, ils se reposèrent un peu dans de gros fauteuils de cuir marron, buvant un alcool doux et parfumé qui faisait agréablement tourner la tête. La seule source de lumière se trouvait être le foyer dans lequel brûlait un feu vif qui mourut peu à peu. Quand il s’éteignit, il était temps d'aller dormir. Gabriel suivit le mouvement. Tous sortirent du salon, se rendirent dans de petites salles d'eau où ils se lavèrent et prirent ensuite le chemin du dortoir.

Le dortoir se trouvait sur la gauche, en entrant dans le sanctuaire. Il était formé d'une seule pièce assez vaste, dans laquelle se trouvaient plusieurs grands lits. Autour des lits, de lourds rideaux cramoisi accrochés à des barres de bois permettaient de délimiter un espace suffisant pour s'y trouver à son aise. Gabriel en choisit un légèrement à l'écart, ferma les rideaux et s'allongea sur son lit en se demandant ce que pouvait bien faire son frère à ce moment. Puis il se déshabilla et se glissa entre les draps, doux et épais.

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