Chapitre 6

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En fouinant dans le dédale des sites consacrés aux Templiers, il découvrit des allusions à un « chiffre des Templiers », puis à un alphabet du même nom, dérivé de la Croix des Béatitudes. En fouillant encore, il finit par en trouver une représentation graphique.

C’était une série de six croix pattées différentes dont chaque branche correspondait à une lettre. La première, faites de flèches aux pointes tournées vers l’intérieur, correspondait, en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, aux lettres A, B, C, D. La seconde, formée de triangles isocèles, à H, F, G, E. La troisième, composée de cerfs-volants convexes aux pointes toujours vers l’intérieur, à I, L, K, M. Le N, à part, était représenté par un X. Les trois dernières croix reprenaient le tracé des trois premières, mais avec un point à l’intérieur de chacune des figures et correspondaient respectivement aux lettres O, P, Q, R, puis S, T, U, V et enfin X, Y W, Z.

Le J manquait. Rien d’étonnant à cela. Il ne s’était différencié du I qu’au XVe siècle. Le U avait pris son indépendance du V au Moyen Âge, leur présence à tous deux était logique, mais celle du W l’étonna davantage, car il lui semblait qu’elle avait été la dernière lettre à intégrer notre alphabet. Cependant, en cherchant son origine, il découvrit qu’elle remontait à Chilpéric 1er, autrement dit, bien avant la création de l’Ordre des Templiers en 1129 ! Muni de cette table de correspondance, il entreprit alors de déchiffrer son bout de parchemin.

Ce qui se révéla être de la poésie rythmique en latin moyenâgeux disait, en trois strophes de douze vers :

O Fortuna,
velut luna
statu variabilis,
semper crescis
aut descrescis;
vita detestabilis
nunc obdurat
et tunc curat
ludo mentis aciem,
egestatem,
potestatem
dissolvit ut glaciem.

Sors inmanis
et inanis,
rota tu volubilis,
status malus,
vana salus
semper dissolubilis,
obrumbratam
et velatam
mihi quoque niteris,
nunc per ludum
dorsum nudum
fero tui sceleris.

Sors salutis
et virtutis
mihi nunc contraria,
est affectus
et defectus
semper in angaria ;
hac in hora
sine mora
cordis pulsum tangite,
quod per sortem
sternit fortem
mecum omnes plangite

Une complainte à la chance et à la déesse Fortune, apparemment ! C’était une combinaison de tétrasyllabes et d’hexasyllabes avec une structure de rimes plates et embrassées assez complexe : aabccbddeffe, qui se répétait dans les trois strophes. Constantin pensa d’abord utiliser sa grammaire et son vieux Gaffiot(1) pour affiner le sens, mais avant il eut la bonne idée de taper le premier vers « O Fortuna » dans son navigateur. Qui le renvoya immédiatement vers un article de Wikipedia où figurait l’origine et, miracle, une traduction du poème : c’était un des plus connus des « Carmina Burana », ces chants laïcs du XIIIe siècle, trouvés dans l’abbaye de Benediktbeuern, en Bavière, en 1800 et des poussières.

Ô Fortune,
comme la Lune
de nature changeante,
toujours croissant
ou décroissant ;
Vie détestable
oppressante
puis aimable
par fantaisie ;
Misère
et puissance
se mêlent comme la glace fondant.

Sort monstrueux
et insensé,
Roue qui tourne sans but,
distribuant le malheur,
et le bonheur en vain
insaisissable toujours ;
Ombrée
et voilée
pour moi sans but ;
Maintenant par jeu,
j’offre mon dos nu
à ta méchanceté.

Le cours de la santé
et du courage
me sont contraires,
affligé
et défait
toujours asservi.
À cette heure
sans plus tarder
ses cordes vibrantes m’affectent ;
Alors le destin
comme moi frappe le fort
et chacun se lamente !

La traduction aurait pu suivre de plus près le texte latin, pensa Constantin à la lecture, mais enfin, c’était acceptable. Par contre, qu’on ait pris le soin de coder ce texte n’avait aucun sens ! Et même en admettant qu’il y ait un jeu de mots sur « Fortune », cette nouvelle lecture du poème ne laissait aucun espoir aux chercheurs du Trésor ! Tout ceci ressemblait fort à un savant leurre. Une détestable impression d’avoir été mené en bateau s’empara de lui.

Cependant, quelque chose dans le for intérieur de Constantin lui soufflait de ne pas abandonner si vite, de chercher encore, de ne pas se laisser décourager pour si peu ! Il songea que la malédiction initiale devait bien servir à quelque chose, elle aussi, en sus de son admonestation. Il la rapprocha du texte, en compta les mots, le numéro d’ordre de leurs lettres dans l’alphabet, les additionna, les ventila de diverses manières. Rien. Il décida alors de laisser reposer. La nuit porte conseil, selon les Anciens. Il alla donc se coucher et s’endormit bientôt d’un sommeil rempli de formules ésotériques, de codes secrets et de sens cachés.

Au matin, il eut l’idée d’établir une correspondance entre le nombre de lettres de chacun des mots de la « malédiction » et le poème : 3-3-4-4-4-3-7. Il prit le 3e vers, puis le 6e, puis le 10e et ainsi de suite. Observant ensuite le premier mot de chacun de ces vers, « statu vita egestatem et semper mihi est », il eut alors un choc : cela avait du sens ! Mais pas celui qu’il espérait : cette phrase, en latin de cuisine certes, disait ce qui en français pourrait s’exprimer ainsi : « Et la pauvreté est toujours l’état de ma vie ». Enfer et damnation ! On se fichait bien de lui ! Ce parchemin n’était donc qu’un jeu, une fausse piste, un trompe-couillon ! Et le couillon, dans l’affaire, c’était lui, qui avait passé presque quarante-huit heures pleines à courir après une chimère, il en était persuadé à présent !

Il hésita un moment sur la conduite à tenir, brûler ou pas ce maudit vélin, puis, en fin de compte le replaça dans son logement, le double fond par dessus, et inséra à nouveau le montant arrière du tiroir dans ses rainures. Il retourna le tiroir, en couvrit le fond avec le papier qu’il avait préparé, puis rangea ses chaussettes, dont beaucoup étaient dépareillées depuis le décès de Sophie, sans qu’il en ait découvert la raison. Un mystère de plus ! Mais, il avait sa dose pour aujourd’hui.

De toute manière, cela ne lui déplaisait pas de porter des chaussettes de couleur différente.

Un vieux whisky en main, assis dans un rocking-chair en rotin face à son homme debout, Constantin admirait le meuble et se demandait dans combien de temps, de jours, de mois, d’années, une autre personne que lui découvrirait à nouveau le parchemin et se lancerait à son tour dans une improbable quête ?

Il s’endormit bientôt, du sommeil du juste, en songeant que dans ces affaires, ce n’était pas tant le résultat qui importait que la recherche en elle-même.

(à suivre)

(1) En 1923, l'éditeur Hachette confie au philologue et grammairien Félix Gaffiot la mission de créer un dictionnaire latin-français, rapidement surnommé Le Gaffiot. Après rédaction de milliers de fiches, l'ouvrage paraît enfin en 1934. Il se distingue par ses illustrations et par sa netteté typographique. Depuis, il est régulièrement réimprimé, en version complète ou abrégée, et une nouvelle édition complétée et modernisée est parue en 2001.

©Pierre-Alain GASSE, juin 2017.

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