Le Bâtard de Kosigan I : L’ombre du pouvoir (Fabien Cerutti)

5 minutes de lecture

Résumé : XIV° siècle. Le chevalier « bâtard » Pierre Cordwain de Kosigan, avec sa troupe de mercenaires très spéciaux, vend ses services au plus offrant, dans une société moyenâgeuse strictement conforme à la réalité historique… si ce n’est la présence de magie et des « races anciennes » qui l’utilisent. Traqués par l’Inquisition, les elfes, nains, ogres, korrigans, gobelins et autres sidhes disparaissent progressivement. Parmi les « faëdanes » en sursis, la comtesse de Champagne, dernière descendante d’une antique lignée elfique, doit marier sa fille. Le futur comte sera le puissant voisin bourguignon, ou l’ambitieux et très chrétien héritier du royaume de France… Pour départager ces deux prétendants avides de faire main basse sur son fief – l’un des derniers où ceux de l’Ancien Peuple peuvent vivre en paix – la comtesse que ses détracteurs surnomment la « putain elfique » organise un tournoi, réunissant les plus grands chevaliers d’Occident. Le mercenaire Pierre de Kosigan sera lui aussi de la partie, assisté de sa fine compagnie… Mais quel est donc le dessein de cet homme décidément plein de secrets et de ressources ?

Fabien Cerutti est prof d’histoire. Sa connaissance précise du contexte politique, économique et social de l’époque apporte une richesse bienvenue à ce genre parfois très éloigné de tout souci de réalisme qu’est la Fantasy. Jamais verbeux ou indigeste, ce souci d’exactitude historique est servi par un style simple, agréable et efficace.

Depuis G.R.R Martin, le sous-genre dit « fantasy historique » a le vent en poupe. Comme dans le Trône de Fer, la magie n’intervient ici que par petites touches, et on passe plus de temps dans la boue à se battre à l’épée ou à se prendre des carreaux d’arbalète à répétition qu’à lancer des sorts ou manger du pain elfique. Le monde que nous décrit l’auteur est un monde en voie de disparition, d’où la magie, justement, va bientôt disparaître. La présence d’un narrateur du 19° siècle, sous la forme d’inter-chapitres épistolaires, qui se trouve être à la fois archéologue et descendant de ce fameux Pierre Cordwain de Kosigan (un procédé narratif qui me rappelle au passage celui utilisé dans la BD « Le Prince de la Nuit », d’Yves Swolfs) , nous offre un ancrage encore plus solide dans la réalité : on sait, comme cet historien, que la magie n’existe pas. Ce qu’on apprendra avec lui, c’est qu’elle a existé un jour, et que, à la suite d’une campagne de destruction massive qui n’est pas sans rappeler les génocides qui furent perpétrés à partir de cette époque par l’Église catholique, elle a tout simplement disparu : c’est la « Croisade Noire ».

Partant de ce postulat, l’auteur nous fait évoluer dans le monde impitoyable des puissants de l’époque, entre batailles brutales et intrigues de cour. Les créatures magiques ne sont qu’entraperçues. Un procédé habile, qui les rend plus mystérieuses et crédibles. À l’instar du Trône de Fer, elles sont en outre présentées de manière intuitive et naturelle, évitant l’habituel et souvent indigeste chapitre d’exposition qui nous fait un succédané de tout ce qui s’est passé dans ce monde depuis un bon millier d’années. Les créatures de l’Ancien Peuple ont déjà acquis le statut de légende. Cependant, la participation d’un humal léonin (un homme à tête de lion, donc) à un tournoi ne choque personne, ici.

C’est là que s’arrête l’inévitable comparaison avec G.R.R Martin. Dans le Bâtard de Kosigan, le ton est plus léger, moins pessimiste. Les morts, les coups-bas et les blessures affreuses sont bien présentes, mais il y a un petit côté roman de cape et d’épée qui est absent de la saga de Martin. On sent parfois, dans les combats et les passages de recherche notamment, l’influence du jeu de rôle, qui fut le point de départ de cette histoire. Pierre Cordwain de Kosigan était, du propre aveu de l’auteur, un personnage qu’il a créée pour Donjons et Dragons… Les artefacts, comme les potions de guérison et les quelques sorts font penser aux objets qu’un Maître de Jeu généreux mettrait sur le chemin de joueurs en manque de points de vie. Heureusement, l’érudition de Fabien Cerutti l’empêche de tomber pleinement dans le « syndrome du rôliste », et sa définition de la magie est ancrée dans une réalité mythologique et folklorique très appréciable. Le rôle du sang dans les pratiques magiques, par exemple, élément fondamental du sacrifice permettant de se concilier les puissances supérieures, constitue un ressort narratif à la fois intéressant et solide. C’est ce genre d’élément qui, selon moi, place cette saga au-dessus du genre.

Cette saga a souvent été comparée avec le Trône de Fer. Mais elle partage également certaines similitudes avec celles de Robin Hobb, dans le traitement des personnages, notamment. Le protagoniste est un bâtard assassin, accompagné de renégats comme lui. Il tente de survivre dans un monde où la magie est en perdition, où les antiques forces sont affaiblies ou éteintes. Bâtard reconnu d’un noble bourguignon, il se retrouve, à la mort de son père, mis au ban de sa propre famille. Plein de ressources et doté d’une certaine malice (ainsi qu’une capacité très spéciale), il se fait mercenaire. Parfois, il doit accomplir des actes qu’il aurait préféré ne pas faire (comme le crime qu’il commet dans le prologue, poignant). Mais ce n’est pas un mauvais bougre. Ces frasques et ce passé trouble ne suffisent pas à en faire un anti-héros, et il acquiert très vite un côté héroïque, surtout lorsqu’on comprend que sa compagnie sert de refuge à beaucoup de renégats et autres réprouvés : créatures elfiques en perdition, chevaliers en rupture de ban, cadets de famille noble, etc. Les membres de cette joyeuse troupe forment d’ailleurs un vivier de personnages hauts en couleurs (mention spéciale à Dûn, qui ressemble elle aussi à la protagoniste de la Cité des Anciens de Robin Hobb). Les méchants sont dignes des Rois Maudits ou des Trois Mousquetaires : bedonnants, brutaux, intelligents, avides de pouvoir et sans scrupules. Les elfes sont classiques, dans la plus pure tradition tolkiennesque (le connaisseur s’amusera à retrouver les références au sindarin dans leur langage), si ce n’est que l’auteur les replace ici dans leur terroir folklorique d’origine (gaélique, notamment).

En somme, ce livre est une jolie découverte qui m’a donné un plaisant moment de lecture. Le livre se terminant sur un cliffhanger pour l’un des deux personnages principaux, je compte me plonger dans la suite dès que possible… une fois ma PAL du mois d’octobre dument honorée.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0