10. Virée nocturne

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Le lendemain matin, profitant d’une accalmie, Dan ordonna qu’on cesse momentanément toutes les manœuvres et demanda à l’équipage de se rassembler. Les hommes se massèrent sur le pont et dans les vergues et, lorsque Dan monta sur la dunette pour mieux se faire voir et entendre, le tumulte explosa parmi l’équipage.

– Pour Squally Dan ! Hip hip hip !

– HOURRA !

Un sourire aux lèvres, Dan leva les mains pour les inciter au silence. Alors les clameurs se calmèrent peu à peu, jusqu’à ce que le navire soit plongé dans un silence religieux. Je me fis la réflexion que son surnom, Squally Dan ou « Dan la Rafale », lui allait à merveille avec son regard ombrageux qui lançait des éclairs à tout-va.

– Messieurs, entonna-t-il de sa voix grave et rocailleuse en parcourant son équipage du regard. Il semble que les dieux soient avec nous, et que tout ce que nous entreprenons en ce moment soit couronné de succès !

Une nouvelle vague de cris de joie parcourut le pont.

– Nous nous sommes une nouvelle fois montrés victorieux, en arrachant à la potence ceux d’entre nous qui ont été faits prisonniers ! Souhaitons un bon retour à nos camarades fraîchement revenus d’entre les morts !

Des hourras et des exclamations de joie fusèrent de nouveau, puis Dan me désigna d’un geste du bras. L’attention des hommes se reporta instantanément sur moi, et je lus sur leurs visages qu’ils attendaient avidement les présentations officielles depuis un moment. Je me redressai en essayant de rester impassible.

– Je vous présente Eivy, une amie d’enfance, résuma-t-il. Elle devait elle aussi être exécutée… mais c’était sans compter sur notre mission de sauvetage dont elle a pu bénéficier, par un heureux hasard. Ça ne faisait pas du tout partie du plan, mais le destin nous réserve bien des surprises, et désormais elle sera notre invitée pour un temps indéterminé.

Dan se tut, laissant le temps à ses hommes d’assimiler ses propos. Il pris le temps de promener son regard sévère sur chacun des cent-cinquante et quelques hommes présents, histoire d’être sûr que le message passait bien. Je n’étais pas concernée par ce regard, mais je sentis toute la gravité que Dan y mettait, et j’en restais coite. L’autorité naturelle qu’il dégageait était de taille, et un rapide coup d’œil vers l’assemblée me permit de constater qu’il les avait tous à la bonne.

– Donc, continua-t-il sur un ton de mise en garde, si l’un d’entre vous touche ne serait-ce qu’à un seul de ses cheveux, ou qu’il l’importune de quelque façon que ce soit, où qu’il lui manque de respect, je l’enverrai ad patres sur le champ. Est-ce bien clair ?

Je ne savais pas ce que cela signifiait, mais la menace fit son petit effet et la plupart des hommes acquiesça.

Je ne trouvais pas le sommeil cette nuit-là, mon esprit ne cessant de ressasser les événements des dernières semaines. En peu de temps, j’étais passée successivement de serveuse de taverne à guérisseuse, diseuse de bonne aventure, charlatan, sorcière, condamnée à mort, et maintenant fugitive avec des pirates. Quelle carrière fulgurante !

Tandis que je ruminais sur les causes qui m’avaient menée jusque là, je ressentis le besoin de prendre l’air. Je sortis donc de ma cabine et, pieds nus, traversai l’étroit couloir jusqu’à la porte donnant sur l’extérieur.

Le pont était plongé dans la pénombre, seulement éclairé par quelques lanternes qui dispersaient des taches de lumière diffuses, à peine suffisantes pour éclairer les recoins les plus sombres. La mer était calme et la légère brise faisait ondoyer les voiles à l’aspect soyeux, nous poussant doucement en direction du sud-ouest dans un roulis presque imperceptible. Les marins de quart ne semblaient pas débordés et la plupart d’entre eux étaient assis dans les recoins éclairés par les lanternes, discutant à voix basse en jouant aux cartes ou en se partageant une bouteille. Sur la dunette, deux hommes qui devaient être des officiers discutaient eux aussi en chuchotant. C’était une nuit calme, dont l’ensemble m’offrait un spectacle apaisant. Même les poules semblaient respecter ce moment de quiétude, caquetant faiblement dans leurs cages alignées sur la dunette.

En restant dans les zones d’ombres, je resserrai mon manteau sur moi et m’avançai jusqu’au bastingage sans me faire remarquer.

– Ad Patres, murmurai-je en caressant le bois du bout des doigts. Tu es vraiment un bateau magnifique…

– J’ai la berlue, ou c’est qu’elle cause au bateau ?

Je sursautai et me retournai d’un bond. Personne. En levant les yeux, je pus distinguer deux silhouettes perchées sur la vergue au-dessus de ma tête. Avec souplesse et agilité, les deux hommes se laissèrent tomber sur le pont devant moi, tout en s’esclaffant devant mon air confus.

– Je… je parle au bateau, oui, bredouillai-je, gênée.

– Te fais pas d’bile, on est tout passé par là ! fit l’un d’eux d’un ton rieur. Mais en général on commence à causer aux objets au bout d’plusieurs mois en mer, pas au bout d’plusieurs heures.

L’homme était grand et fin, et les innombrables rides sur son visage trahissaient un âge avancé, à moins que ce ne soit dû au soleil et aux intempéries. Malgré tout, ses yeux pétillaient d’une malice enfantine. Son collègue, un géant de deux mètres à la carrure impressionnante, me toisait d’un air intimidant et restait légèrement en retrait.

– Y en a qui sont pas de c’t’avis-là, reprit le premier homme, mais nous on trouve qu’c’est bien d’avoir une demoiselle à bord !

À mon grand étonnement, son ami taciturne hocha vigoureusement la tête pour montrer qu’il était d’accord avec lui. Une vague de soulagement m’envahit : pendant un instant, j’avais craint que les deux hommes puissent être mal intentionnés, mais visiblement ce n’était pas le cas.

– Moi j’me prénomme Steve, et l’gros costaud, là, c’est Hans. L’est pas très bavard, Hans, mais c’est un bon gars. Faut pas avoir peur de nous, mad’moiselle !

Je me présentai à mon tour et, après un court moment d’embarras, les deux hommes me firent faire un tour du pont en me présentant les différentes parties du bateau, me montrant telle ou telle voile du doigt, m’expliquant leur travail dans les vergues en tant que gabiers, et m’apprirent quelques termes du jargon marin avec beaucoup d’enthousiasme. Bonne auditrice et avide d’apprendre, je buvais les paroles intarissables de Steve en suivant les deux hommes d’un bout à l’autre du pont. Même le ténébreux Hans ne put s’empêcher d’ajouter ses commentaires avec une voix gutturale au fort accent allemand.

Évidemment, nos déambulations et nos conversations à voix haute avaient attiré l’attention des autres pirates sur nous. Je sentais leurs regards sur moi, et quand je me tournai vers eux, je constatai qu’ils exprimaient de l’avidité ou de l’hostilité, même si certains semblaient plutôt neutres. Il fallait donc que je reste sur mes gardes. Mais je m’étais au moins fait deux nouveaux alliés, ce qui me rasséréna ; d’autant plus que le dénommé Hans semblait intimider ses camarades et les tenir à distance.

J’étais ravie de cette rencontre, m’estimant chanceuse d’être tombée sur deux types sympathiques plutôt que sur des brutes épaisses, d’autant plus que toutes les connaissances sur la marine dont ils m’abreuvaient me seraient certainement très utiles à l’avenir.

Cette pensée me fit prendre conscience avec étonnement que je n’avais pas l’intention de retourner à terre ; je ne savais pas où aller ni que faire. Une certitude s’imposa alors en moi : il fallait que je fasse mes preuves, que je me fasse respecter par tous les hommes et que j’intègre l’équipage.

Je ruminai cette pensée nouvelle tandis que Steve et Hans m’invitaient à m’asseoir dans un recoin à l’abri du vent. Steve sortit une flasque de sa poche, avala une lampée et me la tendit. Je l’imitai et ingurgitai une bonne gorgée de rhum avec un soupir de satisfaction.

– Eh béh ! Quelle descente ! souffla Steve, admiratif.

Hans hocha aussi la tête d’un air appréciateur.

– Avant d’embarquer, je bossais dans une taverne, expliquai-je en estimant que cela constituait une justification suffisante.

Un sourire s’étira sur mes lèvres, ravie que j’étais de pouvoir impressionner mes nouveaux compagnons d’une manière ou d’une autre.

– À peine une journée à bord et te v’là d’jà une pirate ! s’exclama Steven, enchanté.

Je sautai sur l’occasion.

– J’aimerais intégrer l’équipage, avouai-je, et me rendre utile plutôt que de rester enfermée dans ma cabine comme une simple passagère. Je suis capable de bosser dur et je n’ai pas peur des brutes mal dégrossies. Je pourrais peut-être travailler avec vous ?

Steve et Hans échangèrent un regard interrogateur, puis Steve reprit la parole d’un ton hésitant :

– Eh bien… l’équipage est d’jà au complet et c’est pas nous qui prenons les décisions, mais on pourrait en parler au cap’taine et au maître d’équipage… tu pourras p’t’être nous aider à faire quelques bricoles.

J’acquiesçai, aux anges. Ce n’était peut-être pas grand-chose, mais je commençais à entrevoir les possibilités d’un nouvel avenir qui se dessinait devant moi, et je frissonnai devant cette enivrante promesse d’aventures.

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