Partie IV

6 minutes de lecture

 L’âge détruit tout, c’est une force vive, bien plus sûr que l’eau. Rien ne résiste à la course du temps. L’amour s’effrite, la pensée s’étrique, le corps disparait. Voilà ce que le vaisseau semblait me conter dans son chant de métal, écho du combat à peine terminer. Le temps a un prix, celui du détachement systématique et maladif des choses.

 Qu’importait cette leçon et ses conséquences, cela ne me concernait plus. Dans ma chrysalide d’acier, j’avais perdu le frisson de la liberté, l’allégresse de la fragilité, pour y trouver l’illusion d’une vie et la froide réalité de l’immortalité. Cent ans sans autre contact matériel que la conscience diffuse d’un corps invraisemblable. Cent ans sans autre humanité que celle que j’espérais encore posséder. Je n’existais plus que par la volonté d’un homme. Le monde m’était indifférent, a l’instar d’une loi mathématique, la réciproque devait être vrai, voir même déjà prouvé. Mon existence s’était achevé avec mon corps dans le brasier sempiternel des moteurs, mon identité s’était évaporée de ma peau calcinée. Mes espoirs agonisèrent dans mes yeux si bleus que le feu ôta son chapeau avant de les embrasser. Ma vie fut troquée contre une existence de dupe. Je n’étais plus rien d’autre qu’un souvenir automatisé, une lumière électrique au milieu de rouages éclectiques.

 Ceux-ci s’ébranlèrent soudain, tournant dos au charnier, j’emboitais le pas à Nièmer. Le laboratoire attendait, encore quelques préparatifs et la dernière âme offerte à l’apprenti dieu s’échapperais dans le firmament tandis que la sienne, si sombre, se repaitrait de sa victoire, redistribuant les cartes, désormais avec le sourire, dans un jeu sitôt truqué. Jamais sa marche ne fut plus énergique qu’en ce moment précis. Cinquante ans venaient de disparaitre de ses frêles épaules, cinquante années d’échec venaient de se dissiper. Le vieillard déambulait ainsi, guilleret, sur la passerelle, mon lourd pas gauche contrastant avec sa démarche sucrée. En rythme, le chemin de métal accompagnait nos deux corps dans un jeu de percussion, une symphonie d’acier. Et sur ces sons, nous marchions de la mort vers la mort.

 Le laboratoire nous attendait, identique à mon ménage de la veille. L’immense table en métal qui trônait au centre conservait, en deçà des appareils étranges la jonchant, l’empreinte de la poussière qui s’était accumulé durant les éons où la pièce était abandonnée. Quelques sièges la parsemaient ici et là, s’évertuant, avec succès, a échapper à la lumière indolente et famélique paressant dans la salle. L’unique vitrail avait perdu tout éclat, le soleil peinait a s’immiscer dans la couche de crasse qui s’y était incrusté au fil des ans. L’espace dansait dans la pénombre, la majesté, privée de jour, avait revêtu une robe sordide, chaque grincement dû aux rouages était l’écho d’une peur, chaque forme indistincte était le masque de l’horreur. Puis la lumière vint lorsque Nièmer l’exigea. D’immenses néons baignèrent sans douceur les lieux avec leur froide lueur. Le masque de l’ombre tomba, l’immense coupole scintillait de sa couronne artificielle. Le lustre pendu au plafond projetait de ses cristaux des arcs-en-ciel, tandis que celui de la pièce se révélait. Splendeur indicible, la coupole que consacrait la rosace de verre semblait embrasser des cieux que le soleil embrasait. C’est ici, dans cette pièce initialement conçue comme salle à manger, que l’architecte avait signé son œuvre. La vapeur était absente, le chant du métal lointain, l’acier indistinct sous les fresques s’étalant sur les parois. Néanmoins, outre la table, vestige corrompu de cette époque, et le dessin de la pièce, tout avait était altéré pour devenir le centre des expériences de mon maitre. La crédence bordant la table était ponctuée de tâches -souvenir d’acides, colorants, où produits divers-, ainsi que de cratères calcinés. Là, un immense lit était occupé par une femme. C’est vers elle que se dirigeait Nièmer, sans considération pour les cuves ou barbotait, inertes, les subsistes de ses échecs. Ses yeux transpiraient de terreur, elle ouvrait la bouche sans qu’un son n’en sorte, hurlant en silence, aphone d’avoir criée si longtemps en vain.

 Elle ne m’avait pas dit son nom, lorsque la veille, je l’avais escortée jusqu’ici. A vrai dire, elle n’avait pas dit grand-chose, ébahie par le vaisseau en comparaison duquel le sien faisait pâle figure. Elle ouvrait de grands yeux d’enfant à mesure que nos pas nous conduisaient vers ce qui serait son cauchemar. En concert avec ses paupières, sa bouche, au mépris de toute élégance, s’était figé en un gouffre béant, en un masque béat. La surprise avait sculpté sur ces traits fins une expression qui ne devait lui être familière. Elle me le confirmait soudain, une flopée de mots franchit ses lèvres fissurées par le froid du voyage. La stupeur due au lustre s’était muée en angoisse, fébrile elle devisait sans aucun intérêt pour son auditoire. L’automate qui se trouvait en face d’elle n’était alors qu’un prétexte pour évacuer l’anxiété qui l’assaillait. Durant les quelques minutes que durèrent l’expédition, elle n’eut regard pour le vaisseau, seul sa langue semblait être encore consciente et active, son pas était machinale, ses yeux lointains, ses bras ballants.

 Son histoire n’était pas unique, ni même intéressante, c’était celle d’une vie que les opportunités avaient brisé, que le sort avait accablé. Pourtant, à sa naissance, deux ans après le siècle, rien ne la destinait à fouler ce sol. Elle était l’unique héritière d’une riche famille, et l’insouciance ne quitta jamais sa jeunesse. Les aboiements de son chien, Napoléon, avait rythmés les saisons, jusqu’à ce que les sanglots de la jeune fille rythment son inhumation. L’école n’avait était pour elle ni un fardeau, ni une révélation. Et, à son issue, lorsqu’elle devint femme, son père lui offrit une place à ses côtés. Le monde se pâma alors devant elle, elle qui détenait un pouvoir certain. Son argent achetait les hommes que ses formes ne pouvaient conquérir. Ses yeux exigeaient ce que son cœur dévorait. Elle méprisa sans connaitre ni misère ni douleur. Elle alternait nuit de passions et journée harassante. Sa vie était ce que le hasard et son travail en avait fait. Son existence devait être le fruit de l’éternité, non jamais rien ne changerait, psalmodiait-elle au milieu de ses désirs brûlants. Serment d’enfant jeté au vent volage. Son père se retira, la fatigue lui avait fait perdre ses cheveux. Deux ans plus tard, des pleurs cadençaient des pelletés de terres. Seule et sans conseils, tout s’écroula, son entreprise, d’abord, périclita. Sa confiance fut trahie, des conseillers l’abandonnèrent. De la faillite au vagabondage, il n’y eut qu’un pas. Des amis lui fermèrent leur porte, lui livrant le même regard de mépris qu’elle avait eu elle aussi. Et un jour, elle eut souvenir d’un diner mondain ou la richesse de Nièmer et son utilisation avait été évoqué. Entre misère et cobaye, le choix ne fut pas dur pour elle.

 Nous étions alors arrivés au laboratoire. Sans autre lumière que celle, chiche, provenant de la rosace. Son nez se plissa face à l’odeur des cuves, la coupant dans l’absurdité de ses propos. Je la sanglai alors sur le lit, elle me regarda alors et déclara d’une voix aigüe que j’ignorais la chance que j’avais d’être un automate, de ne rien connaitre des émotions et des échecs. Marquant une pause, je vérifiai que les liens étaient solides, puis, me saisissant d’un des morceaux d’ardoise jonchant le sol, je m’appliquai à graver du bout d’un de mes bras les quelques mots qui me ferait jouir de ma dernière liberté. « Je fus humain avant ». Elle lut, incrédule, puis me dévisageant, elle hurla, et ses cris redoublèrent quand ces yeux s’habituèrent au noir et virent la cuve. Elle hurlait encore quand je passai le pas de la porte.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Ragne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0