Partie V

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 Nièmer précipita la seringue qui avait servi à anesthésier son cobaye sur un coin de la table. Le silence lui était nécessaire pour composer avec les complexes facettes de son art. Ses mains virevoltaient au-dessus de ces instruments, elles dansaient, libérées de leurs rhumatismes. Un sourire vint même soulever ses pommettes croulantes lorsqu’il concocta un breuvage. Inutile et inerte, j’étais en retrait, attendant qu’un signe de tête me mande pour le seconder. Lui, évoluait sans entrave dans son rêve scientifique, tournoyant d’un coin à un autre, optimisant, vérifiant, édifiant. Il s’essouffla ainsi pendant une heure, une heure où fumée et pestilence vinrent troubler l’espace, une heure où ses borborygmes envahirent les ondes de leurs miasmes, une heure ou les crépitements électriques firent parcourir sur le fantôme de mon échine le désagréable frisson du souvenir.

 Puis, il fut prêt. Un soupir d’anxiété s’échappa de ses lèvres pour le signaler, il balaya d’un revers l’intégralité de son arsenal, le nécessaire au transfert avait été soigneusement disposé sur un guéridon près d’elle, le reste se fracassa sur le sol glapissant dans une courte agonie. Victoire ou défaite étaient les uniques possibilités qu’offrait la soirée. Si l’échec devait la souligner, alors il serait acculé, mis à mort. Les tambours semblaient battre en cadence sous son épiderme ravagé, ses gestes étaient incertains, ses pensées sans doutes confuses. Sa destinée allait s’accomplir ! Fébrile, il la réveilla. Elle ouvrit les yeux et son regard vitreux se porta sur l’immense mannequin qui bordait son lit, il s’achevait en un couple de cristal, l’un d’un jaune miroitant, l’autre d’un vert émeraude. Des câbles les reliaient, elle et Nièmer, à ses cristaux. Elle le regarda d’une iris suppliante, son visage était orné d’une expression harassée. Lui murmurait son nom, comme pour apprécier ses sonorités, après tout, c’est celui qu’il porterait pour cette prochaine vie.

 Victor Nièmer porta sa main chancelante sur les iris de la femme, en lui fermant les yeux, il accompagnât son geste d’un hochement de tête à mon intention. Les mètres me séparant de la machine franchit, j’actionnai le levier.

 « Ainsi meurt Rosalie, ainsi elle née à nouveau. » susurra t’il. La bouche de sa victime s’entrouvrit puis s’immobilisa, figée à la genèse d’un son. Son épiderme se hérissa, son maintien s’affaissa, le câble lui se tendit, tandis que crépitait dans l’air le bruissement sec d’une énergie qui se déplace. Le cristal jaune étincelait, se teintant de pourpre en son centre. Un soubresaut parcourut le câble alors que le cristal virait au bleu nuit du silence, le corps de Rosalie se cambra. Lui jubilait, le presque dieu esquissa un pas de danse avant de se fendre d’un nouveau signe à mon encontre. L’opération se répéta, son corps chut en une chose flasque et inerte. Le cristal émeraude se troubla, et devint orange, puis, les volutes migrèrent, se joignant à celles bleu nuit, les cernant, les assimilant. Le filin se tendit de nouveau, et le corps de son hôte se crispa, chaque muscle, chaque nerf était vérifié. Il avait attendu cinq années le candidat idéal, sein. Et elle était venu, elle qui n’avait jamais connu la maladie, elle qui n’avait aucun stigmate de la misère sur son corps. Elle devait être sienne.

 Nièmer avait gagné. Son nouveau corps était maitrisé, sa conscience s’était imposé, si son identité restait, son nom lui devait disparaitre s’il voulait pouvoir survivre et recommencer. Un sourire de triomphe fit frissonner ses lèvres, la lueur démente de la victoire luisait dans ses yeux quand il les ouvrit. Fugace émotion, remplacé de suite par la terreur. Ma main comprimait sa gorge, Nièmer n’était plus, je ne devais rien à ce corps. Le souvenir d’un sentiment, le dessin de ce qui devait être guidait ma force. Au-delà de la justice, la vengeance châtiait le don maudit de l’immortalité. Il avait dompté la mort, mais avait perdu tout contrôle sur ces créations. Ses ongles griffèrent ma carapace, seul un impératif aurait pu me stoppait, mais sa langue était inutilement au-delà de ses lèvres. Il mourut dans le silence le plus complet, ce silence qu’il avait tant aimé. Alors, moi, je m’agenouillai près du corps qui le vit naitre, accomplissant aujourd’hui et à jamais, la tâche que le fardeau de l’éternité m’avait confiée, prendre soin de ce faible amas de chair, au-delà du temps et de ces supplices.

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