Chapitre 9.6 - Le chien qui haïssait son maître

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Les yeux de Pishkol, gris et inflexibles comme l'acier, observaient la scène sans mot dire.

– Je te hais, cracha la jeune fille avec l'aplomb d'un cobra.

Elle s'enfuit, le pas mal assuré au début, avant de détaler vers la jungle comme une gazelle.

– Eh bien, commenta enfin le chef.

– J'aurais préféré prendre une ourse pour femme, éructa Elissi. Son père…

– Son père l'a éduquée à sa manière, le coupa calmement Pishkol. Et tu n'auras à y redire que lorsque tu seras père à ton tour.

– Ce qui ne risque pas d'arriver, avec une fille qui préfèrerait coucher avec mon loup !

Les yeux aigus du chef poinçonnèrent son regard sombre, lui renvoyèrent un avertissement glacial.

– Ne t'avise plus de te donner en spectacle ainsi, Elissi. Ni de menacer ta femme de mort. Tu es un chasseur de grande valeur, il serait dommage de gâter ainsi ton renom. Va te faire soigner. Je m'occupe de la créature que tu as ramenée.

Fulminant d'avoir été dépossédé de sa capture, d'être ainsi couvert de tort devant tous les hommes après avoir été couvert de ridicule, Elissi s'éloigna d'un pas lourd de rage. L'odeur de cette fureur était si forte qu'elle prit le chien à la gorge.

Particulièrement heureux de ce dénouement, il tira une longue langue dans un simulacre de sourire. Il adorait Lobeh. Depuis que son maître avait décidé de la violer tous les soirs, sa haine d'humaine s'était changée en quelque chose de plus noir, de plus viscéral, d'aussi puissant que celle du chien. Ils étaient alors devenus deux alliés, face au même maître détesté. Elissi avait dû prendre pour femme la seule fille du clan capable de lui tenir tête ; la seule fille élevée dans l'idée qu'elle valait tout autant que les hommes. C'était Pishkol qui assignait les couples lorsqu'ils devenaient pubères, qui les ficelait ensemble comme deux perdrix pour le meilleur et pour le pire, et le chien était certain qu'il y avait eu malice de sa part.

– Je te vois, le loup, commenta le chef.

Ses yeux sagaces errèrent sur le clan, son clan ; sur les femmes qui glissaient un œil curieux ou empli de peur sous les portes de leurs huttes, sur les chasseurs, éparpillés par petits groupes autour du foyer brûlant, qui commentaient l'étrange capture d'Elissi à demi-mot.

– Je te l'ai déjà dit, Pishkol. Toi, tu peux me comprendre. Je ne suis pas un loup.

L'homme balaya ce que venait de dire le chien d'une main leste, comme on chasse une mouche.

– On a des soucis plus importants que ton ascendance, petit carnivore, sourit-il. Peux-tu veiller sur notre prisonnier ? Les chasseurs vont l'amener dans la grotte aux mille yeux, et l'y attacher. Il y restera jusqu'à ce que nous décidions quoi en faire.

– Relâchez-moi et laissez-moi partir, gronda Diogon.

Les chasseurs, qui accourraient sous les ordres de leur chef, firent un pas en arrière. Une étincelle furieuse brûlait au fond des iris de la bête noire.

– C'est le seul moyen pour que vous échappiez, peut-être, à la mort.

– Je ne suis pas un tyran, mon ami, dit Pishkol en levant la tête vers lui. Je ne peux décider seul de quelque chose qui s'abattra, ou pas, sur toute la tribu. J'ai entendu les voix de ceux qui pensent qu'il faut te tuer pour résoudre le problème ; j'ai entendu les voix de ceux qui pensent que nous devons manger ta chair, ainsi que celles qui veulent te sacrifier aux dieux ou leur faire une offrande quelconque. N'aie crainte. J'écouterai aussi ceux qui voudraient te rendre ta liberté.

Il s'éloigna, sa peau halée se fondant à merveille dans les lueurs dansantes projetées par le feu ; laissant son prisonnier aux mains des dix chasseurs qui l'encerclaient. Mais malgré les craquements du brasier et la distance qui se  déployait entre eux, le chien l'entendit terminer, beaucoup plus bas :

– Enfin, dans le cas où cette option serait envisagée par d'autres que toi.

Les yeux vifs de Diogon, l'un couleur désert comme le pelage du chien, l'autre aussi pur qu'un ciel sans nuages, auscultaient la paroi brute de la grotte. Ils caressaient les dessins millénaires qui y étaient tracés, effleuraient doucement les projections de pigments, les lignes gravées, les pleins et les déliés. Il faisait très sombre au fond de la caverne, tout au fond de ce boyau tortueux, car on ne leur avait pas laissé de torche ; mais qu'importe, ni le chien ni son acolyte n'en avaient besoin pour voir dans l'obscurité.

– Pourquoi tes maîtres nomment-ils cet endroit la grotte aux mille yeux ?

Le chien, couché auprès de lui sur la terre chaude, se hérissa.

– Ce ne sont pas mes maîtres. Je suis un prisonnier, comme toi. On m'a offert à eux lorsque je n'étais qu'un jeune, et depuis, je dois me coltiner Elissi et le reste de ces crétins emplumés.

– Bon, conclut Diogon sans se départir de sa douceur. Pourquoi ?

Le canidé leva à son tour ses yeux sombres vers la paroi grumeleuse.

– Ce sont les yeux des artistes qui ont décoré ces cavernes, qui les observent par le biais de leurs dessins. Elissi et les autres n'aiment pas beaucoup cet endroit. Il leur rappelle qu'avant eux, d'autres ont vécu ici. D'autres qui connaissaient plus de choses qu'eux, puisqu'ils savaient peindre et tracer des silhouettes. Alors ils se moquent de leurs chevaux au gros ventre et aux petites pattes, de leurs bonhommes tracés à la va-vite, mais je suis certain que ça les terrifie. Ils ne peuvent imaginer ce que ces gens-là ont utilisé pour aboutir à ce résultat. Ils ne peuvent imaginer la raison pour laquelle ils l'ont fait.

Une compréhension nouvelle dansa dans les iris de Diogon. Le chien poursuivit :

– Alors Pishkol leur raconte que c'était un culte d'anciens dieux, parce que ça les rassure de savoir que ceux-là aussi avaient des dieux qui n'existent pas et qu'eux aussi faisaient des choses inutiles pour leur plaire.

Sa voix baissa ; il s'abîma lui aussi dans la contemplation de ces lignes, de ces silhouettes immortelles cachées dans une grotte obscure, de ces êtres éternellement chassés, éternellement fuyants, éternellement galopants dans la prairie rocailleuse de ces parois.

– Mais entre nous, qui serait assez stupide pour croire à des fadaises pareilles ? dit-il enfin.

Il frappa de la patte un pan de paroi qui venait s'abattre, tel une falaise immobile, sur le sol terreux. Une gravure étrange avait été ajoutée aux creux et aux bosses déjà présents sur le rocher.

– Regarde ce truc, c'est un sexe d'humaine. Oui, ne fais pas ces yeux-là, puisque je te le dis ! Maintenant, tu sais à quoi ça ressemble. Franchement, quels dieux exigeraient une représentation aussi inutile ? Il n'y a bien que les hommes pour avoir eu cette idée. Ils sont obsédés par tout ça.

– Par tout ça quoi ?

Comment un colosse de plus de trois mètres de haut pouvait-il se montrer aussi innocent ? Cela dépassait l'entendement.

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MarieF
poème sensuel !
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Patrick Peronne

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PPeronne

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