Gonflée

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J’ai décliné l’invitation de Merwann hier soir, je devais dormir. Je suis tombée dès que ma tête a touché l’oreiller. Ce matin, j’enfile mon jean, mon masque de femme d’affaires parfaite et file au bureau. Faute de solution, il faut bien que j’aille bosser.

Je n’ai pas avalé grand-chose ce midi, pourtant, j’ai eu un mal fou à refermer le bouton de mon pantalon et des ballonnements intolérables tout l'après-midi.

« Sandra, tu viens boire un verre avec nous ?

— Hum, non les gars, pas aujourd’hui.

— Qu’est-ce qui t’arrive en ce moment, on ne te reconnait plus. C’est ton keum qui te séquestre ?

— Laisse-le en dehors de ça, je suis une grande fille.

— Oh, oh, doucement, c’était une blague.

— Garde-les pour toi.

— Bon, je crois qu’elle a ses règles, les gars. Allez, bonne soirée. »

Je remballe mes affaires, rageuse. Ne rien répondre, respirer.

Sitôt rentrée, je vire ce foutu jean trop serré. En relevant mon top, je découvre horrifiée mon ventre arrondi et les marques laissées par la ceinture de mon pantalon. Je n’avais rien ce matin, j’en suis sûre ! C’est un cauchemar ! Je deviens complètement cinglée !

Cling ! C'est Merwann.

On se voit toujours ce soir, The Dark Blues, 20h ? Bisous.

Je ne peux pas le voir comme ça ! Impossible !

 Je ne me sens pas bien. On remet ça, désolée.

La réalité fusionne avec mon mensonge. J’ai des vertiges, des nausées. Aussi patient soit-il, Merwann va finir par croire que je ne veux plus le voir. Mais… Aaaaaah !

J’aimerais pouvoir vomir cet alien, l’expulser. Je ne veux pas de lui !

J’appuie sur mon ventre pour qu’il redevienne aussi plat qu’avant mais ne parviens qu’à déclencher des haut-le-cœur une fois de plus. Comment puis-je avoir grossi si vite ? Mes larmes refoulées toute la journée s’extraient de mes yeux, mon nez, ma gorge, mes tripes. Je pleure ma rage, vomis mon désespoir et m’endors couchée au pied des toilettes.

À mon réveil, le soleil n’est pas encore levé. Mon portable affiche quatre heures seize et douze messages de Merwann. Je les efface. Je veux mourir. Je vais m’habiller.

J’ai encore grossi, pas moyen de passer le moindre vêtement correct. La seule chose dont je n’ai pas fait éclater les coutures est ma vieille robe noire élastique. On dirait un parachute !

C’est impossible ! Mes trois couches de mascara s’étalent sur mes joues. Je ne me serais jamais crue capable de déverser autant de liquide. Comment aller travailler ? Comment expliquer ça ? Six mois ! Pourquoi ça m’arrive à moi ? Les Chinois ne comprendront jamais ! Comment ? Pourquoi j’ai rien vu ? Je vais perdre ma promotion. Pourquoi ? C’est impossible ! Nouvelle salve de larmes.

Je dois me reprendre, trouver une solution. Je vais trouver une solution. Oui, mais quoi ? Je tombe à genoux, nouveaux sanglots.

Ne pas se laisser abattre. C’est ce que je dis toujours au bureau, en cas de crise, gérer les urgences par ordre de priorité.

Numéro une : Boulot. J'envoie un texto à Corinne.

  "Peux pas venir, migraine, vertiges. Reviens asap. Te laisse gérer les Chinois. A+."

Numéro deux : Merwann. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ?

Le fuir, ne plus le voir. C’est bien, ça. Ce ne sera pas la première fois que je fais la morte avec un mec.

Oui, mais lui, il est bien.

Il fuira quand il saura, sans aucun doute. Je ne ressemble plus à rien. Un cachalot difforme. Ça n'a rien de sexy, un cachalot.

Il adore les enfants.

Il y a trois jours, il me disait encore à quel point il aimeJe l’ai vu il y a trois jours et il m’a dit comme il aime mes courbes parfaites, mes hanches marquées, mon ventre dessiné par des abdos discrets. Mon ventre n'a plus rien de discret !

Avec mon message envoyé à Corinne, j’ai gagné quelques heures, rien de plus. Je suffoque. Sortir. Respirer. Tout plutôt que ces murs.

Juchée sur mes talons, je perds l'équilibre. Mon centre de gravité s'est déplacé. Même mes Jimmy m’abandonnent. Des ballerines, c’est mieux des ballerines. Être à plat, c’est plus sûr. À plat, c'est le mot.

J’ai le cœur vide et le corps plein.

La main sur mon ventre, je le sens bouger. Le. Pourquoi est-ce que je pense que c'est un garçon ? Le docteur l'a-t-il dit ? Je ne sais plus. Mais je sais. De nouvelles larmes. Je ne veux pas de cet enfant. Je n’ai pas eu de mère. Je ne serai jamais une bonne mère. Je n’ai même pas su voir qu’il y avait de la vie en moi. Comment pourrais-je prendre soin de lui ? Lui.

Je sors prendre l’air, j’ai besoin de respirer. Mes pas m'ont conduite jusqu'au cimetière. Je n'y ai plus remis les pieds depuis quinze ans. J’avance dans l’allée centrale. La tombe de Pol se trouve à quelques mètres de celle de maman, je m’en souviens vaguement. Leur parler ? Maintenant ? Oui, peut-être en ai-je plus besoin en cet instant qu'en n'importe quel autre.

Avant d'y parvenir, j’aperçois une silhouette familière.

« Docteur Lapaluch ?

— Sandra !

— Vous... ? Que… ? »

Je m’arrête sur le regard triste de mon ancien médecin. Elle ! Des sillons marquent son visage. Elle a pleuré, beaucoup et souvent ces derniers jours. Ses yeux sont gonflés. Mon propre visage doit ressembler à peu de choses près à ça. Une colère sourde monte en moi. Si elle avait été là, elle l’aurait vu, elle aurait su ! C’est sa faute !

« Sandra, vous êtes…

— Enceinte, oui ! Enceinte !

— J'allais dire magnifique.

— Je suis enceinte, BORDEL ! Docteur, comment c'est possible ? Vous m'avez donné ces putains de cachetons ! Je les ai PRIS !

— Pas ici, pas devant elle. »

Elle désigne la pierre sur laquelle sont incrustées les lettres d'or :

V i o l e t t e P I Q U E M O U

« Marchons.

— Je... Désolée, je ne savais pas pour votre compagne.

— C'était ma femme. Appelez-moi Valérie. Et… je vous dois des excuses. »

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