5.V // La faim justifie les moyens

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Edwige, dents serrées, tenait fermement son épée de ses mains moites. Elle ne savait pas où poser son regard : ces parodies d’êtres humains, de sauvages cannibales, l’encerclaient ainsi que ses compagnons. Chacun d’entre eux s’était approprié environ un tiers de leurs adversaires, et se préparait à combattre.

— L’oiseau d’abord ! hurla le général. On a vu ce dont il était capable lors de la bataille !

Le petit homme, toujours dodu malgré la famine qui frappait ces débris de civilisation, avait donc cédé à la folie. Ses yeux paraissaient injectés de sang, et il était certain que la faim avait pris le dessus sur sa raison. Peut-être fallait-il le plaindre plus que le détester, à l’instar de toutes ces personnes elles-mêmes dévorées par le désespoir.

— Tu peux faire quelque chose ? murmura Edwige à l’attention de son ami aux pouvoirs surnaturels.

Je dois encore pouvoir vous créer une ouverture, mais… j’ai bien peur que ce ne soit la dernière.

— Tu… Quoi ? Attends !

Le finil écarta les ailes, baissa la tête et referma celles-ci sur ses bois. Lorsqu’il les rouvrit, une vive onde lumineuse accompagna son mouvement, laquelle se propagea à une vitesse folle face à lui. Comme elle s’y attendait, Edwige se protégea les yeux lors du flash de lumière émis par son compagnon. Mais une détonation assourdissante, la même que lors de l’attaque de la milice sur le hameau, lui envahit toutefois les oreilles.

Maintenant !

Soulevant péniblement ses paupières après quelques secondes et ignorant le sifflement qui lui perçait les tympans, elle se rendit alors compte que ses opposants étaient eux aussi privés de leurs sens. Hélas, ses deux compagnons également, puisqu’ils n’étaient pas préparés à l’attaque magique de l’esprit. Il fallait tout de même sauter sur l’occasion ! Edwige rengaina son arme dans la boucle de sa ceinture et attrapa par le bras chacun de ses deux amis. Alors elle les guida dans la brèche que son compagnon à plumes avait créée dans le cercle d’adversaires. Tous trois se mirent à détaler et leur sauveur se téléporta non loin pour être hors d’atteinte de leurs ennemis, mais toujours à portée de vue d’Edwige.

Leur course ne s’arrêta que lorsque la jeune femme se retrouva à bout de souffle. C’était arrivé plus vite que d’ordinaire, et elle se demandait bien pourquoi. Peut-être la fatigue, après tout elle n’avait cessé de pousser son corps au-delà de ses limites depuis plusieurs semaines. Ou alors… Mais bien sûr ! Il n’y avait plus le moindre arbre en vie sur toute la planète, donc plus de photosynthèse. Dès lors, l’oxygène allait se raréfier, au point qu’il ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir, et Sagittari deviendrait alors une énième planète aride et à l’atmosphère irrespirable. Quelle ironie ! Edwige faillit en rire : quand bien même ils auraient été en mesure de sauver quelque chose et de rétablir la paix, quand bien même ils auraient trouvé une solution pour produire de quoi manger, ils étaient fichus, car leur besoin le plus primaire, respirer, était lui-même compromis.

Se retournant pour vérifier la position de leurs poursuivants, Yohan freina lui aussi sa course d’un seul coup. Les anthropophages avaient cessé de les pourchasser. Sans doute étaient-ils trop affamés pour réussir à forcer davantage sur leurs organismes mourants. Malgré tout, il ne put se réjouir de la réussite de leur fuite, tant il savait celle-ci éphémère. Ils n’avaient plus nulle part où aller, plus un seul abri duquel repartir sur de bonnes bases. Ils n’avaient plus rien, tout simplement ; et s’ils avaient pu échapper à l’appétit de leur semblables devenus fous, ils n’échapperaient pas à celui des warzeuls qui allait tuer toute la planète.

— Hé, pourquoi tu as dit que ce serait « la dernière » ouverture que tu pourrais créer, tout à l’heure ? demanda Edwige à son ami qui les avait une nouvelle fois tirés d’affaire.

Les finils puisent leur énergie magique du Berceau, et s’y régénèrent. En ce qui me concerne, je suis à court, et tu comprendras que je ne peux pas vraiment aller là-bas pour me ressourcer.

— Je vois… Ça me rassure d’un côté, j’ai cru que tu avais l’intention de nous quitter.

Pour aller où ? Si vous autres humains n’avez plus rien… moi non plus.

— Je croyais que les finils pourraient restaurer la vie sur Sagittari, une fois les warzeuls rayés de sa surface ? Ou plutôt, de ses souterrains… se corrigea la jeune femme.

C’est vrai, mais tu sais très bien que je ne serai plus jamais le bienvenu parmi eux. Mon avenir n’est guère plus heureux que le tien : soit une éternité de solitude à errer, traqué par les miens, soit une mort certaine s’ils parviennent à me trouver… avec le risque que je ne puisse pas ressusciter au Berceau, puisque j’en suis déconnecté.

— Mais aussi avec une chance que tu le puisses, qui sait ?

Qui sait… mais si tel est le cas, alors je serai sans doute reconnecté.

— Tu seras à nouveau parmi les tiens ! Quel est le problème ?

Je… J’ai pris goût à la liberté, à force de penser par moi-même. Je ne sais pas si je suis prêt à perdre ça, maintenant.

Edwige ne répondit rien. Son ami avait bien changé, lui aussi.

Les quatre compagnons marchèrent un moment dans la cendre de la plaine désolée, sans échanger un mot. Sybil scrutait régulièrement les environs, essayant d’identifier tout abri de fortune dans lequel ils auraient pu se protéger un tant soit peu du vent et du froid. Finalement, ils s’arrêtèrent à l’entrée d’une crevasse qui plongeait en pente douce dans les ténèbres inexplorées de la planète. Un endroit des plus inhospitaliers, mais espérer trouver mieux dans ce monde en ruines était illusoire.

Ils allumèrent un modeste feu de camp à l’aide de quelques branches mortes – et pas encore décomposées – qui traînaient aux alentours de leur refuge spartiate, puis s’assirent autour de celui-ci.

Les lieux leur rappelèrent, non sans remords, leur vaine expédition. Les parois rocheuses difformes, suintantes d’humidité et sur lesquelles dansaient d’inquiétantes ombres nées des flammes, les mettaient mal à l’aise. La simple idée qu’un warzeul put surgir à tout moment les angoissait au plus haut point. Edwige cessa toutefois bien vite d’y prêter attention, se contentant plutôt de rester recroquevillée sur elle-même, rongée par le froid, la fatigue et la faim qui commençait à la faire souffrir.

— Et maintenant ? hasarda Sybil après un long silence.

— Je ne sais pas, avoua Yohan.

— On pourrait tenter d’aller voir si la situation est meilleure à Antelma, non ?

— À quoi bon ? soupira Edwige. Il faut arrêter avec les espoirs vains, on sait très bien comment tout cela va finir, de toute façon.

Ses deux camarades, qui n’avaient rien à répondre à cela, retombèrent dans leur mutisme. Après quelques minutes, une violente rafale s’engouffra dans l’entrée de la grotte, éteignant le feu sur son passage. Les trois frissonnèrent à l’unisson. Heureusement, il y avait assez de lumière naturelle qui pénétrait dans la cavité pour qu’ils y vissent encore clair.

— Je vais le rallumer, annonça Edwige.

Après avoir saisi quelques branches de leur maigre stock ainsi qu’une pierre plate sur laquelle les faire tourner dans le but de les allumer, la jeune femme s’agenouilla près du foyer éteint. Hélas, tous ses efforts restèrent vains : le bois mort, normalement facile à faire démarrer, ne daignait pas s’embraser.

— J’ai bien peur que… cela en dise long, déplora-t-elle en secouant la tête.

— Comment ça ? demanda Yohan.

— Eh bien, souviens-toi, il y a neuf ans… reprit la jeune femme passionnée d’histoire. Nous vivions dans une modernité jamais atteinte jusque-là par l’humanité. Cinq ans plus tard, tous les travers du XXIe siècle terrien nous avaient rattrapés : pollution, bruit, corruption… Puis, encore trois ans après…

— … Gaël s’improvisait Roi, abandonnant son peuple à une certaine misère, coupa Yohan.

— Exact. Retour à la Renaissance, voire au Moyen-Âge : on remplaçait les armes à feu par des épées, on commençait à faire du bois une matière première pour nos constructions…

— Poursuis, relança Sybil, intriguée, alors qu’Edwige marquait un temps de pause.

— Puis Gaël s’est auto-proclamé Empereur, et a voulu régner en maître sur Sagittari toute entière.

— Pour ce qu’il en restait…

— Certes, mais cela correspond à l’Antiquité, même à échelle miniature, et là…

— La Préhistoire ? avança Yohan.

— Plus précisément le Paléolithique moyen. Mais je crois que nous venons même de revenir avant que les hommes ne s’approprient le feu, autrement dit à l’Âge de pierre, juste après l’apparition de l’humanité.

— Et puisqu’on va à l’envers, en ce qui nous concerne…

— … juste avant sa disparition, du coup, ponctua Edwige.

Ils en étaient déjà tous les trois parfaitement conscients, mais cette façon de voir les choses les fit frissonner une nouvelle fois. Tout semblait si… inéluctable, et ce depuis le début. Auraient-ils pu influencer les choses pour que la conclusion de tout cela soit différente ? Rien ne semblait moins sûr, tout à coup.

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