4.V // La mort dans l’âme

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Yohan était épuisé. Il avait passé toute la soirée à courir de partout pour vérifier que chaque soldat était prêt, psychologiquement et matériellement, à affronter la journée du lendemain et les soi-disant « barbares » qui s’étaient attiré les foudres de l’Empereur de Sagittari. Il n’avait même pas eu le temps de dîner et la faim le tiraillait atrocement. Comment pouvaient bien survivre ceux qui étaient parfois forcés de passer plusieurs jours sans manger, souvent pour céder leur part de pitance à leurs enfants affamés ? Leur corps devait sans doute s’habituer. Quelle tristesse, cependant, de constater qu’une société florissante qui ne manquait de rien neuf ans plus tôt en était rendue là, avec des hommes prêts à se battre entre eux, simplement pour pouvoir se nourrir.

En parlant de se battre… Oui, demain était le grand jour. Les soldats étaient tous parés. Ils seraient répartis en quinze pelotons de trente. Quatre cent cinquante miliciens ! Combien seraient-ils de l’autre côté ? Cinquante ? Peut-être cent ? Ce ne serait pas une bataille, mais tout bonnement un massacre.

Yohan avait terriblement peur de la mort, alors ce calcul hâtif le rassura d’une certaine façon. Ce ne serait pas demain qu’il prendrait le plus de risques. Gaël lui avait ordonné de rester au premier rang de son armée, aux côtés du général, mais il tâcherait de donner aux autres l’ordre de charger en premier, pour ensuite leur emboîter le pas. Tout allait bien se passer. Ainsi, il repousserait le jour de son décès à une date ultérieure, bien que sans doute trop proche à en juger par l’état de la planète.

Quatre ans plus tôt, il était tellement fier d’avoir été promu capitaine en protégeant son Président des griffes de ce warzeul. Demain, il pourrait une nouvelle fois servir les intérêts de son souverain et le satisfaire, sauf que cette fois-ci, ce ne serait pas par héroïsme, ni même de bon cœur, mais simplement par la contrainte.

***

L’air vibre…

— Que veux-tu dire par là ? demanda Edwige à son compagnon.

Je veux dire qu’il vibre vraiment. Une importante masse d’air est soudainement entrée en mouvement, non loin d’ici.

— Pour quelle raison ?

Je n’en sais rien, mais ce n’est rien qui soit naturel. Cela a démarré d’un coup, sans crier gare.

Au petit matin, la terre avait blanchi. Le ciel de glace avait bel et bien fini par s’effondrer au sol et par recouvrir la cendre grise de minuscules cristaux blancs. L’Anari brillait à nouveau sur la plaine ainsi gelée, et la faisait scintiller de mille feux. Edwige ferma les yeux un moment, aveuglée par toute cette lumière, et essaya de capter un peu de chaleur de l’astre levant, mais en vain : elle était frigorifiée et tremblante. Était-ce seulement à cause du froid, ou bien la peur était-elle aussi venue se faufiler dans son cœur suite aux propos inquiétants de son ami ?

***

Tout le corps d’armée s’était ébranlé avec la lenteur caractéristique d’un mouvement de masse, dans un chaos sonore indescriptible. Les conditions étaient idéales pour aller livrer bataille : la terre gelée, dure comme de la pierre, n’entravait pas la marche des soldats, et la forêt qui aurait empêché toute opération de cette envergure quatre ans plus tôt n’avait plus rien de sa gloire d’antan. Les rares troncs encore debout, rachitiques, n’occultaient pas l’horizon et ne posaient plus aucun problème. De temps à autre, un bosquet encore vert se dressait sur leur trajectoire, tel un vestige du passé, et Yohan ainsi que le général devaient décider ensemble de quel côté le contourner.

Ils marchèrent des heures durant, les rayons de l’Anari réchauffant progressivement les plastrons d’acier que portaient les soldats, et leurs corps frigorifiés en-dessous. Le vacarme assourdissant du métal en mouvement rendait tout le monde muet, personne n’ayant envie de hurler pour se faire à peine entendre de son voisin. La marche était éreintante, l’Empereur n’offrant aucune pause à son armée, mais chacun se motivait à continuer en constatant qu’aucun autre ne s’arrêtait. Tous auraient souhaité un instant de répit, mais personne n’aurait jamais osé en faire la demande, encore moins l’initier de son propre chef.

Gaël, bien entendu, ne s’était pas abaissé à marcher parmi les troupes et ne partageait donc pas la souffrance de ses hommes. À défaut de monture, il avait fait installer un fauteuil sur une plaque métallique, que portaient quatre soldats à l’aide de poignées d’acier fixées dans chaque coin. Sa position surélevée lui permettait de distinguer l’horizon mieux que quiconque, et il esquissa un immense sourire en devinant au loin les maisons du hameau des exilés. Cette fois-ci, il les tenait : ces scélérats n’auraient nulle part où fuir, et si certains parvenaient à s’échapper, la désolation omniprésente sur Sagittari ne leur laisserait aucune chance.

***

— Sybil ! Sybil ! hurla Edwige. Mais où est-elle, bon sang ?

La jeune femme courait dans toutes les directions, cherchant désespérément son amie pour l’informer de ce qui était en train de se passer. En chemin, elle ne manquait pas d’alerter chacun de ses autres compagnons et de les inviter à prendre les armes. L’heure était grave ! Gaël s’était enfin décidé à marcher avec ses troupes en direction de leur paisible retraite. Ce hameau qu’ils avaient passé plusieurs années à construire… Qu’en resterait-il dans quelques heures ?

— Je suis là, Edwige !

L’interpellée se retourna. Sybil se tenait face à elle, suivie de près par Léon. La jeune femme avait d’ores et déjà dégainé son arme, il n’était donc plus utile de lui expliquer ce qui se tramait.

— Qu’est-ce qu’on fait, bon sang ?

— On fait juste ce pour quoi nous nous sommes entraînés depuis quatre ans. On fait face, et on affronte nos ennemis, déclara froidement Léon.

— On sait combien ils sont, au moins ?

— Plusieurs centaines, reconnut Sybil. Ça s’annonce mal.

— On ne pourra pas leur tenir tête ! paniqua Edwige. C’est peine perdue ! On doit fuir !

— Et où ça !? s’agaça l’imposant forgeron. Tu vois quelque part où fuir, toi ? La planète entière est en train de se transformer en désert, on n’a nulle part où aller ! Ce hameau est tout c’qui nous reste : si on l’abandonne, ils vont l’incendier, et on n’aura plus rien ! On pourra jamais reconstruire quoi que ce soit ailleurs !

— Alors on est foutus ? sanglota Edwige.

— Sans doute que oui. Et quitte à l’être… autant que notre mort soit rapide, et que notre honneur soit sauf, insista l’ex-milicien en saisissant son arme.

— Mais…

— Que proposes-tu d’autre, Edwige ? Tu veux parlementer avec Gaël, toi ? demanda Sybil d’un ton sincère.

— Non, bien sûr que non ! Au contraire, je veux le tuer ! Plutôt mourir que de…

— Alors profite qu’il soit à portée de ta lame. Allons nous battre, et advienne que pourra.

L’intéressée baissa les yeux. Une tempête de sentiments se leva dans son esprit. Colère, peur, dégoût, haine, tous s’entremêlaient et virevoltaient ensemble, créant une mélasse émotionnelle inextricable. Après avoir passé une main sous ses yeux pour sécher ses larmes, elle accepta finalement de dégainer elle aussi son arme et lança un regard déterminé à l’attention de ses compagnons. Quelle que fût l’issue de cette journée, une chose était certaine : la fin était proche. Et cette fin était devenue ce que l’humanité pouvait espérer de meilleur.

***

L’armée d’Antelma s’était finalement arrêtée à une centaine de mètres des maisons éparpillées çà et là dans la plaine désolée. Yohan et le général échangèrent un regard concerné. Aucun d’eux n’osait l’admettre par peur de la réaction de l’autre, mais ils n’auraient jamais voulu être là. Ils n’auraient jamais voulu avoir à mener cette armée contre leurs semblables, contre d’autres humains qui avaient fait d’autres choix, sans doute pas moins honorables que les leurs. Qui étaient-ils pour faire justice ? En quoi était-ce leur mission ? Et suivre les ordres de Gaël, était-ce vraiment la juste marche à suivre ? La réponse était bien évidente, mais néanmoins trop bouleversante pour qu’ils l’admettent.

Face à eux, les exilés s’étaient rassemblés en une troupe désorganisée, sans leader apparent. La plupart semblaient terrorisés. Combien étaient-ils, au juste ? Une grosse cinquantaine, pas plus. Armés, certes, mais dépourvus d’armure, et à un contre neuf soldats protégés. Ils n’avaient aucune chance.

— Va-t-on rester plantés là toute la journée ? Qu’attendons-nous exactement pour écraser ces méprisables insectes comme ils le méritent ?

Gaël. Yohan se sentait cerné. Devant lui, des ennemis qui auraient pu être des alliés, et derrière, un allié qui aurait dû être ennemi. Il était trop tard pour faire demi-tour et tout remettre en question, mais…

Chargez ! hurla soudain le général, brisant d’un coup les pensées du jeune capitaine.

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