3.V // Forêt piégeuse

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Une dizaine de miliciens se tenaient en ligne face à la forêt et à leur capitaine. Celui-ci toisait du regard, les sourcils froncés, chacun de ses hommes. Il cherchait à évaluer le stress de ses troupes, tout en masquant au maximum le sien. Il ne fallait pas se mentir : l’anxiété était palpable. Personne n’osait vraiment s’aventurer dans la forêt. Mais les fugitifs l’ayant fait étant de toute évidence toujours vivants, cela laissait les membres de l’escouade espérer que leur excursion sylvestre se fasse sans encombre majeure.

— Écoutez, personne n’a envie de pénétrer là-dedans, avoua finalement Yohan. Nous ne sommes pas à l’abri de croiser un warzeul et d’avoir besoin de nous battre. Mais nous sommes parés et équipés. Nous sommes les meilleurs ! Alors tout se passera bien.

— Ouais… L’espoir fait vivre, on en aura bien besoin, lança l’un des miliciens en armure légère. Pourquoi est-ce qu’on se retrouve avec des épées à la place de nos flingues ? C’est ridicule !

— Si on a abandonné les armes à feu, c’est parce qu’on s’est rendu compte qu’elles ne servaient à rien contre les warzeuls, répondit calmement Yohan. Je suis bien placé pour le savoir : la seule fois que j’ai touché un warzeul avec mon fusil, il y a trois ans, c’était avec la crosse. Le deuxième, je l’ai abattu avec mon couteau de combat. Ils sont plus vulnérables au corps à corps, c’est tout.

— Il a sérieusement buté deux d’ces trucs à lui tout seul ? murmura l’un des miliciens à l’attention de son voisin.

— Ouais ben moi, j’ai pas très envie de me retrouver nez à nez avec une bestiole comme ça, alors si on pouvait quand même me rendre mon fusil…

— Bon, reprit le jeune capitaine, ignorant la demande du soldat. De toute façon, notre objectif est simple : on trouve par où passe cette racaille, on truffe leur trace de pièges, et on revient plus tard pour récupérer les victimes. Compris ?

Les soldats acquiescèrent en chœur. Effectivement, les consignes étaient simples. Il n’y avait plus qu’à entrer dans la forêt et se mettre au travail. Chacun d’entre eux regarda son voisin comme pour l’inviter à initier le mouvement. Finalement, personne ne s’avança.

— Je vois, tas d’mauviettes, lança Yohan, amer. Je passe devant, puisque c’est ça. Suivez-moi.

La petite troupe se glissa entre les premiers arbres. Yohan, en tête de file, utilisait son épée pour trancher la végétation étouffante et dégager un chemin. Bien conscient du risque de se perdre, il ne cessait de garder un œil sur les ruines visibles aux abords de la forêt. Pas question de s’y enfoncer trop profondément !

— Personne n’est passé par ici, capitaine. La végétation est bien trop luxuriante et intacte.

Le soldat n’avait pas tort : la végétation serait forcément piétinée, arrachée ou coupée sur le trajet que les fugitifs utilisaient, et il y aurait une sente en formation au sol. Yohan se mit toutefois à hésiter en traversant un premier bosquet d’arbres morts… Si les individus qu’il traquait passaient par là, pourrait-il repérer leur trace ? Son inquiétude fut vite balayée : les bottes imprimaient très nettement leurs empreintes dans la fine couche de cendres issues des arbres en décomposition. Même si le vent pouvait effacer une partie des traces, il serait aisé de repérer si quelqu’un était passé par là.

L’escouade menée par Yohan déambula ainsi plusieurs heures dans la forêt tantôt verdoyante, tantôt grisâtre, sans toutefois trouver le moindre signe de passage de ceux qui avaient fui Antelma trois ans plus tôt.

— Hé ! s’exclama l’un des soldats. Vous avez entendu ?

— Entendu quoi ? demanda un autre en baissant le ton.

— Dans les fougères, là-bas. Il y a du bruit.

Certains membres de la troupe prirent une teinte livide et d’autres envisagèrent même de faire faux bond à leurs compagnons d’armes, préférant fuir face au danger que de mourir avec honneur face à un warzeul furieux sorti des fourrés.

— On s’calme, les poules mouillées ! plaisanta nerveusement Yohan en pointant son épée vers le buisson suspect.

Le capitaine, qui avait obtenu son statut par l’élimination de deux warzeuls trois ans plus tôt, avança non sans peur et finit par asséner une frappe violente dans l’épaisse végétation qui bougeait et bruissait suspicieusement. Nul obstacle ne vint résister au mouvement de sa lame. Il n’y avait rien là-dedans. Juste le vent qui s’amusait à faire peur aux soldats en faisant chanter et danser les feuilles du fourré, de la même manière qu’il pouvait se déguiser en fantôme pour effrayer les enfants à l’aide d’un drap en train de sécher.

Yohan releva les yeux en soupirant. On ne lui avait décidément pas assigné les meilleurs hommes de la milice. Avait-il besoin de les traumatiser une seconde fois en évoquant cette lumière verte qu’il venait d’apercevoir parmi les arbres ? Il ne valait mieux pas : il avait besoin de ces hommes pour repérer des traces et placer des pièges, et le moindre phénomène pas tout à fait naturel risquait de faire fuir toute sa troupe. Fort heureusement, aucun membre de celle-ci n’avait repéré l’étrange lueur.

Il fallut encore deux heures avant que le capitaine et son escouade n’identifièrent ce qu’ils s’accordèrent à considérer comme des traces de passage : des ronces proprement taillées, qui trahissaient l’utilisation d’une lame, et de l’herbe couchée voire rabougrie à certains endroits. Des êtres humains étaient passés par là. Il ne pouvait pas s’agir de warzeuls, qui n’auraient pas laissé de tels indices. Il ne restait donc plus qu’à installer les pièges, bien dissimulés le long de cette trace et croiser les doigts pour que les fugitifs repassent par là. Le jeune capitaine se retourna vers ses soldats, mais alors qu’il allait transmettre ses consignes, il constata que l’un d’entre eux était déjà affairé à déployer l’une des mâchoires métalliques de façon parfaitement évidente, en plein milieu du passage.

— Pas comme ça, idiot ! Réfléchis un peu ! grogna Yohan à son attention.

— Pourquoi, capitaine ?

— Tu crois que c’est discret si tu le poses là, en plein milieu ? Tu crois que les gars vont passer là sans regarder devant eux, ou bien se dire « Oh tiens, quelle est cette chose ? Et si je mettais mon pied dedans pour voir » ? Non, abruti, il faut le dissimuler sous la végétation, dans les herbes encore hautes, sous les fougères… Je sais pas moi, sois créatif, bon sang !

— Je… D’accord, très bien chef ! Je vais faire mieux.

Troublé par le manque de compétence de ses hommes, Yohan passa de longues minutes à superviser la pose des pièges aux abords de la sente et à vérifier que chacun d’entre eux était placé de manière pertinente. Il ne voulait pas échouer, alors il resta jusqu’au crépuscule à considérer l’emplacement de chaque mâchoire d’acier, jusqu’à être certain qu’elles seraient les plus efficaces possibles.

— Pourquoi est-ce qu’on ne pousse pas jusqu’à leur camp pour les passer un par un au fil de l’épée, capitaine ?

— Parce qu’on n’a pas la moindre idée du temps de marche nécessaire pour trouver où ils se terrent, soldat… Et que grâce à ces pièges, on peut les laisser venir à nous plutôt que de nous épuiser à aller les chercher, au risque de vraiment tomber sur des warzeuls en nous enfonçant dans les bois.

Le soldat frissonna à la seule pensée de ces monstres qui faisaient trembler tous les Sagittariens. Yohan, de son côté, était tellement certain de son propre discours qu’il aurait pu convaincre n’importe qui. Nul n’ayant de contre-argument à lui avancer, ni particulièrement envie de s’enfoncer davantage dans la forêt, tous s’accordèrent à retraverser les ruines toutes proches pour rejoindre Antelma tant que l’Anari diffusait encore sa douce lumière blanche de fin d’automne.

***

De l’autre côté de la forêt, quatre compagnons avançaient à la queue-leu-leu parmi les arbres, à la seule lumière de leurs torches enflammées.

— Tu sais où tu vas là, Victor ?

— Oui, t’inquiète pas. Je suis la trace habituelle, simplement je n’ai pas l’habitude qu’on y aille de nuit.

— Ouais, pourquoi on fait ça, d’ailleurs ?

— Je pense que Gaël a repéré notre petit manège, vu comme les patrouilles se sont multipliées ces derniers temps. Il fera tout pour nous mettre des bâtons dans les roues et nous faire arrêter. Nous serons bien plus discrets en évitant la lumière du jour.

— Très bien. Essaye juste de ne pas nous perdre.

— T’en fais pas pour ça, le chemin est bien marqué à force.

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