1.IX // Esprit protecteur

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Edwige avait cette fois recouvert sa combinaison d’une petite veste rouge à capuche, afin de se préserver de la fine pluie qui tombait avec régularité. Il fallait bien admettre que ce climat n’était pas le plus engageant pour se rendre à nouveau dans la forêt. Mais elle n’aurait su expliquer pourquoi : elle avait besoin d’y retourner. Elle était convaincue que ces lueurs vertes n’étaient pas de simples plantes phosphorescentes ; comment auraient-elles pu s’estomper à son approche, autrement ?

Elle posa une main sur le premier arbre séparant la ville et la forêt, et sans se soucier cette fois de savoir si quelqu’un l’observait, franchit avec précaution les épaisses racines apparentes de celui-ci. L’atmosphère était bien différente de la fois précédente : l’eau ruisselait lentement sur les feuilles et le long des troncs, et l’herbe avait pris des teintes vert tendre. L’humidité ambiante créait une brume étrange qui semblait virevolter entre les troncs, et de longues lianes descendaient des branches telles des tresses détrempées, laissant échapper de fines cascades d’eau qui brisaient le silence des lieux.

Edwige s’arrêtait régulièrement pour observer tout autour d’elle, et les pensées se bousculaient dans sa tête. Pourquoi faisait-elle tout cela ? Était-ce seulement par curiosité ? Par goût de l’aventure, pour mettre de l’action dans son existence morose ? Était-ce pour écrire une page de l’histoire de Sagittari, sa passion, et en effacer quelques-unes de la science, qu’elle méprisait ? Ou bien était-ce simplement pour se donner une raison d’être et se sentir réellement vivante, plutôt que spectatrice d’une vie à laquelle elle n’avait rien décidé ?

Elle aurait aimé trouver des réponses à toutes ces interrogations, mais celles-ci se mélangeaient tellement dans son esprit qu’elle ne parvenait pas à faire le point.

Edwige focalisa à nouveau son attention sur son environnement. Elle avait retrouvé le bosquet frappé par l’incompréhensible fléau sylvestre. Ou bien s’agissait-il d’autres victimes ? Elle était incapable de dire avec certitude si elle avait emprunté la même direction que la fois précédente, tant la forêt avait des allures de labyrinthe ; et de labyrinthe sans murs ni même logique géométrique, ce qui le rendait bien plus angoissant encore. Un espace ouvert, capable de provoquer une claustrophobie encore plus pesante qu’un réseau de cavernes deux kilomètres sous terre.

Les arbres morts lui firent moins peur que lors de sa première visite. Peut-être simplement car elle s’y attendait, cette fois. Mais au milieu de ces derniers, l’un d’entre eux avait survécu, entouré d’une végétation restée florissante. Edwige traversa celle-ci, piétinant certaines fougères, repoussant les autres d’un revers de la main, jusqu’à arriver au contact de l’arbre sur lequel elle posa la paume de sa main. Celui-ci était… tiède. Elle pouvait presque sentir la sève qui circulait à l’intérieur et l’énergie de l’arbre qui le maintenait en vie malgré son environnement dépérissant.

Elle ferma les yeux un court instant, comme si elle essayait de rentrer en symbiose avec l’être millénaire, et de communiquer avec. Comme si elle essayait… de lui demander ce qui se passait, de savoir pourquoi ses compagnons, frères, ou amis, mouraient tout autour de lui.

Elle secoua la tête de dépit. « Bien sûr, les arbres ne parlent pas, » pensa-t-elle en se sentant un peu stupide, avant de faire demi-tour. Mais alors qu’elle redescendait la courte pente qui lui avait permis de s’approcher de l’imposant tronc, prenant soin de ne pas chuter, elle aperçut en contrebas une petite lumière verte, comme celles l’ayant guidée hors de la forêt la fois précédente.

Edwige fronça les sourcils, essayant d’aiguiser sa vue afin de mieux observer la mystérieuse lueur. Incapable de percevoir davantage qu’un orbe vert pâle, elle s’accroupit et avança à pas feutrés, espérant passer inaperçue et comprendre ce qui produisait l’irrésistible éclat.

Penses-tu nous attraper par surprise ? entendit-elle résonner dans sa tête.

L’adolescente s’arrêta un instant, stupéfaite. Elle resta sans voix à l’idée que ses propres pensées jouaient de cette façon avec elle.

Nous voyons chacun de tes mouvements. Nous sentons chacune de tes respirations, nous entendons le moindre battement de ton cœur, humaine. N’espère pas nous surprendre.

La voix qui résonnait dans sa tête était cristalline, claire comme de l’eau de roche. Non, ce n’était pas son propre esprit qui lui jouait des tours. Il s’agissait bien de ces lueurs qui lui parlaient, enfin… qui parlaient à son esprit, comme par télépathie. Edwige se releva d’un coup, comprenant que la discrétion était une arme complètement inefficace face à ces choses.

La lumière verte n’était plus qu’à deux mètres d’elle. Et ce n’était pas seulement une lumière. C’était une petite créature entourée d’un halo vert pâle, en réalité. Une créature d’une cinquantaine de centimètres de haut, qui aurait ressemblé à un hibou, mais avec des pattes plus charnues, comme celles d’un ours miniature, et de courts bras qui servaient de support à ses ailes, chaque pied et main arborant quatre épaisses griffes noires courbées. Le corps était essentiellement couvert de plumes, mais les pattes et bras portaient plutôt un duvet marron et beige, couleurs que partageait le plumage. Au-dessus de son court bec recourbé, la créature avait deux yeux émeraude brillants, et son crâne était coiffé d’une paire de bois comme ceux d’un renne, chacun faisant peut-être une vingtaine de centimètres. Bien que d’apparence inoffensive, surtout par sa taille, la créature dégageait une aura de mystère et se montrait intimidante.

— Je… Je croyais que les terres de Sagittari étaient inhabitées. Qu’il n’y avait pas d’animaux sur la planète. Je vous… demande pardon, bafouilla Edwige.

Où as-tu vu des animaux, humaine ? renvoya dans son esprit la petite créature dont le bec restait immobile. Il n’y a rien d’autre que des esprits, tout autour de toi.

« Des ? » pensa Edwige. Se retournant pour vérifier, elle vit qu’elle était entourée d’une petite dizaine de lumières vertes, probablement issues de créatures comme celle qui lui faisait face.

— Je suis… désolée, je ne voulais pas…

As-tu déjà vu des animaux faire cela ? demanda la créature qui s’était rapprochée au contact d’Edwige en un clin d’œil, soit deux mètres sans faire le moindre mouvement. Les barrières physiques ne font pas partie de nos préoccupations.

Edwige n’en croyait pas ses yeux. Voilà sans doute pourquoi ces choses n’avaient pas été détectées par les scanners : elles n’étaient pas faites de chair et de sang ! Elles étaient bien au-delà du carcan des connaissances humaines. Les imposantes gouttes qui venaient s’écraser sur leur plumage indiquaient toutefois que ces êtres étaient bel et bien matériels.

Nous sommes les finils, les gardiens des racines du monde. Et maintenant, écoute bien, humaine, reprit le petit être d’un ton hostile. Toi et les tiens êtes en train de ravager ces terres, de meurtrir cette planète. Nous t’avons déjà guidée une fois hors de cette forêt, et sache-le, pas par sympathie envers toi et les tiens, mais pour nous protéger de la souillure que tu représentes. Maintenant, quitte ces lieux et n’y reviens jamais.

— Mais je… Je ne suis pas venue souiller votre forêt, au contraire ! J’étais simplement venue voir si les arbres y mouraient aussi, je… hésita Edwige qui ne savait pas quoi dire pour sa défense.

Les arbres sont tous en train de mourir, humaine, sur toute la planète. Vos émanations et rejets mortels ont transformé nos paisibles frères en monstres sans âme qui dévorent insatiablement les racines du monde.

— Des monstres, sous terre !? s’écria Edwige qui pensa immédiatement à sa mère.

Quitte cette forêt, humaine, somma une nouvelle fois le finil sur un ton encore plus impérieux. Et qu’aucun individu de ton espèce corrompue ne s’avise d’y reposer les pieds.

Les yeux rivés sur le sol et chargés de larmes, Edwige reprit la direction de l’orée de la forêt. Elle y parviendrait sans aide des finils cette fois-ci, ayant pris soin de marquer son chemin à l’aide d’un couteau sur les troncs d’arbres rencontrés tout au long du parcours. Et tant mieux, car les esprits de la forêt ne semblaient guère enclins à lui rendre à nouveau service.

Cette fois-ci, elle ne dirait rien de ses découvertes, à personne. Vraiment rien, pas comme la fois précédente, où elle avait été obligée d’admettre son escapade sylvestre. Personne ne la croirait si elle venait à parler des finils, de toute façon.

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