28 - la fin

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Mathys se précipita.

— Appelez le SAMU !

Déjà des mains nous entraînaient. Il fallait nous exfiltrer et effacer toutes les traces de ce qui s’était passé dans cette maison.

La police vint, mais certains membres se présentèrent avec leur titre ou leur fonction. Je ne connaissais que des hommes pratiquant des jeux sadiques ou aimant le masochisme : j’avais occulté qu’ils avaient une autre vie, « normale » !

William resta en soin intensif une semaine. Les médecins n’étaient pas sûrs qu’il survive, ayant été touché aux cervicales. Le meilleur pronostic était une tétraplégie.

Dès que ce fut possible, il fut emmené à Berck. Chaque weekend, je montais le passer avec lui. Il pouvait seulement bouger les muscles de son visage. Il le tenait fermé pour moi, fuyant mon regard. Même si cela ne servait à rien, puisque totalement insensible, je lui tenais la main, le caressait. J’avais assisté une fois aux soins. Voir ce corps tant aimé sans aucune réaction me blessa à jamais.

Christopher s’était installé avec moi. Nous étions incapables de vivre l’un sans l’autre, de ne pas nous retrouver. Nous n’en parlions plus, il ne se passait rien entre nous. Seule importait la certitude que l’autre serait présent quand le cauchemar ressurgirait.

Au boulot, j’expliquais ma longue absence par la maladie de mon mari. J’appris, feignant de l’ignorer, la mort d'Arthur dans un accident de moto, lui qui m’avait dit avoir une peur bleue de ces engins.

La vie reprenait, sauf qu’elle n’était plus la vie. De nouvelles routines s’installèrent, le temps rognait les épines les plus douloureuses.

Nous sommes allés sur la tombe d'Arthur. Il reposait à côté du caveau familial, rejeté pour l’éternité. Aucune fleur n’honorait sa mémoire. J’ai déployé une banderole arc-en-ciel dessus, pour leur faire savoir qu’il serait toujours accompagné.

Quand je le sentis disposé, j’osai la question qui me chagrinait à Christopher :

— Comment as-tu abouti dans une boite gay ?

Sous-entendu : l'es-tu.

Il voulait pénétrer un club SM, pour étudier et ressentir les limites. Les clubs mixtes lui parurent pauvres, axés essentiellement sur des hommes cherchant la soumission d’une maîtresse femme, à l’image de leur mère. Les clubs homos étaient plus violents. Il en respectait leurs codes et, par exemple, se promener nu ne le gênait pas. À son âge, équivalent au mien, il n’avait encore eu aucun rapport sexuel, n’en éprouvant ni la nécessité, ni l’envie. Ces expériences le passionnaient, tellement exotiques pour lui. Il avait l’impression d’un trou dans son approche de l’esprit : la pulsion reproductive, étendue à des plaisirs, eux-mêmes dévoyés dans la violence.

— Et les caresses ? Les mains sur toi ?

— Les premières me heurtèrent, mais les refuser aurait été m’exclure. Je m’y suis fait, les prenant comme des hommages « normaux » à mon corps.

— Ils étaient mérités !

— Tu me dragues, malgré ce que je viens de te dire ? Le sexe ne me concerne pas…

— Non, non. Je te respecte trop ! Juste pour te dire qu’avant, je t’ai fantasmé. Tu es le genre de mec qui me plaît !

— Comment tu fais, avec le truc que tu trimballes ?

Le coup porta, car, lors de mes confidences, j’avais soigneusement évité ce détail. Sa défense en attaque était dite avec trop de gentillesses pour que je me défile.

— Parle-moi de ton absence de besoin et je te parlerai de mon besoin d’asservissement.

J’aimais cette descente conjointe dans les profondeurs de l’âme.

Son histoire était des plus banales, selon lui. Des grands-parents réfugiés d’un côté, universitaires de l’autre, comme ses parents. Toute la famille était tournée vers les études, la réflexion. Il n’avait pas manqué d’affection, en recevant selon ses besoins. Rien n’expliquait son bonheur exclusif dans les choses de l’esprit pur. Non seulement le sexe ne présentait aucun intérêt, mais les sentiments non plus : il n’avait personne à aimer et n’était l’objet d’aucun sentiment, en le vivant sereinement. Il en était même plutôt satisfait, quand il regardait les ravages que cela pouvait provoquer. Il était bien avec lui-même, se satisfaisant pleinement.

Il compléta son portrait en disant qu’il était aussi à l’abri des émotions. Il avait appris à les lire chez les autres et à y répondre, sans vraiment les ressentir en lui. Il avait beaucoup lu sur l’empathie, sans comprendre de quoi il s’agissait. Généralement, il répondait par un sourire bienveillant assorti d’un calme forcené, ce qui ramenait tout le monde à un comportement qu’il qualifiait de « normal ». Cela, reconnut-il, le plaçait en bas du spectre autistique. Devant ma moue d’ignorant, il m’expliqua, sans que je comprenne vraiment.

Il m’ouvrait sur le monde du fonctionnement de l’esprit, qui fascinait l’ingénieur matérialiste que j’étais. Nous passions des nuits à parler, nous enfonçant dans une relation bienfaisante.

À chaque retour de Berck, je passais des heures prostré, avant de revenir à la vie. Il me regardait, ne sachant que faire, incapable de comprendre ce qui me ravageait.

Je ne lui avais jamais répondu sur la persistance de ma cage, incapable, comme lui, d’expliquer ce qui me rattachait encore à William. À chaque visite, mon cœur battait à la vue de son visage, comme au premier jour, comme une évidence.

Et puis, dans le silence de notre conversation, devant sa haine constante, je ne ressentais plus rien, sauf de l’indifférence. Je repartais, me promettant de ne pas revenir pour ne pas lui faire de mal. L’impatience montait durant la semaine. Je n’avais plus d’amour pour lui, sans avoir de ressentiment. Pourtant, l’idée de retirer la cage, ou mon alliance, ou la petite boucle d’or qu’il avait accrochée à mon oreille, m’était inconcevable.

Quelque chose en moi avait changé, sans que je puisse le distinguer. Mon travail régulier avec la psychologue sur ce sujet butait sur un mur. Intuitivement, je pensais que nos échanges avec Christopher m’aideraient à oublier.

Christopher me fit une admirable remarque, ayant cheminé de façon identique.

— Jérôme, tu sais, il n’y avait pas qu'approcher la fin de mon esprit pour mes recherches. Je voulais aussi le pousser à bout, le faire disjoncter pour qu’il reboute, qu’il redémarre en faisant de moi quelqu’un de « normal ». Ça me désespère, car je n’arrive pas à savoir si c’est le choc en lui-même, ou simplement d’avoir vécu une aventure extrême avec toi, mais…

Mon dieu ! Qu’allait-il me dire ?

— Mais tu es la première personne à laquelle je tienne ! Je ne sais pas dire ce que j’éprouve, mais je suis bien avec toi et je suis heureux de te connaitre. Pour toi, c’est de l’amour ou de l’amitié ?

— C’est important de nommer les choses, mais pour moi, avec toi, c’est secondaire de le faire. Je te l’ai dit, tu me plais, tu m’attires, mais surtout, depuis que nous parlons, j’éprouve quelque chose de fort pour toi, moi aussi. Sans non plus pouvoir le définir.

Ce lien, toujours indiscernable, devint un pilier de nos vies. Nous savions qu'éternellement, un simple signe de l’autre nous rapprocherait.

Est-ce ce serment non formulé, ou l’usure du temps qui joua ? L’un comme l’autre, nous commençâmes à revenir à la vie.

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