Chapitre 13

15 minutes de lecture

 La mémoire a ceci de fantastique que plus on pense à quelque chose, moins il est aisé de cesser de le faire. Il se crée une mécanique, des raccourcis, des ponts, des tunnels de pensée qui mènent inlassablement à l'objet de l'obsession. Malheureusement pour Roman, la douche froide de Flora avait laissé en jachère des champs entiers de neurones, prêts à être saupoudrés de semis moins agréables.

L'intrusion du père de Rachel chez lui, le jour de son anniversaire, avait bouleversé le jeune homme, éveillé chez lui une terreur latente qui lui nouait les tripes et mettait généralement deux semaines à s'atténuer. Elle ne disparaissait jamais vraiment, mais Roman s'y habituait. Quinze jours après le 21 janvier, le jeune homme avait vu le père de Rachel, à côté de sa voiture, à une vingtaine de mètres du Tord-Boyard, attendant sa fille. L'homme lui avait souri, les pupilles lumineuses sous l'éclairage feutré. Un clair-obscur cauchemardesque dont Roman avait mis dix jours à s'extirper. À peine s'était-il senti mieux que l'homme était réapparu, au volant de son mastodonte chromé. Le jeune homme traversait alors un passage piéton. Un coup de klaxon tonitruant, une accélération brutale... Roman avait bondi sur le trottoir, juste à temps pour voir le reflet d'une cravate bleue par la fenêtre entrouverte.

 Inévitablement, après chaque quinzaine, l'Américain apparaissait, de manière anodine et implacable, au moment où l'attention de Roman se relâchait, où la tension était sur le point de se dissiper. Le jeune homme n'avait pas compté ses efforts pour se persuader de coïncidences, mais, depuis la fin de février, il était convaincu que rien n'était fortuit. Cet homme parvenait à percevoir son niveau de peur et le maintenait en état d'alerte permanent. Il ne le suivait pas, il le pourchassait...

 Depuis son anniversaire, Roman vivait ainsi habité d'une perpétuelle angoisse diffuse. Le matin, il se levait, nerveux, jetait un regard dans le jardin pour confirmer que celui-ci était désert. Avant d'aller petit-déjeuner, il écoutait le bruissement familier de la maisonnée de longues minutes en quête d'une dissonance. Dans la rue, il avançait prudemment, inspectait les trottoirs, anxieux à l'idée de voir stationné là le funeste 4x4 américain, se retournait brusquement parfois pour s'assurer de n'être pas suivi. Lorsque la porte de la salle de classe l'enfermait pour une heure ou deux, même avec le pire des professeurs, il était soulagé. Le soir, au retour, il cheminait en sens inverse, attentif, oppressé. Il avait désormais une sainte horreur du turquoise. La simple vue de cette couleur le faisait frémir.

 Pour Roman, le plus déroutant était l'absence de réaction de son entourage. Ses parents avaient vu le père de son amie comme un banal invité. Maxence l'avait défini comme « Tout à fait normal. Enfin, pour un Américain ! » Brosse s'en désintéressait. Roman évitait Flora autant que possible, n'osait pas aborder le sujet avec Rachel. Seul Enzo l'avait pris au sérieux, ou presque, en lui promettant de faire davantage attention les prochaines fois qu'il croiserait l'homme. Aucun élément extérieur ne corroborait le ressenti de Roman, à tel point qu'il lui arrivait parfois de douter de lui-même. Peut-être devenait-il fou ? Succombait-il à une quelconque forme de paranoïa ? Puis revenaient la gangue glacée autour du cœur, la stupeur dans les muscles, l'étau livide autour du poignet, la voix reptilienne et ce besoin impérieux de fuir. Alors Roman ne doutait plus.

 Avril était là. Le fier hiver paré de rigueur et de vertu avait cédé sous les assauts vigoureux du printemps. Le soleil quittait plus souvent sa grotte de nuages et lardait la nature en pleine résurrection de rayons bienfaisants. Les marronniers et les tilleuls, phénix végétaux, recouvraient enfin un plumage digne et le muguet commençait à éclore, tout comme les velléités festives des habitants. Les rues muettes résonnaient désormais de cris d'enfants. Les bords de Marne étaient déjà bondés, les riverains apparemment désireux de rattraper le temps perdu et d'atteindre leur quota de balades. Les panneaux municipaux proclamaient déjà les principaux rendez-vous de l'été : brocantes, festivals et manifestations sportives. Il n'était pas rare, en sillonnant les rues, de humer quelque alléchante odeur de viande fumée ou de charbon, signes de l'ouverture précoce de la saison des grillades.

 Le 21 avril, soit très exactement trois mois après le cruel jour d'hiver de Roman, Enzo avait prévu une fête pour célébrer son anniversaire et y avait convié toute la classe de terminale. L'Italien faisait l'unanimité parmi ses camarades. Accessible et jovial, il discutait, plaisantait avec tout le monde, et se tenait toujours prêt à donner un coup de main. Il était impossible de lui vouer une inimitié quelconque. La date de la soirée était astucieusement choisie. À la fois présage d'été, dernière occasion avant le début des révisions du baccalauréat, conclusion des vacances de printemps et adieu à l'hiver, même les plus réfractaires trouvèrent une raison d'accepter l'invitation. À rebours des meilleures volontés, Enzo refusa toute compensation financière, et ne demanda aucune participation en nature. Il entendait s'occuper de tout et s'insurgea contre l'éventualité d'un cadeau d'anniversaire. « Mon cadeau sera de vous avoir tous autour de moi, heureux le temps d'une soirée » se plaisait-il à répéter.

 Roman, bien que familier des lieux, était impressionné par l'opulence de la résidence Ferretti à chacune de ses visites. Sise sur les bords de Marne, où les terrains étaient les plus onéreux, elle dressait ses deux étages de crépit gris perle loin au-dessus de l'eau verdâtre de la rivière. Au rez-de-chaussée, la salle à manger était équipée d'une baie vitrée offrant une vue magnifique sur les berges aménagées. Les chambres, desservies par un imposant escalier de marbre aux rampes sculptées de vigne, se trouvaient aux premier et deuxième étages. Toutes étaient munies de hautes fenêtres aux linteaux immaculés. Une salle d'eau à chaque étage évitait de gravir inutilement des volées de marche pour satisfaire un besoin naturel. La décoration intérieure était sobre et moderne, tout en noir et blanc, agrémentée de subtiles touches d'écarlate. Les Ferretti possédaient tout le confort moderne, de la salle cinéma équipée d'un écran démesuré à l'internet par fibre optique, en passant par quelques gadgets domotiques assez utiles : réglage du chauffage à distance, fermeture automatisée des volets roulants à la tombée de la nuit, verrouillage de la porte d'entrée en cas d'oubli, systèmes anti-effraction... L'endroit était maintenu propre par une femme de ménage deux fois par semaine. Ainsi, la maison était belle, aérée, lumineuse, et il était furieusement agréable d'y vivre. Roman l'adorait.

 Le jardin était traversé d'une allée en gravillons. À gauche, derrière la bâtisse, s'étalait une vaste pelouse, jusqu'à une haie de thuyas touffue qui dissimulait le mur mitoyen. Au milieu du gazon, un chêne centenaire pourvoyait son ombre à une longue table de jardin munie de chaises. À droite du chemin de graviers se trouvait le garage. Doté d'une porte manuelle et d'une ouverture plus large destinée aux véhicules, close par un rideau à fermeture automatique, il était assez spacieux pour accueillir le monospace familial, une belle voiture de sport italienne et même, depuis peu, la moto d'Enzo. Au fond du parc, un appentis de bois abritait les outils nécessaires à l'entretien hebdomadaire assuré par le jardinier. Ce simple local disposait d'une surface habitable à faire pâlir d'envie n'importe quel étudiant parisien.

 Pour la soirée, Enzo avait interdit l'accès aux étages en barrant l'escalier d'une banderole chargée de menaces. La grande table en teck du salon avait été poussée contre un mur et chargée de bouteilles d'alcool, de sodas et de grignotages divers. Des chaises et un long sofa encadraient la piste de danse ainsi dégagée. Dans le coin opposé du séjour se trouvait un ordinateur relié à un amplificateur, lui-même connecté à d'élégantes enceintes prêtes à cracher leur décibels. Le chemin vers les sanitaires était évidemment fléché, tout comme celui du réfrigérateur, rempli à ras-bord de bières. Un coin fumeur avait été apprêté au niveau de la table de jardin, sous le chêne. Les parents et la petite sœur s'étaient absentés pour le week-end. Tout était prêt, la fête pouvait commencer.

 Roman passa le début de la soirée en compagnie de Brosse. Mohamed avait le pouvoir surnaturel d'alléger toutes les discussions. Il voltigeait de calembour en contrepèterie, virevoltait entre les considérations futiles sur les chips, nature ou salées, ondulées ou droites, et la supériorité des olives noires sur les vertes. Il glissait à la surface des choses, flottait, esquivait intuitivement les écueils des sujets susceptibles de générer la discorde. Lorsqu'il se trouvait par mégarde embrigadé dans ce genre de conversation, il devenait un joueur de balle au prisonnier. Quand on lui posait une question fermée, il ne l'ouvrait pas et la laissait filer au loin ; une question ouverte, il la saisissait au vol et la renvoyait vers un voisin. Roman en savait peu sur la personnalité profonde de Brosse, et s'en moquait : ce soir, il avait besoin du Mohamed drôle et aérien pour lui chasser les fumerolles de peur de l'esprit.

 Ils s'occupèrent d'abord d'accueillir les invités à la porte, plaisantant avec chaque nouvel arrivant avant de proposer un tour du propriétaire. Entre deux convives, l'un d'entre eux allait tirer une bière du réfrigérateur, puis ils la partageaient et s'enivraient lentement. Roman, légèrement éméché, fut soulagé de voir Rachel arriver sans son horrible paternel. De joie, il eut envie de la serrer dans ses bras et se contenta d'une bise. Maxence survint ensuite et, avisant les yeux enjoués des deux compères portiers, les qualifia d'ivrognes en riant. Un peu plus tard, Flora sonna, presque immédiatement imitée par Corentin. Brosse, intrigué par cet intervalle de temps trop court, déposa quelques soupçons dans l'oreille de Roman. Ce dernier rit et blâma le hasard.

 En allant profiter de l'air frais sous le chêne du jardin, Roman s'aperçut que la soirée ressemblait un peu à ces atomes radioactifs qu'ils étudiaient durant les cours de physique. Il était possible d'isoler trois noyaux : la piste de danse, la cuisine et la table de jardin. La majeure partie du temps, chaque noyau possédait un nombre de protons donné : les danseurs, les discuteurs, les fumeurs ; et souvent, l'isotopie changeait, des neutrons partant s'intégrer à un autre noyau. Parfois, on assistait à une fission, violente et spontanée : un noyau éclatait, ayant absorbé trop de particules de ses voisins ou sous l'effet d'un déclencheur quelconque, en général la musique. Si un nouveau morceau s'avérait décevant, par exemple, la piste de danse explosait dans une étincelante débauche d'énergie primordiale, dispersant ses nucléons aux quatre vents, isolés ou sous forme de produits de fission. Ils erraient quelques instants dans le vide, à la recherche d'une destination, et venaient se coller à la cuisine ou à la table de jardin, par affinités avec discuteurs ou fumeurs, à la recherche du minimum d'effort de liaison. Puis, après un temps, les noyaux de la cuisine et du jardin se désexcitaient en irradiant leurs corpuscules, et la piste de danse se reformait. L'équilibre de l'univers était retrouvé. Certains invités, se dit encore Roman, et il se rangea d'instinct dans cette catégorie, étaient des électrons. Ils se promenaient dans le néant, s'approchaient d'un noyau, s'appropriaient une orbitale quelques instants, irrémédiablement attirés mais infiniment éloignés, bloqués par une inexplicable règle quantique ; et ils repartaient, à l'aveugle, confier un peu de leur maigre énergie à un autre atome.

 Dans ce microcosme agité transparaissaient en filigrane les prémices des défis que tous auraient un jour à affronter : des couples se formaient et se déformaient, des désaccords surgissaient au détour de dialogues inoffensifs ou se résorbaient autour d'un verre partagé, certains excès se montraient ardus à contenir, certains appétits impossibles à satisfaire. Mais au sein de cette soupe atomique de particules baignées d'éthanol régnait une douce euphorie, une sorte de ferveur orageuse, la furieuse puissance vitale de ceux qui ne sont pas encore corrompus par l'âge adulte.

 À minuit, peu après qu'on eut célébré l'anniversaire d'Enzo, la fête devint un maelstrom déstructuré. L'alcoolémie ambiante atteignit son plus haut niveau, et les invités parurent pris de frénésie, comme soumis à un intense bombardement photonique. Roman parcourait alors un étroit sentier au flanc de la falaise lucidité, à deux pas du gouffre de l'ivresse. Il réussissait jusque-là à ne pas trébucher, mais sa prudence était mise à rude épreuve. De temps à autre, il observait Enzo. Son ami avait l'air de s'amuser, mais n'avait touché aucun verre depuis le début de la soirée, à l'exception de la flûte de champagne accompagnant le gâteau. L'Italien demeurait alerte, attentif à ses convives et au bon déroulement de l'événement. Posté sur l'un des hauts tabourets disposés autour du comptoir central de la cuisine, il ressemblait à un mouflon scrutant l'horizon depuis son versant des Alpes. Roman eut un sourire à cette idée. Brosse, ivre depuis longtemps, dormait, vaincu, sur une chaise de jardin. Max et Rachel se livraient à une danse simiesque au milieu du salon. Flora avait disparu. De toute la bande du Tord-Boyard, il ne restait plus que lui, Roman, pour épauler leur hôte. C'était pour cela qu'il voulait absolument rester sur le chemin et ne pas chuter ; mais malgré ses efforts, il était gris et se laissa volontiers faire lorsque Rachel le tira par la main jusqu'à la piste. Il se joignit avec elle à la chorégraphie insensée initiée par Maxence. Il avait chaud et la vision un peu floue ; pourtant, Roman trouva dans ce déhanché incohérent quelques fragments inattendus de joie.

 Les plombs, brusquement fatigués d'être tant sollicités, se vengèrent en bondissant. Une clameur de surprise s'éleva dans le silence. Aussitôt, Enzo prit les choses en main. Il commença par exhorter les convives au calme, puis, passant près de Roman, lui glissa :
 — Je pense que c'est le disjoncteur. Je vais m'occuper des gens ici. Tu pourrais aller voir au garage ?
  Il tendit au jeune homme un trousseau de clefs.
 — Ouvre la petite porte, avance tout droit et passe entre les voitures. Tu arriveras en face d'un meuble suspendu en hauteur, avec quatre portes. Le disjoncteur est dans la troisième porte. Normalement, tu n'auras qu'à appuyer sur le bouton vert pour tout redémarrer. Sinon, viens me chercher, d'accord ?
  De ces indications fort détaillées, Roman n'entendit pas grand-chose à cause du brouhaha environnant. Mais il comprit ce qu'on attendait de lui. Fier d'être jugé digne d'une tâche aussi cruciale, il hocha vivement la tête en signe d'assentiment et s'élança vers le jardin en toute hâte, brandissant le trousseau de clefs d'une main, de l'autre son téléphone portable, lampe torche improvisée.

 Dehors, grâce à la prodigalité de la lune, il faisait moins sombre que dans la maison privée d'électricité. Alors qu'il remontait l'allée gravillonneuse jusqu'au garage, Roman décela un mouvement dans le coin du jardin le plus chichement éclairé, près de l'appentis, juste devant la haie. Il fronça les sourcils, tentative dérisoire pour retrouver son acuité visuelle noyée de vapeurs d'alcool. Une étrange créature remuait, dressée sur quatre pattes, le tronc déformé, couvert de bras. Les deux têtes du cerbère paraissaient rivées l'une à l'autre par les lèvres. Roman reconnut le pardessus de Flora, et la posture raide de Corentin. Il détourna le regard, sentant son entrain s'éteindre, le cœur étreint, recroquevillé comme en présence d'un funèbre présage. Les deux êtres embrassés ne le remarquèrent pas, enferrés dans leur réciproque attirance. Roman, pénétré d'une surprenante mélancolie, inséra la clef dans la serrure du garage. Elle fut plus facile à tourner qu'une page.

 À l'intérieur régnaient pénombre et silence, et une odeur mélangée d'huile et d'essence. L'air était sec et frais, et des formes grotesques immobiles jonchaient le sol et les murs. Roman balaya la pièce de son faisceau lumineux et avisa le passage menant au meuble indiqué par Enzo, entre les deux voitures. Le téléphone s'éteignit soudain, par manque de batterie. Le jeune homme se maudit intérieurement de ne pas l'avoir rechargé avant la fête. Ému et chancelant sous les coups de boutoir de l'alcool, il avança un pied, puis un autre. Un vertige le saisit, et il tangua sur place jusqu'à retrouver l'équilibre. Il fit un nouveau pas, se cogna la main droite au rétroviseur du monospace, laissant choir sa lampe inutile, jura et secoua bêtement la main endolorie en l'air. N'y voyant goutte, il invoqua mentalement le plan encombré du garage et progressa à tâtons jusqu'au meuble. Il ne lui restait plus qu'à ouvrir une des portes pour sauver la soirée d'Enzo. Oui, mais laquelle ? Impossible de dénicher l'information dans le salmigondis d'instructions données à mi-voix par Enzo. Le jeune homme suivit du bout des doigts l'arête inférieure des rangements suspendus jusqu'au fond de la pièce et compta quatre portes. Il fit marche arrière, ouvrit la première, tendit le bras. Ses doigts rencontrèrent une matière plastique souple, enveloppant un contenu mou. Un sac d'engrais, peut-être, ou du terreau... Roman vérifia que rien d'autre n'était dissimulé dans le placard avant de passer au suivant. Là, il palpa une surface froide, métallique. Intrigué, il en suivit les contours. La chose était allongée sur près d'un mètre, rainurée, pourvue d'épaisses branches courbes. Elle s'achevait d'un côté par une sorte de trapèze de bois, de l'autre par un tube de métal étroit surmonté d'un petit aileron, comme un soc de charrue. Plusieurs de ces outils de jardinage étaient rangés là, côte à côte, sur un râtelier. Déçu, Roman ouvrit le troisième placard. Son exploration digitale lui révéla une texture dure, plastique, régulière, et l'alignement caractéristique de petites poignées en relief. Une rangée, deux rangées de fusibles, et, à droite, un boîtier plus gros muni de deux boutons à section carrée, l'un enfoncé, l'autre saillant. Le disjoncteur ! Enfin ! Le jeune homme, joyeux, entendit un petit déclic juste avant de presser l'interrupteur libérateur.

 — Alors, tu trouves ?
 La voix d'Enzo tonna dans l'irruption de lumière, faisant sursauter Roman. Le jeune homme cligna des yeux, blessé par le néon. Du dehors, des exclamations joyeuses parvenaient, étouffées par la porte du garage refermée par l'Italien. Il arborait un air de conspirateur, un doigt dressé devant ses lèvres. Roman haussa les épaules en signe d'incompréhension. L'autre lui fit signe de pivoter sur lui-même. Alors il comprit. Ce qu'il avait pris pour des ustensiles de jardin était une collection rutilante de fusils d'assaut, de ceux qu'on peut voir au journal de vingt heures dans les bras de combattants de la liberté autoproclamés. Des armes dotées d'un chargeur courbe tristement célèbre. Roman déglutit, stupéfait, puis se rasséréna.
 — Tu fais de l'airsoft ? demanda-t-il, satisfait d'avoir si vite trouvé la solution de l'énigme.
 Enzo eut un sourire compatissant.
 — Non, ce sont des vraies.
 Roman écarquilla les yeux, interloqué.
 — Alors dans ce sac, ce n'est pas...
 — De la farine ? Non, pas vraiment.
 Enzo avait traversé le garage d'un pas calme. Il referma tour à tour les trois placards et passa un bras autour des épaules de Roman.
 — Écoute, murmura-t-il, tu n'étais pas censé voir tout ça. Je t'avais dit la troisième porte... Enfin, passons. Tout ça, ce sont les affaires de mon père. C'est mieux de ne pas s'en mêler, si tu vois ce que je veux dire ?
 — Attends... Qu'est-ce que tu essaies de ... Ton père fait du trafic d'armes, du trafic de drogue ? Il est dans la mafia ou quelque chose comme ça ? C'est...
 — Chut, parle moins fort, le coupa l'Italien.
 Il s'arrêta, se plaça face à Roman et le regarda dans les yeux, concentré, sérieux. Cette œillade appuyée tua toutes les questions du jeune homme.
 — Tu dois oublier ce que tu as vu ici, d'accord. Ne jamais en parler à personne, ne pas y repenser. Tout effacer de ta mémoire. Si mon père est au courant, on sera tous les deux dans la merde. Tu comprends ?
 Roman hocha la tête, effrayé d'avoir saisi les sous-entendus.
 — Bon, alors je te fais confiance, conclut simplement Enzo, les joues à nouveau fendues d'un large sourire. On retourne faire la fête ?
 Son interlocuteur opina derechef, plus vigoureusement, brusquement pris d'un vif désir de s'éloigner du meuble.

 Vers cinq heures du matin, du feu brûlant de la fête ne restaient que des cendres. La plupart des invités avaient pris congé ; les moins entraînés à l'exercice dormaient de-ci de-là, épaves abandonnées sur la plage par la marée. Quelques irréductibles acharnés s'excitaient encore sur la piste, pupilles dilatées et teint pâle. Les tables du salon et de la cuisine, constellées de cadavres de bouteilles, témoignaient du massacre. Enzo avait quitté son mirador et prenait enfin un peu de bon temps avec les convives tardifs. Intimidé par la découverte du garage, Roman n'avait pas osé consommer davantage, de peur de ne plus tenir sa parole en laisse. Il avait vu, deux heures plus tôt, Flora et Corentin s'éclipser, main dans la main. Depuis, il demeurait un peu à l'écart des derniers foyers de bonne humeur, un verre d'eau à la main, sobre et un peu abattu, les réflexions écartelées entre l'apparition de cette nouvelle facette de la vie d'Enzo et l'anéantissement définitif de ses espoirs.

 Bientôt, Rachel vint le trouver pour lui annoncer son départ. Il accepta de l'accompagner jusqu'au portail, les épaules basses. Une fois devant la grille, les joues enflammées et le souffle court d'avoir trop dansé, l'Américaine murmura :
 — Well, au revoir, Roman.
 — Au revoir.
 Il pencha la tête pour lui faire la bise... et sentit sur ses lèvres un contact humide et charnu, une fraction d'instant. Un grand flash l'aveugla, l'obligeant à cligner. Désorienté, il tourna la tête vers la source de l'agression. Rachel émit un rire cristallin gêné et courut vers le grand 4x4 gris dont les phares débordant de lumière paraissaient juger le jeune homme. L'Américaine eut un dernier regard bizarre en direction de Roman, puis s'engouffra dans la voiture, qui démarra aussitôt.

 Le lundi suivant, M. Grenier annonça à toute la classe que Rachel, malade, suivrait désormais les cours par correspondance.

Annotations

Vous aimez lire Nicolas Leighton ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0