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  « J’avais 28 ans et j’aspirais à la célébrité. Elle en avait trente-deux, était portugaise, et avait fait plus de vingt heures de route pour me rencontrer. Dès l’instant où je l’ai aperçue, je devinai que j’étais le fruit d’un mensonge. J’avais ses yeux et ses sourcils, j’avais sa bouche, ses cheveux, ses épaules. Nous étions sœurs.

  Son prénom, Gabriela. Elle venait d’Aveiro. Elle parlait vite, un français approximatif, roulait les r et ne cessait de m’appeler « minha irmã ». Je me souviens être restée longuement sur le palier de la porte, du dentifrice plein la bouche, le souffle court et le cœur au galop, à contempler ma semblable apparue de nulle-part. Bien que refusant d’admettre ce qui pourtant sautait aux yeux, je la laissai entrer. Instantanément, mon esprit s’engouffra dans une bataille vaine, tentant de résister à toute explication, rejetant violemment tout signe d’évidence. Mais plus son récit avançait, plus il me fallait admettre que rien ne serait jamais plus comme avant :

  Carmina était arrivée en France en octobre 1961, accompagnée de sa fille Gabriela, âgée de trois ans. On l’employa aux ménages. Main d’œuvre bon marché, elle se distingua vite par ses brillantes prestations. On se l’arracha. Afin de museler la concurrence, on lui fit une offre exclusive : Elle et sa fille seraient logées et nourries chez l’employeur et l’entrée de l’enfant à l’école serait financée.

  Ainsi se mit-elle à travailler pour un des couples les plus prestigieux de l’époque, le couple Belmont-De Cassagne. Si les premières semaines ravirent la jeune immigrée, l’air ne tarda pas à se frelater au sein de l’immense demeure.

  En effet, dès lors que Carmina fit partie de la routine du couple, elle devint totalement invisible à ses yeux. Alors les langues se délièrent et les disputent éclatèrent. Annie Belmont souffrait d’un mal qui la tourmentait : elle ne pouvait concevoir. Une honte pour la jeune femme à qui rien n’avait fait défaut jusque-là. Et plus son mari s’efforçait d’apaiser ses colères, plus en fait, il avivait sa douleur. Carmina s’inquiéta alors à juste titre de son propre secret qu’elle ne pourrait d’ailleurs contenir très longtemps : elle était enceinte.

  Les révélations de la femme de ménage assommèrent le couple. Annie resta alitée plusieurs jours, et Carmina fut accablée de travail : en plus du ménage déjà harassant, elle devait désormais s’employer au repassage, puis le couple estimant la peine insuffisante, elle se vit préparer les petits-déjeuners, déjeuners et dîners des maîtres des lieux.

  À son sixième mois de grossesse, Carmina s’effondra. Elle était arrivée à bout de ses capacités physiques. Le médecin, insurgé que l’on puisse exploiter une femme de la sorte, ordonna qu’elle reste allongée jusqu’au terme de la grossesse. Annie promit alors de veiller sur la future mère et sa fillette de 4 ans.

  Je vis le jour le 18 mai 1962 et ma mère, à qui je fus arrachée par ceux que j’appellerai parents, ne me tint jamais dans ses bras. À peine consciente de ce qui lui arrivait, assujettie aux effets de puissants somnifères, Carmina somnola lourdement plusieurs jours durant et fut rapatriée, elle et sa fille Gabriela, dans son village, près d’Aveiro où elle serait sévèrement battue pour avoir osé s’évader de la maison familiale. »

  Mathilde plisse les yeux. Ses paupières ont la finesse du papier à cigarettes, et dessinent des chemins sinueux au sein desquels tout son être semble se débattre.

  Agathe se trouble. Elle sent sourdre en son être deux sentiments contraires, telles deux flammes divergentes d’un foyer unique qui tenteraient chacune de gagner du terrain. Car si l’histoire l’horrifie par sa monstruosité, elle suscite également en elle une satisfaction honteuse, proche de l’exaltation qui Agathe le sait, n’a pas sa place ici. Pourtant il faut l’admettre, elle tient là le scoop de sa vie. Et plus elle y songe, plus elle sent l’euphorie la gagner car elle a été longue, l’attente du scandale qui la révélerait, la catapulterait enfin à distance des annonces, horoscopes et autres rubriques futiles. Désormais bien réel, le scandale est palpable, à portée de sa main, réduit à quelques minutes sur une bande son. Agathe tente de se reprendre, mais perd le fil de ce qui est raconté.

  À la suite des confidences que lui fit sa sœur aînée, Mathilde éperdue se laissa guider jusqu’à sa mère, à Aveiro.

  À mille lieues des tourments sordides de son auditrice, plongée dans un passé cruel, la détenue raconte le choc de sa rencontre. Elle décrit et revoit la petite chambre archaïque dans laquelle elle est entrée complètement terrifiée, les photos d’elle accrochées sur le mur, ici dans Vogue®, là dans le Time®, les pleurs heureux d’une femme malade, se relevant avec grand peine pour l’accueillir, « Minha filha », les repas de fête et les larmes des trois femmes finalement réunies : Carmina, Gabriela et Mathilde ou plutôt Idélia, là-bas, au Portugal. La détenue évoque la rage qui s’est emparée d’elle, les nuits passées à ressasser l’irrémédiable crime, puis son retour en France avec cette seule idée en tête : se venger.

  Ces derniers mots retiennent l’attention d’Agathe.

  « Il était évident que seule Annie Belmont avait pu concevoir cet ignoble stratagème. J’avais bien plus de mal à saisir comment mon père s’était laissé fourvoyer. De quels artifices avait-elle disposé pour réussir à le faire ployer, lui, un homme intègre et robuste ? Si elle avait débusqué ses points faibles, j’en avais fait de même avec elle et savais parfaitement qu’elle préférerait mourir plutôt que de voir étalé au grand jour son secret le plus honteux, son vice le plus abject. J’allais la dépouiller pour faire reine ma seule et unique mère. Annie vivrait sous l’attente de mon commandement et ramperait pour remplir ma coupe de champagne.

  Je les ai attendus de pieds ferme, la gueule écumant de rage, le cœur vrillé par la déraison. J’avais posé le fusil de mon père sur la grande table du salon, chargé, mais sécurisé. Je voulais faire impression. Je comptais bien qu’ils m’avouent leurs méfaits avant d’accepter tête basse la contrepartie de mon silence. La surprise fut de taille. Ils rentraient du théâtre.

  À peine ont-il franchi le palier de la porte que je les mitraillai d’insultes, hurlant à perdre haleine, tremblant de tout mon corps. Mais bientôt mes invectives se firent moins véhémentes, m’abandonnant comme on délaisse un navire qui prend l’eau, mettant à nu mon cœur, noyau de désespoir qui brûlait mes entrailles et déchirait ma chair. Ma gorge ne pouvait plus contracter qu’un seul mot, que je scandai en boucle et de toutes mes forces : « POURQUOI ? ».

  C’est ma mère qui se saisit de l’arme, la braquant sur moi afin que je m’arrête. Elle rugissait de colère, mais sa peur était limpide. Terrorisée, elle feignait une violence qui ne lui seyait pas. Elle m’avait arraché à une vie de misère, comment osai-je condamner son acte de bravoure ? Je ricanais de mépris et elle haussait le ton, se rapprochant de moi pour se donner courage. Mais malgré ses efforts, elle ne dupait personne : il était évident qu’elle ne tirerait pas. Je le savais fort bien, mon père aussi. »

  Mathilde baisse les yeux. Pour la première fois, ils s’emplissent de larmes. Agathe est parcourue de frissons.

  « Mais il fondit sur elle comme un aigle sur sa proie, la projetant au sol d’une frappe puissante. J’étais abasourdie par sa réaction violente, mais plus encore pétrifiée par la folle étincelle au fond de ses pupilles. Les traits de son visage en étaient secoués, ses lèvres révulsées prédisaient un carnage. Dans sa violente chute, ma mère échappa l’arme. Bien que désorientée, elle voulu se relever, mais il était déjà sur elle et de nouveau la frappa. Puis encore, puis encore... Mon sang se glaça d’épouvante tandis que je le suppliai d’arrêter. Mais il n’entendait pas, ne cédait rien. Telle une bête sauvage, il réitérait ses coups sans discontinuer et sans laisser paraître l’intention d’arrêter. Horrifiée, je hurlai. Il allait la tuer ! Me précipitant alors à corps perdu sur le fusil tombé au sol, je tirai une première fois dans le vide, m’époumonant de toutes mes forces, le sommant d’arrêter. Mais sourd à ma menace et comme possédé, il s’évertuait à la tuméfier. Je lui tirai dessus. »

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