Épisode 4 - La Magie

5 minutes de lecture

 En plein centre-ville, Sébastien vit seul, cela saute aux yeux. Enfin, seul avec son neveu, ce qui ne change pas grand-chose à la qualité d'entretien de la maison. Le jardin, surtout, m'inspire un grand désarroi. Autour de nous, des buissons défraîchis tendent les branches dans un même geste de prière, leur feuillage épars en bataille.

— Alors, que sentez-vous ? s'impatiente l'oncle.

— J'observe.

 La lune est à son premier croissant, l'air doux, les étoiles percent à peine le ciel noir, voilées par les persistantes lueurs urbaines.

— Installez-vous, intimé-je finalement.

 Dans l'ombre, je ne sais dire si son regard trahit la méfiance, l'hostilité ou le simple doute, lorsqu'il s'assoit dans l'herbe rase, dans une chute maladroite. Ses mains nerveuses palpent autour de lui, puis il finit par s'étendre de tout son long.

— Vous pensez réussir à me soigner ? s'inquiète-t-il.

— C'est mon métier.

 Mon ton est plus rude qu'à l'habitude, la fatigue a raison de mon peu de délicatesse. Je toussote avant de reprendre :

— Il n'y a aucune raison que la procédure échoue, rassurez-vous.

— Je ne doute pas de vos compétences, Ailleurs, dit-il, un peu embêté. Simplement, les médecins et soigneurs avant vous n'ont jamais pu qu'apaiser la douleur, pas en venir à bout. C'est comme impossible de réparer ce qui me sert de jambe...

 Il me montre son genou dénudé et sa grande cicatrice bossue. Je lui prends la main, et tâche de me montrer réconfortante en m'accroupissant à ses côtés.

— Que connaissez-vous à la magie, Sébastien ?

— La magie ?

 Il est grand mais si fragile, je le sens par sa main moite. La douleur de son genou diffuse des rayons chaotiques qui me piquent les doigts. Silencieuse, je le toise dans toute sa longueur. Mon absence de réponse l'invite à poursuivre.

— La magie, je sais pour sûr qu'elle existait autrefois, au temps des fées et des géants, des paysages immenses et des créatures fantasques, confie-t-il à voix basse. Il en reste aujourd'hui des traces, des vestiges comme le Tombeau... Paraîtrait-il qu'elle est encore praticable...

 Tourbillon d'ailes blanches. Le vol tourmenté d'un oiseau nous interrompt.

— Et vous, qu'en pensez-vous ? demandé-je.

— La plupart de ceux affirmant la maîtriser sont des charlatans. Quant à moi, je suis bureaucrate, je vis sans magie.

Je vis sans magie. J'amène ma deuxième main à ma broche.

— Vous faites erreur, dis-je, la gorge serrée. Comment pourrais-je vous soigner si vous n'étiez vous-même pas constitué de magie ?

 Il prend une expression pantoise. De la poche interne de mon manteau, je sors une lotion et la laisse goutter sur sa blessure. Des gouttes lourdes et bouillantes comme de l'acier en fusion.

— Ça brûle, glapit-il.

 Je pose ma main sur la cicatrice. Ça y est, je sens que ça commence.

— Je sais, restez tranquille...

 Ma voix se perd dans le monde brouillé, cacophonie de silences. Yeux clos, je chute à travers les couches. Je me laisse partir, posséder par les esprits anciens, ceux qui soignent, ceux qui sauront quoi faire de la plaie brûlante sous ma main, quelque part dans les contrées du Sud.

 Car je suis déjà bien loin.

 Là où j'attends, il fait noir. Et pour seule compagnie, des souvenirs de toi...



— Ne t'en fais pas, c'est normal de perdre le contrôle lors des Dissociations. Garde seulement en tête que tu reviendras toujours à toi. Ne panique pas.

 Tes mains enserrent les miennes avec une conviction touchante.

— Toujours ?

— Je crois, oui.

 Tu ris, projettes des éclats de voix dans le noir qui m'entoure. Ta vision occulte le vide.

— On n'est rien, Ailleurs. Rien du tout.

 Sur le moment, je n'ai pas compris.

— Mais toi, tu es tout pour moi, ai-je souri.

 J'ai soufflé la fumée sur ton visage et n'ai pas demandé plus. Je t'ai regardée, j'ai pensé à combien je t'aimais, combien j'étais chanceuse. Mais pas un instant, je ne me suis doutée.

 C'est fou comme on croit connaître ceux qu'on aime. C'est fou comme on se sent invincibles, amoureux.

— On vieillira ensemble.

 Tu ne l'as jamais promis en retour. J'aurais dû me douter. Poser la question. Maintenant, je sais pourquoi tu n'as pas promis, mais j'ignore encore ce qu'il t'est passé par la tête, Magie. Ou plutôt, l'idée macabre qui y a pourri. Je ne sais pas. Ça me tue, petit à petit. Et ce prénom, ce foutu prénom du Nord, me colle à la peau.

 Mourir dans les bras l'une de l'autre, la belle promesse...

 On s'en est fait des tas, de promesses.

 J'ouvre les yeux, ton visage s'éclipse.

 Ma main dévoile un genou exempt de toute cicatrice, Sébastien me scrute. Il respire par soubresauts, la chemise trempée de sueur, les yeux agités. Il cherche sur mon visage l'explication au miracle dont il vient d'être frappé.

— Je n'ai plus mal... s'ébahit-il.

— Alors j'ai réussi mon travail.

 Je me redresse et l'aide comme je peux à faire de même, en dépit de sa carrure de titan.

— Je vais dormir, annoncé-je, vous devriez faire de même. Ce genre de soins est épuisant, le sommeil est essentiel pour récupérer.

 Sébastien braque des yeux immenses sur moi. J'ai du mal à savoir quelle émotion y lire.

— Merci, souffle-t-il finalement.

— C'est tout naturel. Bonne nuit, Sébastien.

— Bonne nuit.

 Je quitte le jardin d'un pas pressé, passe la porte vitrée, le salon vide, rejoins les escaliers, gravis les marches, les yeux humides. J'essuie les larmes qui roulent malgré moi, quand, arrivée devant la porte de ma chambre, je m'arrête net. Le battant entrebâillé vomit un rectangle de lumière sur l'obscurité du couloir.

— Charlie ? dis-je en entrant.

 Une lueur m'aveugle. Celle d'une lampe à huile que l'apprenti, de profil, pend au-dessus de son visage figé. Figé d'horreur. J'abaisse le regard et réalise ce qui le tient dans une telle paralysie.

— Je vous défends d'y toucher ! m'exclamé-je.

 Il recule, me toise, bafouille.


— Excusez-moi, je ne pensais pas à mal...

— Reculez.

 Furieuse malgré moi, j'arrache le vase opaque de l'établi où je l'avais installé, en ferme l'opercule, le plaque contre ma poitrine d'un geste précipité, presque sauvage.

 Je tremble autant que lui, si ce n'est plus, l'impression d'être mise à nu. Et pourtant, c'est toi qu'il a vu.

 Charlie déguerpit sans un mot de plus. La porte claque, le silence me pèse tout à coup. Le vase dans les bras, immobile devant le battant clos, la même fatalité me revient.

Il t'a vu.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Vous aimez lire Millie M. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0