Épisode 5 - Le grand jour

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 Aujourd'hui, c'est le grand jour. Vase sous le bras, j'émerge de la propriété de Sébastien d'un pas aussi pressé qu'hésitant. La brise matinale s'engouffre sous les pans de ma robe noire et fait danser les planosis fleuris qui, le long des façades, frissonnent contre le verre. Le Soleil pointe tout juste. Les toits limés de la capitale édentent l'azur rougeoyant, les oiseaux blancs battent des ailes, un dirigeable passe, très haut dans le ciel.

 La vie suit son cours et pourtant, l'air est étrange. Je m'apprête à commettre un grave délit, j'ignore encore si je suis prête.

— Ailleurs ?

 Je fais volte-face. Charlie se tient là, au pas de la porte que je viens de franchir. Il me regarde, scrute furtivement le vase. Il y prend peur et revient à moi.

— Que faites-vous ? s'enquit-il aussitôt.

— Je pars pour la journée.

— Sans avoir petit-déjeuné ?

— Je n'ai pas très faim.

— Où allez-vous ?

— Je ne crois pas que cela vous regarde.

 Nous nous taisons. J'ignore ce qu'il pense de moi, après sa découverte de la veille. Je sais bien que c'est de sa faute et que je ne devrais pas m'en sentir coupable, mais j'ai honte.

— Je suis désolé pour hier soir, répond-il. Je n'aurais pas dû.

 Charlie paraît navré et pas le moins du monde désapointé ou écœuré à ce sujet, comme je l'avais imaginé. Je hoche la tête sans un mot. Il continue :

— Dans le train, vous m'aviez dit rejoindre un être cher. Est-ce ce là l'objet de votre escapade ?

— En quelque sorte, oui.

 Là, son visage se tord drôlement. Une certaine frayeur se lit dans ses yeux noirs et pourtant, à ses lèvres, un sourire s'étire.

— Je viens avec vous ! s'exclame-t-il, piqué d'un enthousiasme trop soudain.

— Je ne suis pas certaine que...

 Mais en quatre grandes enjambées, il est déjà à mes côtés. Dans la tentative vaine de le dissuader, je jette un œil à ma montre à gousset.

— Il est six heures, dis-je. L'Université n'ouvre-t-elle pas bientôt ?

— Je n'ai pas cours aujourd'hui, rétorque-t-il. Allez, ne me laissez pas tourner en rond, seul à la maison ! Je me ferais une joie de rencontrer cette personne chère à vos yeux.

 Charlie est un bon menteur, seulement ses mains nerveuses le trahissent.

— De plus, ajoute-t-il, les rues ne sont pas sures à cette heure. Je préfère vous accompagner, c'est là mon devoir de gentilhomme.

 Fatiguée d'argumenter, je me résigne et reprends ma route, le grand apprenti à mes côtés. Les mains dans les poches de son pantalon en toile, il tente de se donner un air décontracté. Nous gardons une distance respectueuse et un silence absolu, dans lequel le chahut de la circulation m'empêche de plonger.

 Cette hésitante proximité a quelque chose de rassurant, cela dit. Je pars te retrouver, Magie, et le garçon à mes côtés m'empêche de trop penser à toi.

— Vous savez combien le chemin va être long ? m'assurai-je. Peut-être trois ou quatre heures de marche.

— Eh bien, ça me dégourdira un peu.

 Je souris. Et ainsi, pour une raison qui m'échappe, Charlie m'accompagne à l'un des Six Sanctuaires.

***

 On dit des Géants qu'ils aimaient la lumière, et que de cette passion naquirent les plus grands incendies. On dit qu'ils avaient peur du noir comme on craint le trépas. Qu'ils vivaient rarement seuls, se prenaient dans les bras. On dit que dans leurs yeux, subsistait une essence plus vive que ce qui jamais anima un Homme. Qu'une fois amoureux, ils étaient immortels.

Toi et moi, on s'est longtemps reconnues en leur image. Mais aujourd'hui, alors que je marche sans toi au milieu de leurs ossements, je ne sais plus.

 C'était ton rêve et je l'accomplis seule, tes restes sous les bras, un apprenti joaillier sur les talons. Traverser le Tombeau est une expérience stupéfiante, m'avait-on avertie, avant mon départ. Je peux en attester.

 Foulant le sable roux, poussière de nos ancêtres, nous voilà tout émus. Entre les fragments de squelettes géants, des statues érigées par les Hommes arborent des visages captivants. Elles ont le même front plat et le nez aquilin, les mêmes sourcils épais, mais jamais la même expression.

 Il y a la tristesse douce, avec les larmes sculptées à même les joues, et celle plus intense, dont la douleur me fait écho. Il y a la joie aux sourires éclatants, la farouche détermination, la rage dévastatrice, les regards soupirants qu'échangent des amoureux. Autant d'émotions qui ne me pétrissent plus, dont je ne garde que d'abstraites impressions.

 D'autant plus troublants, parmi les représentations de cette Histoire idyllique, les ossements prennent la poussière. Les vrais Géants sont là, et on est bouleversé par leur souvenir transformé, par notre propre reflet.

 Le pas maladroit, Charlie et moi les regardons sans bruit, interdits. D'ici, depuis le contrebas de la Capitale, nous n'entendons pas la ville. Quant aux oiseaux et autres bêtes, tous évitent les environs. On dit qu'ils sentent des présences qui nous échappent. Et pourtant, si je tends l'oreille, je crois percevoir des sons, des échos lugubres, passionnels, inhumains, des complaintes. Peut-être des prières.

 Je m'arrête à l'ombre d'une des sculptures. Celle-ci a les mains croisées sur la poitrine, les yeux figés au sol dans une expression apaisée. Depuis ses trois mètres de haut, elle semble me toiser avec compassion. On tomberait amoureux d'une telle figure.

— Qu'y a-t-il ? demande mon compagnon à demi-voix.

 D'un même revers de manche, il essuie son front et frotte ses yeux humides.

— J'aimerais que vous me laissiez, maintenant, dis-je.

— Maintenant ?

— Oui.

 Il regarde autour, sachant déjà qu'il n'y trouvera rien ni personne. Le parterre de grains roux s'étend jusqu'à perte de vue, quelquefois tranché de silhouettes immenses.

— C'est ici que je voulais venir, annoncé-je finalement.

— Et votre être cher ?

— Je le retrouverai quand même.

— Lui ? m'interroge-t-il, montrant du doigt le vase sous mon aisselle. C'est donc cela ?

 Je sens mon visage trahir ma stupeur. Sait-il ?

— Ailleurs, je ne vous laisserai pas faire, proteste-t-il alors. Je n'en dormirais plus la nuit.

— Vous savez...? bredouillé-je, secouée d'un nouveau tressaillement.

— Je ne suis pas connaisseur des pratiques du Nord, mais je ne suis pas sot non plus. Je me doute bien que vous ne vous baladez pas avec... avec ce vase juste pour le plaisir. Je me suis renseigné, et votre habit le confirme, vous êtes... vous êtes en deuil. De cet être cher dont vous m'avez parlé, n'est-ce pas ? Sinon, pourquoi demander à dormir chez moi, plutôt que chez lui...?

 Sa déduction me frappe, c'est la première fois que je l'entends dire à voix haute. Je suis en deuil.

 Dans l'ombre, ses yeux noirs m'apparaissent d'autant plus sombres, et arqué au-dessus de moi, si grand, sa conviction n'en est que plus effective. Comment vais-je faire pour m'en débarrasser ? Physiquement, il m'est supérieur, c'est idéniable.

 C'est alors que me vient une idée, et déjà, ma main glisse vers la poche de mon manteau.

Je ne vous laisserai pas faire, votre vie est précieuse, réitère-t-il.

— Pardon ? relevé-je, interrompant mon mouvement. De quoi-

— Votre vie m'est précieuse, vous comptez pour moi... et je suis certain qu'ici, vous compterez pour d'autres. Ailleurs, regardez-moi.

 Je le regarde.

 Il pose une main déclicate sur mon épaule, dont je n'ai pas l'énergie de me défaire tant la perplexité me paralyse. Son sourire assymétrique est différent, il n'a plus son innocence, son charme... il est crispé. Préoccupé.

— Charlie, que pensez-vous que je m'apprête à faire ? demandé-je finalement, réunissant assez de lucidité pour formuler une phrase.

— Le rejoindre... dit-il en montrant à nouveau le vase.

— Comment ?

 Cette fois-ci, c'est lui qui paraît confus. Il se tait.

— En m'ôtant la vie ? dis-je finalement.

— Oui... enfin...

 Il retire sa main, réalisant à son tour l'ampleur de notre malentendu.

— Pour l'amour du ciel, Charlie ! m'exclamé-je alors, entre colère et nervosité, en partie soulagée par la fin de notre contact. Oubliez cette idée absurde !

— Mais alors, comment comptez-vous le rejoindre...?

— LA rejoindre, corrigé-je, irritée par ses multiples écarts. Et puis, ça ne vous regarde pas. Mais je ne compte pas me... enfin, Charlie ! Me pensez-vous si faible ?

 Furieuse, je ne lui laisse pas le temps de répondre, ou d'en demander plus. Lui tournant le dos, je m'extraie de l'ombre de la statue empathique. Son aura me fait un drôle d'effet, dans un pareil état d'agacement. Elle dissone.

— Attendez-moi ici ! crié-je derrière mon épaule.

— Je ne vous pense pas faible ! s'époumonne l'apprenti.

 Je me fige, surprise.

— Je vous pense égarée ! poursuit-il, se rapprochant d'une démarche sévère. Vous êtes brave, sans aucun doute... brave, mais aveuglée. Vous agissez comme si vous n'existiez pas vraiment, Ailleurs, et vous portez bien votre nom, car vous n'êtes jamais vraiment ici.

 Ce sont maintenant des reproches qu'il m'adresse.

— Mais vous appartenez à ce monde. Désormais, et c'est bien votre faute, vous faites aussi partie du mien.

 Il m'attrape le poignet pour que je lui fasse complètement face.

— Aussi, je veux savoir comment-

 Charlie est aveuglé d'un nuage de poudre ocre.

 Celui que je viens de lui lancer au visage. Il tousse, recule, le regard assassin et trahi... avant de s'écrouler sur le sable.

— Je ne serais pas longue, soufflé-je à mi-voix.

 Submergée par ses paroles, je m'en vais trouver le lieu idéal pour ma profanation.

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Un petit poème pour égayer votre journée, à interpréter comme bon vous semble.

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PS: Non, le dessin de la couverture n'est pas de moi :/
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