Épisode 3 - Ce n'est pas toi

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 Le bâtiment immense m'étourdit presque. Université des Sciences de l'Artisanat. Les lettres d'argent surplombant l'entrée s'abreuvent des rayons ocre pour en foudroyer les regards trop curieux. Le mien glisse sur les colonnes en torsades qui gardent le parvis, sur les fenêtres si larges et les terrasses animées, les arches et le lierre que le toit déverse en cascades. La façade de l'institut laisse deviner un campus agréable.

 En cette fin d'après-midi, la place se gorge autour de moi. Les citadins rentrent du travail d'un pas pressé. Les costumes, salopettes et cotillons s'agitent, tempête de carreaux et de tissus colorés. J'ai l'impression d'être de trop. Le tableau est impeccable, tout le monde est porté sur lui-même et songe au dîner qui l'attend, à ses proches, son petit chez soi. Tout le monde sait où il va, et il y a moi.

 Je me rappelle mon petit appartement du Nord, avec les fenêtres minces et les toits biseautés. Le poêle noirci du salon, les moulures des plinthes et la chaussée impraticable. La chaleur de ces terres nouvelles m'étouffe, me colle, me rend nostalgique de nos hivers de givre. Je sais pourtant que tu l'adorerais, cette effervescence du Sud, si tu étais toujours avec moi.

 La sonnerie de l'université éclate ; derrière elle, le tintamarre joyeux des étudiants prend d'assaut les escaliers. Je me lève de mon banc, me dresse sur la pointe des pieds, à la recherche d'un manteau couleur de jade. Il me faut attendre plusieurs minutes pour qu'enfin il apparaisse, cerclé d'un groupe d'autres élèves. Je prends mon courage à deux mains et les rejoins, l'air le plus enjoué possible figé à mes lèvres.

— Bonsoir Charlie.

 Je le salue de la main. Il s'arrête au milieu du groupe, une expression qui m'est illisible au visage. Ses amis ralentissent aussi, leur conversation se perd dans la foule.

— Vous souvenez-vous de moi ? l'interrogé-je.

— Quelle question ! s'exclame-t-il alors, un éclat joueur retrouvé dans les yeux. La nordique !

 Je hoche la tête sans me confronter au trio qui l'encercle.

— Ailleurs, c'est ça ?

— C'est mon nom, acquiescé-je.

 Il se tourne vers les autres pour me les présenter. Des prénoms et des visages que j'oublierai trop tôt.

 Mes yeux ne le quittent pas. Il a l'air si à l'aise, toujours piqué d'enthousiasme. Ses sourcils prononcés, si souples au-dessus de son regard noir, inspirent une assurance que sa grande taille accentue. Quand il rit — ce qu'il fait à plaisir — ses lèvres dévoilent une dentition asymétrique ; les canines du côté droit sont comme écourtées, râpées. Cette disparité fait tout son charme, et il le sait sans doute.

— Que faites-vous par ici ? m'interroge-t-il finalement.

— J'aurais une faveur à vous demander, en retour de quoi je suis prête à offrir mes services.

 Il hausse un sourcil, intrigué. Ses amis, après quelques salutations échangées, finissent par s'éclipser. Il les suit du regard avant de revenir à moi.

— Je vous écoute.

***

— Mon Chacha ! s'écrie une voix d'homme, graveleuse et tremblante.

 Depuis le palier, j'entends les éclats de voix émues et les embrassades. J'ai vue sur une partie du salon, mais je n'ose pas y laisser trainer mon regard étranger, alors je détaille l'embrasure de la porte et sa simplicité sudiste. La peinture turquoise craquèle dans les coins, l'usure marque les gonds de traces noircies.

 Des pas approchent, je me raidis.

 Un homme s'avance d'une foulée bancale, gigantesque à en râper le plafond. Il dépasse Charlie d'une bonne tête, et nous devons l'un l'autre plier le cou pour nous regarder.

— Mon oncle, voici Ailleurs.

— Quel prénom charmant, commente le géant.

 Il a une malice dans les yeux, la même que l'apprenti joaillier. L'oncle me tend une main forte que je saisis sans détour, avant de s'introduire :

— Je m'appelle Sébastien. Moins original que vous, je l'avoue, sourit-il.

— C'est une manie du Nord, de se vouloir original... ironisé-je. Merci pour votre accueil, Sébastien. Je ne vous dérangerai pas longtemps, c'est promis.

 La pièce est vaste derrière lui, peu aménagée. Le Soleil prend la plus grande place, s'écrase sur le parquet de planches effilées, lèche par quadrillages les murs ambrés.

— Restez le temps qu'il faudra, me rassure-t-il. Merci à vous d'offrir gracieusement vos services.

— C'est tout naturel, dis-je d'une voix franche, vous m'hébergez. Je m'occuperai de votre problème dès ce soir. L'obscurité est nécessaire.

 Il hoche la tête avant de soupirer :

— Vous ne serez pas la première à essayer... M'enfin, puisque c'est gratuit...! Et puis, mon neveu semble vous faire confiance.

 Il se penche vers ce dernier, lequel lui adresse un sourire compatissant. Sûrement des mois — si ce ne sont des années — que Sébastien enchaîne les prestations, en vain.

— Je ferai de mon mieux, promis-je.

 Le plus jeune pousse alors l'autre du coude :

— À nous de remplir notre part du contrat, ne pensez-vous pas, mon oncle ? suggère-t-il.

 Celui-ci se gratte la barbe, jette un œil à sa montre à gousset.

— Tu as raison, j'ai du travail de toute façon, prétexte-t-il, se détournant déjà. Allez va, montre-lui l'étage. Qu'elle puisse se décharger de sa malle.

 L'homme s'éclipse de sa démarche claudicante et nous prenons l'escalier en direction de l'étage. Charlie est un vrai moulin à paroles, il raconte tout ce qui lui passe par la tête, pour combler le vide que je laisse entre nous.

 Je n'aime pas bavarder, ça doit le mettre mal à l'aise. Je peux le sentir ; tous ces regards nerveux jetés par-dessus son épaule, alors que nous montons et qu'il déballe des mots qui m'échappent, lui échappent à lui-même, qu'il lance sans but, qui dévalent les marches, rebondissent et s'envolent aussi vite. Des mots sans poids, des cordes, des liens, des mains vers mon mutisme. Je ne sais les saisir.

 Depuis ton départ, j'éprouve bien du mal à m'ancrer au présent. Un silence et je m'éclipse, une réminiscence m'efface. Alors, je ne peux m'empêcher de songer, un œil lointain porté à l'instant...

J'aurais voulu que ce soit toi qui me guides, qui m'ouvres la porte de cette chambre coquette. Mais c'est lui, cet inconnu du train, et un instant je perds pied, c'est le grand vertige, la confusion. Que fais-je ici sans toi, loin de tout ?

Ah oui, j'avais oublié cette idée folle.

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