Tea-party de l'Impératrice

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Isladora posa son unique plateau sur la table basse poussiéreuse du petit salon attenant à la salle du trône. Les tasses dépareillées et ébréchées tintèrent lorsqu’elle y versa le thé. Elle se laissa tomber dans un des fauteuils dont elle venait d’ôter les tissus qui les recouvraient depuis près de cinq ans. La poussière volait toujours dans la pièce, mais entre une atmosphère opaque et une température en dessous de zéro, elle avait choisi.

Les deux adolescents et l’enfant la regardaient de leurs yeux ronds. La jeune fille prit sa tasse, en regarda longuement le fond, avant de secouer la tête.

— Imp…

— Isladora, s’il vous plaît, la coupa-t-elle immédiatement. Je ne suis pas Impératrice.

— Isladora. Comment vous dire… Qu’est-ce que vous faites, là ?

— J’essaie de comprendre ce que vous venez faire ici, déclara-t-elle en prenant une gorgée de son thé jaune. Et pourquoi vous voulez me donner cet enfant. À moi. En particulier. De toutes les personnes du monde, pourquoi moi ? Qui vous a demandé quelque chose d’aussi difficile ? Pourquoi vous êtes là aussi tôt ? Et je vous évite les questions habituelles sur vous, vos origines, votre âge, la raison pour laquelle vous obéissez à des entités imaginaires… ?

Les deux adolescents échangèrent un regard. Et un sourire. Le jeune homme assit l’enfant sur son genou et fit signe à sa camarade de commencer. Elle secoua la tête et fit mine de siroter son thé sans y tremper ses lèvres.

— Bon, d’accord. Je veux bien parler de l’enfant, mais c’est toi qui t’occupes du reste, Melinn.

— Très bien.

— Alors, cet enfant s’appelle Fören de Castillon, il est le fils de la Reine Agathara de Castillon et de son majordome, en danger constant de mort, comme tous les bâtards d’ailleurs. Il a… Ça fait combien de temps qu’on est partis, déjà ?

— Trois ans, Alex, trois ans.

— Donc il en a quatre. Cinq au premier jour de l’été. Pas de traits particuliers, du moins pour l’instant.

— Pas de traits particuliers ? s’étonna l’intéressée. Mais qu’est-ce qu’il fait là, alors ? Pourquoi moi ?

— Disons qu’il a des ennemis surpuissants pour son âge.

— Ah ?

— Quatre royaumes, deux empires. Et une république sur une petite île de la mer de la Princesse. Toutes leurs armées qui le poursuivent.

— Et Ghé fait partie de la liste ?

— Non, heureusement. On avait surtout peur de vous y ajouter, mais visiblement…

— Donc, si j’ai bien compris, vous me demandez de le protéger ? Qui vous a donné cette mission ?

Ils échangèrent un autre regard. Un peu plus gêné, celui-là.

— Personne. En fait, c’est l’Étoile de Feu qui nous a dit que vous deviez vous sentir seule, depuis le temps. Elle croit que vous n’êtes pas celle qu’on dit et elle a réussi à nous en convaincre. On voulait le lui confier mais elle était trop occupée, une histoire de monstre ancien qui ravageait le désert et dont elle n’a pas voulu nous laisser nous occuper.

— Donc, vous avez rencontré Fan’hara ? Elle va bien ?

— Très bien. Elle nous a demandé de vous passer le bonjour, d’ailleurs. Enfin, si on arrivait à vous trouver.

— Donc pas de prophétie, pas de timing, pas de lien avec les Dieux, juste le hasard et beaucoup de chance. Et un bâtard. Avec beaucoup trop d’ennemis pour que ce soit normal. Sa mère est morte sans autre héritier ?

— La succession est assurée, mais il reste un mystère à propos de la lignée de son père, une histoire de sang du dragon chez son arrière-arrière-grand-père qui descendrait d’un ancien Roi Bestial, rien de très clair mais ça remettrait en cause la répartition des terres à l’ouest de la Princesse.

— Sur un aussi grand territoire ?

Ils haussèrent les épaules.

— Génial, soupira l’Impératrice en se prenant la tête dans les mains. Des querelles de territoires. Je n’ai pas que ça à faire, vous savez. Vous ne voulez pas le garder, vous ? D’ailleurs, pourquoi vous ?

— Pourquoi… nous ? Ah, pourquoi nous, oui d’accord. Moi, je suis l’écuyer du Roi et Melinn était une bûcheronne de la ville voisine, son père voulait la marier, on est tombés amoureux… Vous voyez le tableau. Et non, on ne peut pas le garder, vous imaginez bien qu’à notre âge, passer notre vie à fuir, à nous battre…

— Et mentir, visiblement, ça ne vous dérange pas, glissa Isladora en reposant sa tasse de thé et en se servant en biscuits.

— Comment ça ?

— Vous vous attendiez vraiment à ce que ça marche ? s’exclama-t-elle en retenant non sans mal un éclat de rire qui l’aurait faite s’étouffer. Votre seule motivation, c’est « on me l’a demandé » et « je l’aime » ? Et vous êtes parvenus, sans rien d’autre qu’une épée, à traverser déserts et taïga avec quatre ou cinq armées derrière vous qui pourchassaient un enfant pour une histoire de territoires ? Vous, seuls dommages collatéraux ? Et moi, oh, une femme avec laquelle je me suis disputée il y a bien dix ans de ça vous a dit que j’aurais besoin d’un peu de compagnie, alors vous vous êtes dit, tiens, plutôt que de le donner à n’importe qui, on va le donner à une meurtrière qui a la réputation la plus sanglante, la plus terrifiante, celle qui est censée avoir exterminé des centaines de personnes pour le plaisir, il paraît qu’elle tue aussi les enfants ! Vous me prenez pour qui, sérieusement ? Et puis il n’a pas cinq ans, votre machin, là !

L’enfant la regarda, babilla, arrachant un sourire amer à l’Impératrice qui se reprit et s’enfonça un peu plus dans son siège en détournant les yeux, choisissant plutôt la jeune fille comme proie.

— Mais Melinn, si du moins tel est ton nom, jeune fille, n’est pas la mère. La marraine, peut-être, qu’en sais-je ? Une simple inconnue. Ou la raison pour laquelle vous êtes ici.

À ses mots, la jeune fille s’étouffa avec son thé.

— Quoi ? s’indigna-t-elle en s’essuyant d’un revers de la manche. Moi ? Et puis quoi encore ?

— C’est toi qui as l’épée.

— Et ?

— Tu sais t’en servir. Et j’ai suffisamment combattu pour savoir que tu n’as pas appris seule à l’utiliser. Si quelqu’un a du sang royal dans cette pièce, c’est toi.

— Attendez, vous pouvez répéter ?

— Pas vraiment, non. J’ai autre chose à faire. Alors soit vous me dîtes ce que vous me voulez et ce que vous faites vraiment ici, soit je vous…

Elle croisa le regard de l’enfant, soupira et reprit.

— Soit je vous jette dehors. Par respect pour lui.

Le regard qu’elle posa sur eux les fit se détourner, chacun de leur côté. Le jeune homme, le plus fragile, fut le premier à craquer.

— C’était son idée ! C’est elle qui a voulu…

— Je m’en fiche, de ça, le coupa-t-elle en reposant sa tasse. Ce que je veux savoir, c’est qui vous envoie. Quel dieu ? Quel imbécile de dieu ?

La jeune fille sursauta en entendant le qualificatif. Dans sa coupelle tombèrent quelques gouttes transparentes. Les sourcils froncés d’Isladora se détendirent lorsqu’elle croisa ses yeux. Ses lèvres, elles, s’étendirent à un point presque effrayant, dévoilant ses dents.

— Je savais bien qu’il y avait quelque chose d’étrange dans cette pièce, murmura-t-elle en se levant et en s’approchant de sa proie.

Elle glissa une main le long de la joue de la jeune fille, son visage si proche du sien que ses yeux s’y reflétaient comme la lune dans un lac paisible. Sauf que la lune était d’ombre et le lac de boue et que sous la main de l’Impératrice, derrière l’oreille de la jeune fille, une longue marque glissait le long de sa gorge.

Son doigt suivit ce trait plus clair qui glissait entre la mâchoire et la jugulaire, ligne d’or qu’elle avait vue, revue, mais qui n’avait jamais autant brillé que sur cette demoiselle. Sans doute était-ce dû au teint de sa peau, à la chaleur qu’elle dégageait, à la beauté et à l’élégance de ces mèches noires qui ne laissaient que rarement transparaître les rayons du soleil d’été qui descendaient, si elle ne se trompait pas, comme un voile jusqu’à ses hanches.

— L’auréole d’or, murmura l’Impératrice, se délectant de cette vue délicieuse. Une fille de Méridien.

— Quoi ?

Elle laissa s’écouler l’océan noir et ses longues vagues qui s’échappaient en épaisses mèches tourbillonnantes, puis se redressa.

— Vous restez avec moi, tous les trois, déclara-t-elle d’un ton assuré.

De sa main gauche, elle empoigna le plateau et la théière puis se dirigea vers la porte de la cuisine. De l’autre, elle enserrait son pendentif avec une telle force que dans sa main se dessinait nettement la forme du cheval. Son cœur battait avec une telle vigueur, sans qu’elle ne comprenne pourquoi.

Et puis il rata un battement. Sa main lâcha le plateau. Ses jambes se dérobèrent sous son poids.

Il lui avait fallu du temps pour réaliser.

Elle n’était plus seule.

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