Chapitre 1 : Les interdits

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  - Attends… Tu te moques de moi, c’est ça ?

  Enveloppée dans son habituel brouillard de fumée, l’atmosphère qui régnait sur les terrasses de la ville était plus que jamais irrespirable. Depuis quelque temps, le trafic aérien s’était intensifié suite à l’implantation d’une nouvelle entreprise dans la région. Mais ce jour-là, ce qui rendait l’air plus lourd que jamais ce n’étaient pas tant les émanations de gaz, les odeurs de nourriture ou la chaleur estivale que l’ambiance électrique régnant autour d’une des tables du café.

  - Pas le moins du monde.

  Deux coupes de glace aromatisée au miel et au sirop de citron apparurent sur la table, sans pour autant perturber le face-à-face qui était en train de se jouer. Le clocher de la ville sonna quinze heures.

  - Tu es donc sérieuse quand tu me dis que tu veux vraiment partir à la recherche de Marmottes Mariachies ? Tu veux vraiment lâcher tes études et dépenser toutes tes économies pour traverser un océan, dans l’unique but de chasser un animal fantastique ?

  Les deux jeunes femmes se dévisageaient aussi contrariées l’une que l’autre. Comme si le hasard cherchait à rendre cette dispute plus théâtrale encore, un dirigeable passa au-dessus de la terrasse plongeant les deux amies dans l’ombre.

  - Tu étais bien moins cynique avant…

  - Mais enfin Tara, ce n’est pas une question de cynisme ! Il y a tout un monde entre inventer des histoires stupides et ça !

  Se forçant à adopter un air calme et détaché, Tara goûta tranquillement à sa glace, inspira profondément puis enfin daigna répondre :

  - Il faut porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.

  - Mais ce n'est pas possible ! S’énerva Sasha. La philo t’est montée à la tête, ma parole ! Tu ne peux pas citer du Nietzsche à tout bout de champs et penser que ça réglera tous tes problèmes. Grandis un peu ! Cette conversation remonte à plus de six ans maintenant, et ce n’était qu’une simple blague !

  Le contraste entre les deux jeunes femmes était saisissant. Si Tara se faisait un devoir de garder une attitude digne et déterminée, Sasha elle sortait de ses gonds. Les poings serrés maltraitant sa cuillère, le visage rougi et fermé, elle était visiblement aussi choquée qu’outrée d’entendre des propos pareils. La dispute était d’autant plus violente qu’inhabituelle.

  - Ce n’est pas la peine d’en faire un drame… Reprit Tara. Ce n’est qu’un voyage après tout. Nietzsche ou pas, on dit bien qu’ils forment la jeunesse, non ? Tenta-t-elle d’ironiser.

  Excédée de cette conversation en tout point ubuesque, Sacha se leva.

  - Tu es complètement folle. Personne n’arrête de brillantes études avec un doctorat à la clef pour aller à la chasse aux chimères. Les Marmottes Mariachies n'existent pas. Ce n'était qu'un délire ! Une simple question qui avait pour but de te faire rire, pas de te gâcher la vie !

  Profondément blessée par ces mots, Tara décida qu’il était grand temps que cette conversation cesse. Autant elle savait que sa décision pourrait en étonner plus d’un, autant elle n’avait pas imaginé une seule seconde que Sasha pourrait réagir d’une telle façon. Si une autre personne s’était permise de lui parler sur ce ton, elle l’aurait payée très cher. Mais il s’agissait de Sasha… Alors elle résolut partir avant que quelque chose ne soit réellement brisé. Elle jeta quelques pièces sur la table et partit sans un mot de plus, sous le regard à la fois médusé et furibond de Sasha.

  S’enfonçant dans les ruelles sombres du centre, elle se dépêcha de remettre sa cape. Il n’était pas de bon ton de parcourir les bas-fonds de la ville lorsqu’on était une jeune femme seule… Aussi débrouillarde soit-on. Et puis, il fallait bien avouer que si les beaux quartiers étaient en proie à la chaleur étouffante de l’été, ce n’était pas le cas des quartiers industriels : plus on s’éloignait de la Citadelle, plus le brouillard se faisait épais. Dans l’ombre du centre fortifié réservé à l’aristocratie, la Vieille Ville - comme on l’appelait - s’étendait dans les vestiges d’une ancienne cité au passé oublié, où la chaleur de l’été ne pénétrait que rarement.

  Malgré un sens de l’orientation quelque peu douteux, Tara ne se perdait jamais dans les rues embrouillées et mal éclairées de la Vieille Ville. Aussi, il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour rejoindre la petite place Claudia. Au centre, s’y trouvait une ancienne fontaine à obélisque gravé d’inscriptions au sens depuis longtemps perdu. Tara aimait cet endroit. Peu de gens le connaissait. D’ailleurs, peu de gens s’y seraient intéressés s’ils l’avaient connus. Les habitants du quartier n’en avait cure et les autres ne mettaient jamais les pieds ici. C’était donc son endroit à elle. Elle se laissa glisser contre la bordure de la fontaine au bord des larmes. Pourquoi Sasha avait-elle réagi avec autant de violence ? Peut-être que son projet était ridicule certes, mais les amis ne doivent-ils pas se soutenir en toute circonstance ? Tournant et retournant ce qu’il venait de se passer dans sa tête, elle n’entendit pas les pas qui résonnaient derrière elle.

  - Vous ne devriez pas pleurer, Miss.

  Un mouchoir apparu sous le nez de Tara à sa plus grande surprise. Elle leva les yeux et reconnut le jeune garçon qui se tenait devant elle. Elle accepta le morceau de tissus en reniflant.

  - Merci Aran.

  Interprétant son sourire comme une invitation, il s’assit sur la bordure de la fontaine près d’elle et se déchaussa pour tremper ses pieds dans l’eau.

  - Tu ne devrais pas faire ça, lui conseilla-t-elle. Cette eau est percluse de bactéries. Tu vas t’attraper quelque chose que tu n’as sans doute pas envie d’avoir.

  Le jeune garçon haussa les épaules sans émettre la moindre remarque sur la voix enrouée de Tara.

  - Qu’est-ce qui vous rend si triste, Miss ?

  - Je ne suis pas triste, mentit-elle piteusement.

  - Moi, je pleure que quand je suis triste Miss. Et vous, pourquoi pleurez-vous ?

  L’insistance d’Aran la fit sourire. La douceur et l’innocence de cet enfant lui rappelaient un conte qu’elle avait lu étant petite. Certains se seraient sans doute offusqués de son ingérence, mais Tara en avait l’habitude et à dire vrai, cela la réconfortait plus qu’autre chose.

  - Parce que la vie n’est pas toujours facile, répondit-elle finalement.

  Il se retourna et se laissa tomber à ses côtés. Tout en remettant ses chaussures, il déclara joyeusement :

  - Si ce n’est que ça Miss, vous pouvez sourire de nouveau. Tout rentrera dans l’ordre, c’est toujours comme ça que ça se passe pour vous !

  Et il repartit aussi rapidement qu’il était arrivé. Tara soupira. Si elle ne l’avait pas considéré comme son petit frère, elle aurait sûrement été agacée par tant d’insouciance. Tout de même réconfortée par cette discussion, elle se décida à abandonner son havre de paix pour rentrer chez elle. Il était déjà tard et bientôt les ouvriers sortiraient de l’usine. Elle s’engouffra dans une rue encore plus sombre que celle qui l’avait menée place Claudia et la longea jusqu’à déboucher sur l’Agora qui grouillait de vie.

  L’Agora était la place principale de la Vielle Ville. De belle taille, elle accueillait tous les événements communautaires allant du marché dominical aux élections oligarchiques, en passant par toutes sortes de proclamations publiques et de fêtes. Elle était à l’intersection des deux grandes artères qui traversaient la ville du Nord au Sud et d’Est en Ouest : respectivement la Via Martia qui menait à la Citadelle, anciennement Via Persia, et la Via Hélia. Elle desservait également de nombreuses ruelles secondaires sombres et peu empruntées, si ce n’était par les habitants eux-mêmes. Après une journée de relative tranquillité, où tous ceux qui n’étaient pas au travail s’étaient réfugiés chez eux pour tenter d’échapper à la chaleur de l’été, l’Agora reprenait vie… Ce qui n’était pas pour arranger les affaires de Tara qui n’avait pas le droit de se trouver là.

  Parmi les hauts immeubles aux façades noircies et les maisons à colombage plus ou moins entretenues, son regard se posa sur une petite taverne de l’autre côté de la place. Elle faisait l’angle avec l’une des nombreuses rues secondaires. Elle prit quelques secondes pour s’assurer qu’elle ne connaissait personne sur la place, remonta un peu plus sa capuche et s’efforça de traverser sans se faire remarquer. Elle avait tardé à rentrer et priait silencieusement pour ne pas en subir les conséquences. Moins de cinq minutes plus tard, elle pénétrait avec soulagement dans la taverne.

  - Tu es en retard ! L’accueilli une voix rauque.

  Tara lança un regard dédaigneux à l’homme qui l’avait interpelée sans la moindre politesse.

  - Le service n’a pas encore commencé, alors je suis parfaitement à l’heure, répliqua-t-elle avec véhémence.

  L’homme arrêta d’astiquer le verre qu’il tenait, pour s’accouder au comptoir afin de détailler Tara. Dans la pénombre de la salle, elle ne pouvait pas distinguer avec précision son expression, mais elle devinait sans mal les rides amusées qui plissaient son visage.

  - Tu as été traîner dans le centre, c’est ça ?

  Le ton de reproches de l’homme aurait pu faire croire à quiconque une certaine forme de sévérité et d’autorité placide, mais Tara le connaissait trop pour savoir à quoi s’en tenir. Elle hausse donc les épaules pour toute réponse et ôta sa cape.

  - Et dans une tenue pareille en plus, s’exaspéra-t-il.

  Encore une fois, il n’eut droit qu’à un haussement d’épaules peu amène avant que Tara ne disparaisse dans l’arrière boutique. Il soupira et se remit à nettoyer les verres. Elle est trop impétueuse, pensa-t-il. Il lui arriverait forcément quelque chose un jour… Mais il n’y pouvait rien. Après tout ce n’était pas sa fille…  

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