Chapitre 5 (2/3)

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Diegory fixait l’écran noir. Il savait ce qui l’attendait lorsqu’il le rallumerait. Avec la ferme intention de quitter cette fenêtre, l’agent se pencha et appuya sur le bouton du moniteur. Le dossier apparut. Nom, prénom, âge, coordonnées, description physique en haut de page. Le curseur glissa à l’écran, et, tandis qu’il atteignait la croix, son regard s’arrêta sur le mot « suicide. »

Ce fut plus fort que lui : il ne put s’empêcher de lire l’intégralité du paragraphe, le suivant et même celui d’après.

Les lampes autour d’Elise s’étaient éteintes l’une après l’autre. Elle portait le breuvage à ses lèvres lorsqu’elle risqua un regard dans la direction de son coéquipier. Jamais auparavant, elle n’avait vu l’expression qu’il affichait. À cet instant, elle sut que tout changerait : il fouillait dans son passé.

Le regard braqué sur lui, Elise s’interrogeait : devait-elle l’interrompre ? Détourner son attention ? L’en empêcher ?

Les yeux de son partenaire s’écarquillaient. Ses sourcils se haussaient, puis se fronçaient. Parfois, une grimace étirait ses traits. De toute évidence, le scepticisme envahissait son esprit.

Lorsqu’il leva la tête, la jeune femme plongea dans son rapport. Combien de temps l’avait-elle observé ? Trois minutes d’après son moniteur. S’il était en mesure de parcourir son dossier, il n’y avait qu’une raison à cela : Lucien lui avait donné son aval. Peut-être espérait-il briser leur lien… Non, plus qu’un espoir, il y arriverait de cette façon et ce qu’elle cachait depuis cinq ans éclaterait au grand jour. Comme son entourage, Diegory la penserait folle et cela discréditerait ses choix. Pire, cela détruirait la confiance qu’ils nourrissaient l’un envers l’autre.

La boule au ventre, elle n’arrivait plus à écrire. Les doigts de sa main valide patientaient sur trois touches du clavier, dans l’attente d’une réaction. L’agente fixait les mots qu’elle avait rédigés, quand elle fut happée par ses souvenirs, trahie par ses émotions.

Ce jour-là, Elise était rentrée chez elle, sac de cours par-dessus l’épaule, écouteurs dans les oreilles. Pressée, elle avait slalomé entre les passants qui couraient après le temps. L’air frisquet lui chatouillait le nez et lui pinçait les doigts. Des flocons de neige virevoltaient devant ses yeux et s’échouaient sur ses cheveux chocolat. Les battements de son cœur se mélangeaient à la musique qui pulsait à ses tympans. Comme toujours, elle avait attendu d’atteindre le feu lumineux du carrefour pour accélérer. Un claquement sourd indiquait aux personnes malvoyantes que le signal passait au vert. D’un regard, elle s’était assurée que la chaussée fût dégagée pour s’élancer. Son sac à dos cognait son flanc et le bulletin qu’elle tenait à la main bataillait contre les bourrasques. Elise avait travaillé d’arrache-pied afin d’obtenir la meilleure note et s’était juré d’évoquer avec sa mère les voix qu’elle entendait à condition de dépasser les quatre-vingt-dix-huit pour cent au score final. Un objectif relevé haut la main. Elle avait imaginé les réactions de sa mère face à une telle révélation. Elle savait qu’elle se montrerait compréhensive, même si elle n’y croyait pas. Cependant, une autre part d’elle craignait d’être prise pour folle, ce qui l’avait contrainte à se taire pendant si longtemps.

Fière et souriante, elle avait poussé le portail et ouvert son sac pour récupérer les clés, puis Lucien, assis sur le perron, la tête entre les mains, avait détourné son attention. Il avait relevé son visage blême dans sa direction, les yeux embrumés de larmes. Le sac à dos d’Elise avait glissé de son épaule, déversant son contenu sur le sol. Le vent avait emporté son bulletin, libéré de ses doigts ankylosés. Elise s’était avancée d’un pas. Lucien avait bondi et tenté de la rattraper, mais elle s’était montrée plus habile, déjouant sa prise. Son corps avait heurté le bois tandis qu’elle ouvrait la porte. Cette dernière avait cogné le mur. La voix d’Elise s’était élevée dans le silence. Elle ne cessait de répéter des « maman ? » paniqués. La musique dans ses oreilles n’arrivait plus à masquer les battements de son cœur.

Lucien l’avait attrapée par le sweat en bas des escaliers, mais elle s’était débattue puis précipitée à l’étage. Il lui avait hurlé des mots qu’elle avait refusés d’entendre jusqu’à ce qu’elle ouvre la porte de la salle de bains.

Adossée au carrelage blanc, sa mère gisait dans une mare de sang. Sous le choc, elle était tombée à la renverse. Lucien l’avait tirée vers lui, plaquant sa tête contre son buste pour la détourner de cette vision, déjà gravée dans son esprit. Même s’il lui avait murmuré des mots apaisants, puis une chanson, elle ne voyait que sa mère. Le sang qui dégoulinait de ses avant-bras entaillés et la mare qui sinuait le long des joints du carrelage. Ses cheveux ondulés, souillés par le liquide pourpre. Cette odeur rouillée qui prenait au nez. Des battements de cœur de Lucien ou du sien.

Jusqu’à l’arrivée des renforts, ils étaient restés dans cette position. Elle s’était accrochée à lui comme s’il s’agissait d’une bouée au milieu d’un océan déchaîné. À chaque fois qu’elle avait tenté de regarder en arrière, il l’en avait empêché.

Aidé par un agent, Lucien s’était redressé tout en la serrant contre lui, mais lorsqu’il s’était retourné pour l’emporter, Elise avait relevé la tête. Des frissons avaient parcouru son corps. Ses cheveux s’étaient raidis sur son crâne. Elle avait fermé si fort les paupières qu’elles en étaient devenues douloureuses. Puis elle les avait rouvertes, juste avant que Lucien ne quitte la salle de bains.

— Maman ! Maman ! s’était-elle exclamée, cognant le buste du collègue de sa mère.

Surpris, il l’avait lâchée : Elise était partie en courant, mais avait été rattrapée par un autre agent.

— Maman ! Maman ! s’était-elle époumonée en se débattant pour rejoindre sa mère, désormais debout, à côté de la baignoire.

Les larmes avaient dévalé ses joues. À bout de force, elle était tombée à genoux, puis s’était figée quand sa mère s’était avancée. Plus rien n’avait d’importance, pas même l’inspecteur qui lui parlait. Sa mère s’était agenouillée auprès d’elle et avait pris ses mains dans les siennes. Puis, elle lui avait souri tristement et lui avait murmuré des mots qu’Elise avait mis du temps à comprendre :

« Je n’ai jamais voulu t’abandonner, alors ne m’en veux pas, d’accord, mon amour ? Je ne voulais pas tout ça. »

Elise avait tenté de la serrer dans ses bras, mais elle s’était volatilisée, tel un nuage de brume.

— Elise ? Elise ?

L’enquêtrice sursauta sur sa chaise. Diegory se tenait face à elle et agitait sa main devant ses yeux.

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