Chapitre 5 (3/3)

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Lorsque l’envie de consulter le fichier de Clara Rivera démangea l’enquêteur, il se leva pour éviter tout écart supplémentaire et ferma la page.

D’habitude, Elise réagissait dès qu’il quittait sa chaise. Elle lui lançait des piques au sujet de ses appels téléphoniques. Cette fois, elle n’avait même pas relevé la tête. Son regard et son expression étaient figés. Il l’appela une première fois, hésitant, puis une deuxième et même une troisième. Il avait craint qu’elle comprenne à sa voix que quelque chose n’allait pas, mais à force, cette peur s’était volatilisée et son timbre de voix affirmé.

Il se dirigea vers sa coéquipière et agita la main devant son visage pour capter son attention.

— Elise ? Elise ?

La jeune femme sursauta.

— Ça va ?

— Je… repensais à la scène de crime, murmura-t-elle, le regard lointain.

Étaient-ce des larmes dans ses yeux ? Non, pourquoi pleurerait-elle ? Et pourquoi avait-il le sentiment de l’avoir trahie ? Pourquoi son regard s’était-il arrêté sur ce mot plutôt que sur la croix ? Pourquoi avait-il consulté le fichier dans son intégralité ? Pourquoi… Non, cela devait cesser. Il cligna des paupières, puis signala à Elise qu’il descendait chercher son téléphone dans le pick-up. L’enquêtrice le fixa comme si elle s’attendait à une autre réaction de sa part. Le savait-elle ? Non, comment l’aurait-elle su ? Il devenait paranoïaque. Après tout, il n’avait rien fait de mal. Il avait juste farfouillé dans son passé, dans une blessure qu’elle avait peut-être enfouie au fond de son cœur… Pourquoi lui avait-on donné l’accès ? Était-ce un piège pour tester sa confiance envers sa partenaire ?

— Je descends, répéta-t-il pour chasser toutes ces pensées.

— D’accord, répondit-elle d’une voix trop plate à son goût.

— Tu veux que je te trouve des analgésiques ?

Face à son regard interrogateur, il continua :

— Pour ton épaule…

Elise lança un regard vers son bras inerte. Diegory en resta coi. À quoi pensait-elle pour en oublier la douleur ?

— Je te ramène les analgésiques et de quoi boire, OK ? trancha-t-il, sachant à quel point Lucien se montrerait inflexible concernant le délai pour rendre leurs rapports. Au moindre problème, tu sonnes.

L’inspecteur traversa le bâtiment à une allure soutenue. Il détestait prendre l’ascenseur et préférait la solitude des escaliers. Les mots qu’il avait lus le tourmentaient. Elle n’avait que dix ans lorsqu’elle avait vu le corps sans vie de sa mère, baignant dans son sang. Qu’avait-elle ressenti ? Comment pouvait-il se poser cette question ? Si ce n’était douleur et détresse, qu’aurait-elle pu éprouver d’autre ? Et lui ? Pourquoi ressentait-il ce pincement au cœur ?

Diegory avait la désagréable impression que leurs liens venaient de changer. Il sortit sur le parking extérieur à la recherche de sa voiture. L’air frais le revigora. Il bascula la tête en arrière et contempla le ciel. Son soupir fendit la nuit, puis il reprit sa marche. Le véhicule se déverrouilla à quatre-vingts mètres de lui et indiqua sa position en allumant ses phares. L’agent ne regrettait pas son investissement. Il attrapa son téléphone dans la boîte à gants et composa le numéro de sa femme afin de la rassurer. Elle lui avait laissé pas moins de vingt-deux appels manqués et de nombreux messages écrits.

Il conversa avec elle jusqu’au hall d’entrée, puis raccrocha et reprit son marathon à l’intérieur du bâtiment. Bien que le dossier d’Elise se fût éloigné de son esprit un instant, il refit surface.

À son arrivée dans l’équipe, le directeur adjoint lui avait ordonné de la prendre sous son aile et avait transféré son coéquipier de l’époque dans une autre section. Il lui avait autorisé l’accès à toutes les archives concernant Elise et, jamais au grand jamais, Diegory ne les avait consultées. Cependant, une question le taraudait : pourquoi Lucien lui avait-il donné une telle permission ? Qu’espérait-il ? Qu’il la prenne en pitié ?

L’enquêteur poussa la porte de la cage d’escalier. Plutôt que de se diriger vers son bureau, il partit vers celui du directeur adjoint.

Devant la baie vitrée opaque, l’agent s’arrêta. Il s’apprêtait à frapper lorsqu’il entendit la voix de Lucien :

— Même si tu dois le traîner par le cul depuis Taïwan, il me le faut ! J’ai besoin de lui, tu comprends ? Alors, fais en sorte de me le ramener ! Tu trouveras bien ! Je sais qu’il n’acceptera pas ! Oh ! Et puis merde ! Il me le faut, c’est tout ! Alors, dis-lui que c’est pour Rivera et il viendra. Tiens-moi au courant, je raccroche… Et toi ! Tu comptes rester derrière cette porte longtemps ?

Diegory entra au moment où Lucien se laissait choir sur son siège.

— Quel bon vent t’amène ? De toute évidence, tu n’es pas là pour parler de l’abattage du mur…

— Non, en effet, répondit l’agent d’une voix neutre en refermant derrière lui. J’aimerais savoir pourquoi vous m’avez donné l’accès à ce dossier, il y a cinq ans.

— Ainsi, tu l’as lu… lança-t-il en croisant ses mains sous son menton. Je suis à la fois surpris et déçu. Mais j’imagine que tu avais tes raisons ?

— Plus que mes raisons, j’aimerais connaître les vôtres.

— Je pourrais te dire que tu es impertinent, mais il y a vingt ans, j’ai posé une question similaire à mon supérieur. Je n’ai eu que le silence pour seule réponse. Qu’en penses-tu, Diegory ? Est-ce qu’après avoir lu son dossier, elle te semble différente ?

— Non.

— Elise est intelligente. Elle s’est classée première à tous les examens d’aptitudes et a réussi les tests psychologiques haut la main. Mais elle s’appuie trop sur ses intuitions. En la plaçant à tes côtés, je pensais que tu serais en mesure de lui inculquer les règles, mais au lieu de ça, vous les contournez ensemble. Alors je vais le redemander. Qui a ordonné l’abattage du mur ?

— C’est moi. Et qu’importe combien de fois vous poserez la question, cette réponse ne changera pas. J’en prendrai l’entière responsabilité et assumerai les sanctions qui en découleront.

— Tu ne lui rends pas service.

— Je ne cherche pas à lui rendre service. Ce sont mes actes et les conséquences de mon irresponsabilité. J’ai agi sous l’impulsion et je n’ai pas averti l’équipe d’investigation. Nous avons perdu de nombreux éléments ainsi que des pistes pour attraper le coupable, mais nous avons sauvé une vie et c’est tout ce que je retiendrai de ce faux pas.

— Elle est…

— Je sais, le coupa-t-il, mais cela ne change pas les faits. Nous l’avons libérée de ce tourment. Si vous n’avez plus d’autres questions, ayant posé les miennes, je m’en retourne à mon rapport.

Diegory s’apprêtait à quitter le bureau. Ses doigts effleurèrent la clenche quand Lucien reprit la parole :

— Emmène Elise aux urgences et rentrez vous reposer.

Quand avait-il remarqué qu’Elise était blessée ?

Lucien continua :

— Tu peux disposer, je n’ai rien à ajouter.

L’inspecteur ne se retourna pas, il savait la conversation achevée. Néanmoins, il ne put s’empêcher de partir sans lancer une dernière remarque :

— Finalement, vous tenez plus à elle que vous ne l’avouez !

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