Chapitre 4 (2/2)

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Lucien passa à nouveau sa main sur son crâne dégarni puis contre son visage. Une manie lorsqu’il était perturbé. Si un binôme lui causait du souci, il s’agissait bien de celui-là. Malgré son envie obsédante de séparer les deux agents, le directeur adjoint n’avait pas brisé cette symbiose, par respect pour la jeune femme qu’il considérait comme sa petite fille. Mais aussi parce que leur efficacité sur le terrain n’était plus à prouver et comblait leurs écarts de conduite. Hélas, à présent, ce choix s’imposait.

— Qui a ordonné de détruire le mur ?

— C’est moi, répondirent-ils en chœur.

Diegory s’était placé auprès de sa partenaire. Têtes hautes, regards francs, tous deux observaient le directeur adjoint. Le supérieur se revoyait quinze ans en arrière, aux côtés de la mère d’Elise. Cependant, il ne possédait pas le courage de l’agent face à lui. À l’époque, il s’était dédouané, abandonnant Clara, sa coéquipière, à sa sanction. Bien sûr, il espérait que le jeune homme agisse de la même façon, mais malgré la réitération de sa demande, la réponse ne changea pas. Les deux fédéraux formaient un rempart inébranlable : un rempart qu’il briserait, et ce, même si pour y arriver, il devait sortir son joker.

— Très bien, soupira Lucien. Vous ne me laissez pas le choix. Vous pouvez disposer.

Il consulta sa montre et reprit avant qu’ils ne quittent la pièce :

— J’attends vos rapports pour demain à la première heure.

Diegory poursuivit son chemin et adressa un geste de la main à son chef, conscient qu’il était vain d’engager la conversation.


À peine furent-ils masqués par la baie vitrée opaque que les doigts de l’agent se refermèrent sur l’avant-bras de sa collègue. Au moment où il la tira vers le couloir, elle ne put contenir la douleur qui traversa son épaule. Son cri attira les regards et provoqua un mouvement de recul de la part de son partenaire, surpris. Chancelante, la jeune femme se laissa glisser le long de la vitre. La respiration sifflante, sa poitrine se soulevait à un rythme effréné. Elle discernait la silhouette de Diegory de façon floue, ponctuée de points noirs et blancs. La voix de son coéquipier s’échouait dans son crâne comme des vagues sur le sable.

Peu à peu, ses yeux gris rivés aux siens, son arcade et sa pommette ouvertes réapparurent avec netteté. L’attention de l’enquêtrice s’arrêta sur la bouche de son collègue. Elle hocha la tête pour toute réponse tandis qu’elle lisait sur ses lèvres un « Ça va ? » paniqué.

La douleur rongeait ses os, compressait sa poitrine, grignotait son épaule. Pourquoi avait-il fallu qu’il attrape son bras blessé ?

Isabelle arriva à la hâte, une canette de soda à la main. Elle proposa à la jeune femme de s’allonger, mais l’inspectrice déclina son offre et se releva en tirant sur l’uniforme de son partenaire. Les jambes cotonneuses, elle s’appuya contre lui de tout son poids, à la recherche d’un soutien.

— Juste un coup de fatigue, bredouilla-t-elle, accompagné d’un sourire forcé. Ça va mieux maintenant, désolée de vous avoir inquiétés.

Le regard noir que son collègue lui lança en disait long sur les représailles qu’elle subirait bientôt, néanmoins cela n’altéra pas son sourire. Elise serrait avec force le gilet de son coéquipier. Sa vision se brouilla à nouveau, elle se sentit défaillir et aussitôt, Diegory l’attrapa au niveau des côtes afin qu’elle ne perde pas la face à nouveau.


Isabelle lui tendit la canette, compatissante. Son service touchait à sa fin tandis qu’Elise et Diegory étaient sur le terrain depuis l’aube. Ils avaient enchaîné deux pauses dans des conditions de travail abominables d’après les rumeurs au sein du bâtiment. L’enquêteur la remercia puis, consciente d’être de trop, Isabelle retourna à son poste.

Diegory entraîna sa coéquipière vers la salle de réunion où il l’aida à s’installer sur l’une des chaises de bureau et souleva ses jambes pour les placer contre la table. Elise l’entendait marmonner, mais ne discernait pas ses jurons. Les syllabes se déformaient dans sa tête et créaient une tornade de mots incompréhensibles. La colère imprégnait le timbre de sa voix rauque.

— Désolée, souffla-t-elle, en recouvrant ses esprits.

— Désolée ? Tu m’as laissé sur une aire de repos ! Une putain d’aire de repos ! Tu pensais que je ne comprendrais pas ton petit jeu, c’est ça ? Qu’imaginais-tu ? Te dresser devant lui, fière comme Artaban, et éviter les sanctions ?

L’amertume coulait dans ses veines et irradiait de son être. À l’instant même où la voiture s’était élancée sur l’autoroute, il avait compris. Un rictus avait étiré ses lèvres et il s’était à son tour lancé vers la voie rapide. Il ne dut son salut qu’au port de son uniforme et à sa plaque. En effet, plusieurs véhicules avaient pilé devant lui, d’autres s’étaient arrêtés face à ses mouvements de bras. Au départ, Diegory avait eu l’intention de faire du stop jusqu’au bureau, mais un jeune homme, bonne âme, lui avait proposé sa Kia afin de poursuivre la fugitive. Après un échange de coordonnées, il s’était élancé à son tour sur l’autoroute.

Sa conduite sportive avait permis à l’agent de combler l’écart, mais pas assez pour la rattraper. Un accident sur la chaussée l’avait contraint à terminer sa course à pied. Durant le trajet, il n’avait cessé de la maudire.

— Bois ça, grommela-t-il en tendant la canette vers son bras blessé.

L’inspectrice la prit et aussitôt, les traits de son visage changèrent. Diegory garda le silence, circonspect. Comptait-elle se taire jusqu’au bout ? La canette glissa de sa paume. L’agent la rattrapa in extremis.

— Montre-moi ton bras, ordonna-t-il froidement.

Elise releva la tête, mais malgré son air suppliant, il ne comptait pas lâcher l’affaire.

— Montre-moi ton bras.

— Je ne peux pas.

— Très bien. Si tu ne peux pas, je vais aller informer notre supérieur de ta détresse physique et lui demander de nous retirer l’affaire, lança-t-il en se dirigeant vers la porte.

L’enquêteur ne désirait pas utiliser cette carte, mais d’une certaine façon, il lui rendait la monnaie de sa pièce.

— Je n’y arrive pas, reprit Elise d’une voix blanche. Je n’arrive pas à me changer.

L’agent retira sa main de la clenche avec lenteur et se retourna. Habitué à la voir dans cette tenue, il ne s’était pas rendu compte qu’elle portait toujours son gilet au sein du bâtiment, ce qui était pourtant contraire au règlement. Il se rapprocha d’elle, sourcils haussés. Qu’avait-elle pour être incapable de le retirer ? Alors qu’il s’accroupissait auprès de sa collègue, il vit les larmes affluer à ses yeux.

À bout de forces, tant physiquement que mentalement, la jeune femme ne put réprimer des sanglots. Elle posa son front contre l’épaule de son coéquipier. La voir dans cet état annihila tous les ressentiments qui l’animaient. La journée défila devant ses yeux. Pourquoi ne l’avait-il pas remarqué plus tôt ? Les signes étaient pourtant là, devant son nez. Ses gémissements, ses plaintes, ses mouvements hachés, son teint blême, ses vertiges et son bras qu’elle n’utilisait pratiquement pas.

— Je vais t’aider, murmura-t-il en se redressant pour fermer les stores.

Il contourna la chaise, détacha les fermoirs du gilet et souleva son bras blessé en douceur. La jeune femme se tordit sous la douleur, sa respiration se bloqua dans sa gorge puis se transforma en un cri étouffé. Son souffle s’emballa à nouveau. L’inspecteur lui accorda une pause après l’avoir libérée d’une première couche de tissus et retira ensuite le sweat de la jeune femme.

Face au dernier rempart de coton, il recula d’un pas, et, comme si elle lisait dans ses pensées, Elise prit la parole :

— C’est bon. Je n’y arriverai pas seule de toute façon, murmura-t-elle d’une voix éreintée.

— Je vais appeler Isa, elle pourra…

— Personne ne doit savoir, le coupa-t-elle.

L’agent s’avança, la gorge sèche. Bien qu’elle fût sa coéquipière, Diegory avait l’impression de violer son intimité. Un malaise l’assaillit lorsque ses doigts touchèrent le premier bouton de son chemisier beige. À la vue de la dentelle de son soutien-gorge, l’enquêteur détourna la tête et déboutonna son vêtement. Le corsage glissa sur sa peau. Quand la main de l’inspecteur effleura le jean de sa partenaire, il s’arrêta, surpris. Son attention se porta instantanément sur le corps de la jeune femme. Diegory longea sa poitrine du regard et remonta vers sa clavicule. Celle-ci ressortait sous sa chair et un renflement important tendait son épiderme. La couleur violacée bleutée et la perte du galbe de son épaule l’inquiétèrent. Son bras reposait contre sa cuisse. L’asymétrie entre ses articulations confirma son hypothèse : luxation de l’épaule. L’inspecteur cligna plusieurs fois des paupières, au souvenir de sa propre blessure. La douleur avait été telle qu’on l’avait emmené aux urgences sur-le-champ. Depuis combien de temps tenait-elle ? Six heures ? Huit heures ? Pourquoi s’infliger pareille souffrance ? Sa collègue maintenait sa tête baissée, comme si elle craignait croiser son regard.

— Espèce d’idiote, lâcha-t-il malgré lui.

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