Chapitre XIX : La Justice ne fait pas que des heureux, Partie 1

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 J'ouvrais les yeux lentement. La longue discussion avec le forgeron et Ferdinand, le chef du troisième village objet de mon déplacement, m'avait trottée dans la tête toute la nuit. Au point où je n'avais pas bien dormi, trop occupée à préparer mon verdict du sur-lendemain. Je voyais clair à ce qu'il s'était passé, car ni Urghal ni Ferdinand ne comptaient modifier la répartition de l'accès à la montagne et à ses ressources minérales.

 Les deux chefs de hameau étaient tout à fait satisfaits de la façon dont leurs mineurs coopéraient quant il s'agissait de l'extraction des précieux minerais, et ne voyaient aucun inconvénient à ce que le Baron y envoie lui aussi ses hommes. Seul ce dernier refusait que d'autres puissent avoir accès aux richesses de la montagne et de la mine. J'avais donc compris que la requête que l'on avait fait parvenir à mes parents était du fait de la seule volonté du Baron. Il pensait sûrement que, venant d'une famille noble, je soutiendrais aveuglément sa cause, et lui offrirais donc le monopole minier suite à ma venue. Néanmoins, c'était loin d'être la pensée qui animait mes songes.


 Ce faisant, je ne voyais pas comment j'allais pouvoir annoncer mon verdict sans que le noble instigateur ne se sente lésé ou frustré par la décision avec laquelle j'allais conclure cette affaire. Je me rendais bien compte des différences de modes de vie qu'il y avait entre chacun des villages, et ne pouvais que trancher en faveur de mon hôte et Ferdinand.

 Nous avions entamé notre conversation durant la livraison de minerai et l'avions poursuivie tout en faisant un tour dans le bourg dont Ferdinand était le chef, puis étions revenus ici. J'avais donc pu constater que dans la troisième bourgade, il n'y avait pas non plus d'écart de niveau de vie entre le chef et les habitants lambda. La culture du clivage n'était pas au rendez-vous et de ce fait, les mœurs des locaux en étaient bien meilleures que partout où j'avais été, avant de rencontrer Urghal.


 Je ne pouvais que faire le lien avec l'avidité de pouvoir et de richesse qui animait le Baron, et de ce que cela impliquait quant à la répartition des biens matériels et financiers vis à vis des locaux. D'un côté j'avais un magnat du profit et de l'autre, deux villageois qui ne s'estimaient pas valoir mieux que leurs voisins, et qui effectuaient les mêmes tâches, aussi physiques et épuisantes qu'elles puissent être ; car si Urghal était forgeron, Ferdinand lui, était un simple mineur et convoyeur, qui, se réjouissait de passer ses journées à "écouter les pierres parler" comme il disait.

 J'avais donc les idées noueuses, j'avais peur des retombées de mon choix, et pourtant, je ne doutais pas de mon jugement. J'aurais dû être sereine, j'aurais dû ne pas m'inquiéter, mais j'avais un mauvais pressentiment. On toquait à ma porte. Je m'enfouissais le haut du corps sous la couverture.


 "Entrez.

- Excusez-moi Hérylisandre, j'espère que je ne vous réveille pas.

- Non pas du tout. Je m'enroulais de l'édredon et me réhaussais contre le dossier du lit. Nous sommes chez vous après tout.

- Oui mais loin de moi l'idée de vous empêcher de profiter de la matinée.

- J'allais me lever de toute manière, ne vous inquiétez pas. Je scrutais son regard, il me plaisait grandement.

- Je... Il croisait mes yeux et s'interrompait. J'allais prendre mon petit-déjeuner, je voulais vous convier à venir le partager avec moi.

- Cela serait avec joie. Je m'habille et je vous rejoins, d'accord ?

- Oui, bien sûr, bien sûr. Prenez votre temps, je dois allumer le feu dans le salon de toute manière. Vous voudrez sûrement vous doucher par la suite ?

- Vous insinuez que je sens mauvais ? Le taquinais-je.

- Non ! Je ne me permettrais pas. Au contraire même, je trouve que vous dégagez une odeur des plus agréables. Enfin... Bref, je descends. Désolé du dérangement."


 Il venait de quitter la pièce, embarrassé, sans même savoir si je voulais me laver ; tandis que moi, je m'extasiais de sa remarque concernant le parfum que je dégageais, bien qu'il était quand même vrai que je sentais la transpiration. Je quittais le lit et m'habillais seulement de ma sous tunique et de mon bas, je quittais la pièce boisée et m'engouffrais dans les escaliers, dont les marches grinçaient. J'atteignais le rez-de-chaussée et me dirigeais dans le salon, où mon hôte s'activait de souffler puissamment sur le départ de feu, jusqu'à ce qu'enfin, le bois mordu par les flammes crépite, et qu'enfin, de longues appendices rouge vif ne se dispersent sur chacune des bûches présentes dans le foyer.


 " Puis-je vous aider pour quoi que ce soit ?

- Vous pouvez me tutoyer Hérylisandre, si vous le souhaitez. Me répondait-il.

- Entendu, mais que si vous en faites autant alors.

- Je... Il était encore une fois désemparé. Vous... Tu as raison, d'accord. Tutoyons-nous.

- Hé donc, Urghal, puis-je t'aider à préparer quelque chose ?

- Je ne voudrais pas vous... Il se reprenait. Je ne voudrais pas t'imposer ça, tu es mon invitée, après tout.

- Peut-être, mais, j'ai envie de me rendre utile, je ne veux pas te laisser croire que je suis une princesse.

- Vous... Une fois de plus, je me rendais bien compte qu'il était nerveux et que cela le faisait me vouvoyer. Tu sais cuisiner ?

- Bien sûr ! J'adore ça en plus.

- Et bien, si cela ne te dérange pas. Il me souriait, content de ne pas avoir fourché. J'en serai ravi, comme ça, je vais pouvoir aller allumer le feu de la forge pendant ce temps-là. Suis-moi, je vais te montrer la cuisine.

- Je te suis Urghal. Acquiesçais-je, tout en emboîtant le pas.

- J'espère que ce que j'ai suffira, c'est vrai que l'auberge c'est bien ; mais je ne voudrais pas passer pour un incapable.

- Détendez... Il s'arrêtait de marcher et se retournait vers moi comme je venais de le vouvoyer. Détends-toi, cela me convient parfaitement, puis j'aime bien chez toi. J'aime l'odeur du bois et de l'acier qui circule ici.

- J'imagine que c'est différent de chez toi.

- C'est vrai que c'est très différent. Mais cela ne me gêne pas. Vraiment pas, au contraire.

- Voilà, nous y sommes. Il ouvrait plusieurs placards et étagères. Tu peux utiliser ce que tu veux, j'aime tout de toute manière.

- Très bien, je n'ai plus qu'à réussir mon plat alors.

- Je vais mettre le chaudron au-dessus de la cheminée alors, et je suis certain que tu cuisines bien. Je reviendrai après avoir préparé la forge.

- Alors ça, on ne sait jamais hein."


 Il me souriait, passait près de moi, je me retournais pour le voir partir, puis je partais farfouiller dans les rangements. Je découvrais du gibier accroché par les pattes en hauteur, une multitude de différents légumes, ainsi que des œufs et quelques produits sûrement fait à base de lait de flâneur ( nos montures ).

 Après avoir bien examiné le contenu des différentes armoires, je prenais de quoi faire un ragoût au vlene (un lapin géant, dont la chair est très goûteuse). J'attrapais le rongeur pendu par les pattes, et le posais sur une épaisse planche en bois, à coté de laquelle était planté un gros couteau de boucher. J'entaillais le cou de l'animal, glissais mes doigts dans la plaie, et tirais sa peau de la nuque jusqu'aux pattes pour le dépecer. Je lui coupais la tête, ouvrais son ventre, le vidais de ses entrailles, et enfin le débitais en petits morceaux.

 Je récupérais quelques légumes ainsi que des aromates et des épices que j'avais dénichés en ouvrant des jarres qui traînaient par là, je les préparais à leur tour, et déposais la viande et les végétaux dans un immense saladier en terre cuite. Je remplissais un pichet d'eau claire à l'aide de la petite pompe manuelle qui trônait au-dessus d'une vasque. J'amenais le premier récipient plein de liquide dans le salon, le posais sur la table, puis retournais à la cuisine et saisissais le grand bol.


 Je franchissais l'encadrure du salon, et m'approchais du chaudron maintenu au-dessus du feu par une large tige en fonte. Je versais la viande et les légumes dedans, puis me dirigeais vers la table où j'avais laissé l'eau dont j'allais arroser la préparation. Une drôle de voix féminime, très effacée, me parvenait aux oreilles.



 " L'amour, ça peut-être dangereux, tu sais.

- Quoi ?! Qui est là ?"


 Je n'eus aucune réponse, si ce n'est la drôle d'impression que cette voix aurait pu provenir de l'espadon fixé au mur. Je ne cherchais pas plus à comprendre, m'emparais du récipient d'eau et en arrosais les aliments. Rapidement après, le mijot commençait à gargouiller et une odeur délicieuse en émanait. J'étais partie chercher un ustensile dans la cuisine afin de touiller la préparation.

" Y croire, c'est y prendre goût, tu sais.

- Bon, mais qui dit ça à la fin ? Qui me parle ?"


 Comme précédemment, un silence complet suivit ma question. Cette fois-ci, je m'approchais de l'arme, et l'inspectais, ma louche à la main. Une vibration puissante en parvenait, bien plus intense que celle que j'avais ressentie la veille. Décidément, cette lame... Mais je devais me concentrer sur notre repas, aussi retournais-je au coin de l'âtre, où il y faisait désormais bien chaud, et je commençais à exécuter de petits cercles avec mon outil.

 Le goût du gibier se développait seconde après seconde, et désormais, les odeurs du bois et du métal qui amplissaient la pièce étaient balayées par une symphonie d'épices et de saveurs. J'étais heureuse, mon plat allait être succulent. Quelques instants plus tard, mon hôte rentrait dans la demeure, aussi, je revêtais une de mes mains par une épaisse manique en fibres et poils tressés, et amenais la marmite sur la table en bois. Urghal lui revenait de la cuisine avec deux assiettes en terre cuite et les disposais sur le support boisé, puis récupérait des couverts dans la grande commode sous l'étrange arme.


 " Déjà dans la rue cela sentait bon, mais maintenant que je suis au-dessus du plat, c'est de la folie. J'y devine de la sauge et de l'écorce de Junumbo - un arbre Mithreïlidien dont la peau dégage un fumet fort mais qui envoûte le palais.

- Ne te gâche pas la surprise ! Tu veux bien me passer ton assiette ? Fière qu'il est tout de même reconnu au nez les deux aromates que j'avais utilisés.

- Oh que oui, je meurs de faim, et la fragrance qui se dégage de ta préparation n'a rien arrangé... Il me tendait son auge.

- Attends de goûter, parfois tout va bien au nez, mais rien ne va plus à la bouche. Je le servais, il posait son écuelle devant lui, puis attrapait la mienne et me l'approchait. Merci.

- Merci à toi pour cet excellent repas. Allez à table."


 Nous ne faisions plus un bruit, tandis que comme je l'espérais, mon ragoût rencontrait le succès que j'escomptais. Urghal mâchait en me regardant, cela me perturbait en bien, même si je me sentais rougir, provoquant chez lui aussi la coloration de son visage. Il terminait la platée et se resservait à nouveau, il me proposait d'en reprendre, j'acceptais et lui avançais mon assiette. Tandis qu'il déversait une louchée fumante dans mon plat, nos yeux se croisaient une fois de plus, mon cœur battait fort. Il me donnait le supplément. Nous terminions notre repas, et restions muets, évitant même de nous regarder. Enfin je me décidais à rompre le silence.



 "Je... Nous venions de parler en même temps. Toi d'abord. Me lançait-il.

- Non, non, vas-y.

- Je me demandais si aujourd'hui, comme tu n'as finalement pas à te déplacer pour rencontrer Ferdinand, tu accepterais de venir avec moi à la forge ? Je pourrais te montrer ou t'enseigner deux trois petites choses... Il semblait confus. Cela te plairait-il ?

- Et comment ! Après tout ce que tu m'as raconté hier, je trépignais à l'idée de te voir faire !

- Mais là, tu le ferais avec moi !

- Tu es certain ? Je veux dire. Je ne vais pas te gêner ?

- Non, sinon je ne t'aurais pas proposé ! Puis, j'ai vraiment envie de passer du temps... Il se rattrapait. J'ai vraiment envie de te montrer plus en détail mon travail.

- Ça me touche que tu veuilles passer du temps avec moi, Urghal. Son lapsus me confirmait que je devais lui plaire et cela n'était pas sans effet sur moi.

- Je ne veux pas paraître trop brusque, excuse-moi.

- Non non, ne sois pas désolé. Il fallait que je le rassure. Moi aussi, ça me plait de passer du temps avec toi, tu sais. Je posais ma main sur la sienne, comme si cela avait été un réflexe incontrôlé, bien que nous retirions tous les deux nos doigts aussitôt se soient-ils frôlés. Je suis désolée, je ne sais pas ce qui m'a pris...

- Ce n'est pas grave, ça m'a surpris voilà tout. Il semblait déçu de sa propre réaction. Je... Je vais débarrasser tout ça, ne bouge pas.

- Je t'attends. Je me sentais si bête moi aussi, il ne voulait pas être brusque, mais je me rendais bien compte que mes maladresses allaient finir par se retourner contre mon intime désir.

- Voilà, que dirais-tu que nous allions nous mettre au travail ?

- Oui ! J'ai hâte.

- Tu n'as que ça comme dessous de tenue ?

- Oui mais ce n'est pas grave, je la nettoierai ce soir, elle séchera pendant la nuit.

- Bon, et bien, c'est parti alors."


 Nous quittions la demeure, et quelques pas plus loin, nous pénétrions sous le porche équipé. Il me tendait un épais tablier de cuir dans lequel je flottais, il passait derrière moi, réhaussait la protection et la nouait, il s'équipait à son tour. Nous nous retrouvions face à la gueule ardente de la forge, dans laquelle une immense quantité de braises rouges crépitaient, ces dernières, si on les regardait avec trop d’insistance provoquaient des mirages à leurs surfaces et de légères ondulations.

 Je passais la plus grande partie de la matinée à écouter Urghal m'expliquer les bases de son métier. J'étais parfois déconcentrée car je posais mon regard sur ses lèvres et ne réussissais plus à m'en détacher, j'essayais de me focaliser. Ce n'est qu'après avoir reçu la visite de mon escorte, que je priais d'aller faire ce qui leur chantait, qu'enfin, nous nous mettions à l'œuvre.

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