Chapitre XXVIII : Le rituel des Plaines Lunes, Partie 2

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  Apprendre que j'allais probablement mourir ne me rassurait pas, et me laissait perplexe. Je ne comprenais pas l'intérêt de me tirer des griffes de la mort, si c'était pour me zigouiller par la suite. Cependant, je devais reconnaître que s'il s'agissait de mon purgatoire ; ces femmes, manifestement peu entravées par la pudeur, m'avaient offert une bien voluptueuse et douce fin, et en plus allaient me fournir mon ultime repas.

 Enfin tout de même, s'éteindre après avoir vu de si belles créatures, mon esprit ne le désirait pas et mon corps non plus, d'ailleurs, même fuir, ce dernier ne pouvait pas. J'étais encore courbaturé et aussi faible qu'un vieux sage que l'on aurait laissé marcher deux semaines sans sa canne. Je me résolvais donc à fermer les yeux, privé de mon baluchon, et de ma partenaire de chambre, qui elle, s'était levée quelques minutes après avoir ingurgité l'élixir que j'avais concocté à partir du sang de Gnas. Elle aussi, quelle femme, mais que pouvait-elle bien être devenue ?

 Allait-elle avoir suivie la sanguinaire Evialg, puissent-elles eues encore survécues, à ce carnage tombé de nulle part ? Cela faisait trop de questions pour ma tête encore secouée, et endolorie comme si je m'étais fait frapper... Je me laissais porter par le sommeil, m'envahissant peu à peu. Une paire d'yeux fendus, me scrutait alors que je peinais à émerger, conscient que quelqu'un était arrivé. Les miens se refermaient même, face à la difficulté qu'était de me réveiller. De légers coups sur mon crâne me forçaient à quitter ma torpeur.



 "Debout petit bonhomme. M'annonçait une douce voix. Je constatais - une fois de plus- et non sans m'en plaindre, que mon ancienne partenaire de chambre, torse dévêtu, se tenait au-dessus de moi.

- Que voilà une drôle de manie de ne pas... Je me clarifiais la voix, encore dans le cirage. De ne pas porter de haut. Ahem.

- Pour grimper aux arbres ce n'est pas très pratique, tu sais. Me répondait ma charmante interlocutrice.

- Oui enfin, je grimpe moi- même peu aux arbres, alors mon expérience est très limitée. Elle riait et je poursuivais. Puis, a- t- on vraiment besoin d'être si peu vêtu pour escalader ? Je connais bien des gens qui pratiquent cette activité et pour autant ils ne sont pas si... Enfin, comme toi... Vous. Me reprenais-je, scrutant son anatomie.

- Ce n'est pas que pour ça non plus. Me soufflait-elle, gloussant.

- Oui, je me disais aussi. Le nudisme ne nécessite pas spécialement de raison après tout. Si vous en avez de bonnes tant mieux, hein. Je m'étais redressé tandis qu'elle venait de se poser sur ma paillasse, légèrement sur-élevée.

- Tu en sais déjà beaucoup, avait l'air de dire la Grande Prêtresse. Je peux te révéler notre secret !

- Cela me vaudra-t-il aussi la peine de mort ? J'essayais de me sortir de ce guêpier. Parce que si c'est le cas, je préfère limiter la casse. Enfin au point où j'en suis de toute manière... Sans que j'eus le temps de finir ma phrase, la belle demoiselle, se leva et se changea en une créature semblable à celle que les filles avaient dû affronter dans la forêt, remplissant la hutte dans laquelle nous nous trouvions. Puis elle reprit son apparence "normale" et se rassit.

- Tu sais maintenant pourquoi nous ne portons pas de "haut", comme tu disais. Pouffait-elle.

- Oui en effet. Je restais calme sans l'être pour autant. Cela vous demanderait une quantité de vêtement infernale, pourtant... Je jetais un oeil à son pagne, constatant que lui n'avait pas éclaté sous la taille de la créature.

- Ah ça, c'est différent. Elle me montrait les coutures de son bas, découpé sur les côtés de ses cuisses, me faisant légèrement vaciller. C'est fait pour. Elle me souriait gentiment, laissant place à un silence un peu gênant.

- Et euh...

- J'avais oublié que j'étais venue te chercher ! La Grande Prêtresse t'attend pour le repas.

- Ah oui... Et potentiellement l'heure de ma mort, me disais-je à moi-même. Et bien allons-y alors, quand il faut... Il faut.

- Tu sais grimper aux arbres ? Me questionnait- elle.

- Et bien...

- Je peux te transporter alors si tu veux. Me coupait- elle, ayant sûrement deviné mon incapacité à escalader.

- C'est que...

- Ça ne me dérange pas ne t'inquiète pas. Avait- elle encore compris.

- Bon, et bien soit, alors."



 Elle me guidait vers la sortie de la hutte en bois, et qu'elle n'était pas ma surprise de me rendre compte de la hauteur à laquelle nous nous trouvions. Cet habitacle de fortune était greffé à un arbre immense (comme bien d'autres habitations, sur les arbres avoisinant le nôtre) et cela, au- delà des premières branches bien touffues, les camouflant de la vue du sol. Même au-dessus de nous, d'autres ramures bien garnies et encore d'autres cabanes arboricoles. J'étais ébahi.

 Pendant ce temps-là, mon hôte dont je ne connaissais rien, s'était à nouveau métamorphosée et me tendait son énorme patte griffue, que je saisissais, pour finalement me hisser entre ses omoplates, et étreindre son cou massif, afin de me laisser porter. Toutes lames sorties, la charmante et monstrueuse demoiselle grimpait avec une facilité déconcertante. Nous dépassions d'autres huttes, attisant le regard des habitantes (je ne distinguais aucun mâle ici, à la vue de tous ces beaux bustes bombés et dénudés) curieuses et intriguées, de me voir ainsi transporté.

 Quelques étages plus haut, nous atteignions la cime de ce robuste arbre, qui plutôt que de rapetisser à son sommet, décrivait un plus large plateau, meublé de table- basses, tabourets en bois, bancs, autel, décoré de tentures et apparats de fleurs et de feuilles. Des bougies trônaient sur l'autel et des torches flamboyantes taillées dans un bois solide éclairaient ce salon à ciel ouvert.

 Sous la nue qui d'ailleurs, resplendissait de l'éclat d'un million d'étoiles et des deux lunes de notre monde, pleines et scintillantes d'un blanc nacré. Face à nous tout juste arrivés, une tablée réunissait trois de ces femmes, au centre, l'aînée, se tenant bien droite, dont le crâne était garni d'une coiffure remarquable et d'une couronne de bois, ornée de lianes, pierres brillantes et fleurs.

 À sa droite, une jeune femme qui imitait la posture de la matriarche et à gauche de la cheftaine, une autre demoiselle, un peu plus avachie et regardant bizarrement celle qui m'avait escorté ; une place était libre à côté de cette dernière. Je ne soulignais pas le fait qu'elles étaient toutes autant dévêtues, presque accoutumé à cette pratique. Mon moyen de transport reprenait son apparence angélique et s'empressait de saluer l'aînée en s'inclinant devant elle. J'en faisais autant.



 "Bonsoir Grande Prêtresse. Disait d'un ton solennel, celle qui jusque-là avait été bien plus relâchée.

- Decadrys, te voilà. Répondait l'aînée, lui faisant signe de se redresser. Bienvenue à toi aussi, Tnemesnap. Elle connaissait mon nom. Je m'inclinais une nouvelle fois respectueusement. C'est bien ainsi que tu te nommes ? Je ne réagissais pas, confus. "Decadrys" dont je connaissais le nom me faisait un signe discret de la tête.

- Oui. Tout à fait, Ô Grande Prêtresse. Mais vous pouvez me raccourcir. Je me reprenais. Vous pouvez raccourcir mon nom, et c'est plus simplement Tne' que l'on me nomme. Je suais à grosse goutte, désormais abandonné par Decadrys, qui allait s’asseoir à la table.

- Allons, allons. N'en fais pas trop. Prêtresse suffit. Disait-elle, fièrement.

- Mais Mère..

- C'est bon Meladrys. Coupait-elle donc sa fille, qui était à sa droite. Voyageur Tne', vous semblez être animé d'une sacrée curiosité. Et... Elle tenait un de mes carnets devant elle, le feuilletant rapidement, le retournant pour en inspecter les croquis et notes éparpillés dans tous les sens, la pile de mes autres écrits non loin. Vous m'avez l'air d'avoir vécu des événements tout aussi curieux.

- C'est que... Elle m'interrompait en levant le doigt.

- Vous avez l'air d'être une personne de science. Vos recherches en herboristerie et en préparation de philtre sont très complètes. Il y a des subtilités que moi-même j'ignore. Elle posait le recueil, en saisissait un autre. Vous semblez aussi avoir des fréquentations... Elle cherchait une façon d'avancer son opinion. Bien particulières, et d'avoir des façons de les décrire bien étranges et assez paradoxales par moment. Je prenais conscience des déclarations bien crues que j'avais laissé dans mes annotations, tant concernant Evialg que Gnas. Ne craignant point qu'un jour qui que ce soit puisse avoir lu mes écrits. J'étais quelque peu embarrassé, face à ce qui semblait être un tribunal.

 Néanmoins. Reprenait-elle après avoir sillonné davantage de pages et haussé les sourcils plusieurs fois à la vue de ce qu'elle lisait. Vous ne semblez pas être quelqu'un de mauvais, un peu dérangé, certes, mais qui n'est pas un peu fou après tout ? Elle provoquait la surprise parmi ses consœurs. Ainsi donc, vous voyagiez avec deux amnésiques, assez dangereuses si je puis dire. Vous avez vu un bon bout de Terre de notre belle Mithreïlid, vous en connaissez un bon nombre d'espèces végétales et semblez vous être bien débrouillé pour vous en servir...

 Moi qui croyais que les Hulotes se contentaient de s'instruire le bec plongés dans leurs livres sans jamais quitter leurs nids... J'aurais tout vu dans ma vie. Elle laissait échapper un gloussement mais se reprenait immédiatement de ce léger rire, se clarifiant la voix, tandis que moi, à la manière de Gnas, pour une fois, je ne comprenais pas l'entièreté de son propos.

- Un Hulote ? Mais qu'est-ce ? L'interrogeais-je.

- Voilà qui est chose coquasse. Vous qui êtes instruit, ne savez-vous pas de quel clan vous venez ? Cette paire d'ailes duveteuses n'a jamais suscité votre curiosité ?

- A vrai dire, je n'ai jamais croisé aucun de mes semblables. Et je ne parle pas des guérisseurs, ça j'en rencontre fréquemment, mais des Hulotes, jamais.

- Cependant, votre constitution elle-même est particulière, vous n'êtes pourvu que de prémices d'ailes. Votre clan se voit normalement revêtir le plumage d'un rapace, diurne ou nocturne et acquiert aussi son faciès. Vous concernant, je constate que l'un de vos parents devait être humain. peut-être avez vous aussi évité l'arrogance innée de ce clan. Mais passons.

- Quel est le nom de votre clan alors ? Si je puis me permettre la question. La relançais-je.

- Mère ! Il en sait déjà trop. Râlait sa fille.

- Meladrys. Il suffit. Voyageur Tne'. Elle se levait, s'écartait de la tablée et à son tour se métamorphosait comme l'avait fait mon escorte et reprenait d'une voix bien plus forte. Je me nomme Aetharys, et suis la cinquième incarnation de la déesse féline Félicie, symbole du Partage et de l'Amour entre les races de Mithreïlid et protectrice de la Sylve. Mon peuple et cette forêt sont liés, ainsi nous, féliciennes, dépendons du secret de notre existence. Elle levait le doigt droit vers le ciel étoilé.

 Cette nuit est une soirée bien particulière, pour nous, puisqu'une nouvelle Grande Prêtresse prendra ma place afin de faire perdurer nos traditions et pérenniser nos règles. Elle reprenait sa forme précédente. À la vue de ce que j'ai lu, Voyageur Tne', je ne pense pas que notre secret soit divulgué si vous en étiez le porteur, vous semblez garder énormément de mystères dans vos ouvrages.

- Cependant ce n'est pas la règle. Venait de dire la fille de la Grande Prêtresse, me faisant perdre l'espoir que je venais d'acquérir. Si nous ne suivons pas la règle, nous compromettons notre sécurité et celle de nos sœurs.

- Meladrys. Tentait d'intervenir la Grande Prêtresse.

- Mère. La coupait-elle. Pourquoi serions-nous sans cesse restreintes à rester discrètes si c'était pour épargner un étranger dont nous ne savons presque rien, qui pourrait à lui seul mettre à mal de longues décennies sans aucun incident ? Pourquoi changer cela ?

- Là intervient ma décision. Et tu apprendras à rester à ta place, Meladrys. Ce n'est pas ton rôle de trancher pour le village.

- Pourtant si personne ne se décide à faire quoi que ce soit..."



 C'est à cet instant que la jeune félicienne bondissait dans ma direction, se métamorphosant durant son saut. Le vent soufflait dans les branchages, comme si ma mort était en train de me fondre dessus. Je fermais les yeux et me recroquevillais sur moi-même.



 "Et tu croyais parer son attaque dans cette posture ?" Me soufflait- on, le tout accompagné d'un rire de malice que je connaissais.



 J'ouvrais les yeux pour en avoir le cœur net. Un immense sabre me faisait face, accroché à une solide tenue en acier que je ne connaissais pas, un joli postérieur bombé et une tignasse mauve mal peignée partant dans tous les sens. Gnas se tenait belle et bien entre moi et mon assaillante, la retenant d'une main et faisant un signe de salutation aux trois autres femmes restaient assises.



 "Toi, décidément, tu as le chic pour te mettre dans de belles tapisseries. Gloussait-elle. Tu leur as volé leurs hauts et tu t'étonnes de ton sort ! Tu es irrécupérable...

- C'est de draps dont on parle dans ce genre de cas ! Pas de tapisserie, et je n'y suis pour rien à leur tenue incomplète.

- Ça serait une première. Haha. Pouffait Gnas.

- Je vous dérange ? Grognait Meladrys.

- Quand tu parles, oui. Lui rétorquait ma sauveuse. D'ailleurs... C'est un comme toi qui nous a agressé dans la forêt. J'ai comme une envie de prendre une revanche. S'attisait-elle. Au même moment, une autre personne nous rejoignait sur la plateforme sylvestre. Arrivée là par téléportation face à l'assemblée.

- Sauf que tu n'en feras rien, Gnas. Une voix masculine que j'avais déjà entendue auparavant prononçait ces quelques mots. Ces personnes ne sont pas nos ennemies. Grande Prêtresse Aetharys, mes salutations. Lâchait-il en s'inclinant respectueusement vers l'aînée.

- Maître Eruxul, mes salutations. Venait de répondre la prêtresse en se levant et s'inclinant à son tour. Cela faisait bien des lunes que nous n'avions pas eu votre visite.

- Si je me souviens bien, notre première rencontre fut le soir de votre sacrement, Grande Prêtresse, et à en voir nos Lunes, c'est une belle coïncidence car c'est cette nuit que vous allez léguer votre statut. n'est-ce-pas ?

- En effet, Maître Eruxul, votre mémoire ne vous fait pas défaut même si cela doit remonter à quasiment un siècle, le temps passe vite, n'est-ce-pas ? Elle fondait en rire et lui en faisait de même, créant une incompréhension générale.

- Nous ne souhaitions pas vous déranger en une soirée si importante, néanmoins, connaissant vos règles et constatant la position de ce cher Tnemesnap, je vous demanderai de bien vouloir accorder votre bonté à cet homme. Tel que vous l'aviez honorablement fait pour moi à l'époque. demandait-il d'un ton très respectueux.

- Je ne comptais pas appliquer d'irrévocable sanction quoi qu'il en soit. En ces temps sombres, la mort est bien assez souvent invoquée pour qu'un innocent soit assassiné froidement. Cette phrase me donnait des frissons et en même temps me rassurait. Decadrys, reviens ici, Maître, prenez place avec nous, ainsi que la jeune fille qui vous accompagne. Voyageur Tnemesnap ? M’interpellait-elle. Pendant ce temps, la félicienne transformée faisait un pas en arrière et reprenait son apparence normale, je ne la quittais pas des yeux, partant en direction de la table, tandis que Gnas allait rejoindre Eruxul.

- Oui, Grande Prêtresse ?

- Je vous demande de bien vouloir pardonner l'impulsivité de ma fille, je ne tenais pas à vous effrayer, et par ailleurs, je suppose que cette jeune femme est votre amie Gnas, c'est bien cela ?

- Vos excuses sont toutes acceptées, Grande Prêtresse, et oui il s'agit bien de l'unique Gnas.

- En chair et en sang, Aetharys. C'est bien moi. Lâchait Gnas, sans même prendre la peine de la nommer par son titre, embrasant le regard de Meladrys.

- Ahem. Soufflais-je.

- Ne lui en voulez pas Grande Prêtresse. Reprenait rapidement Eruxul. Gnas est très... Naturelle, les us et codes de marque lui sont étrangers.

- C'est quoi un us ? demandait-elle à Eruxul.

- Plus tard Gnas, ce n'est pas grave. Lui répondait- il. Toujours est il que nous devrons rapidement reprendre notre chemin, Grande Prêtresse, notre temps est compté.

- Malgré plusieurs siècles d'existence, vous êtes toujours à courir derrière ce dernier, je vous plains Maître Eruxul. Je pensais naïvement qu'avoir une telle longévité vous permettrait de profiter, mais cela n'a pas l'air d'être le cas.

- Si Mithreïlid connaissait la paix, peut-être cela me serait-il possible. J'ai bien peur de ne malheureusement pas avoir le temps de connaître cette ère. La Reine Sombre semble bien décidée à vouloir étendre son emprise sur notre beau Monde.

- Cette vieille folle ne cessera-t-elle donc jamais de vouloir semer mort et dévastation ? Déjà jeune, j'entendais parler des méfaits qu'elle accomplissait et des horreurs qu'elle causait. Sa magie est si puissante, qui pourrait bien la renverser et ramener la paix sur Mithreïlid ? J'écoutais, intéressé, cette histoire à l'instar des trois jeunes femmes, les anecdotes à propos de cette Reine Sombre dont je n'avais jamais entendu parler ; Gnas, elle, semblait absorbée par le ciel étoilé, captivée par l'éclat de la nue.

- À vrai dire. Je ne sais pas, de toute ma vie, je n'ai jamais constaté pareille aberration, si ce n'est durant le siècle de la Grande Nuit, où les grands maîtres se déchirèrent entre eux et que cela les mena à disparaître. Le désir d'immortalité d'Irasandre et ce qu'elle met en place pour essayer de l'obtenir est de plus en plus inquiétant. J'ai bien peur qu'elle ne cesse que lorsqu'elle aura réussi à atteindre la vie éternelle. Je lui souhaite de finir rongée par la putréfaction, porter un tel fardeau n'a rien d'un don. Encore moins lorsque l'on pratique le vice et la torture pour espérer pouvoir en jouir.

- Vous en savez beaucoup à propos de la vie éternelle, Maître Eruxul ? Demandait la fille de la prêtresse. Qui décide de qui la possède et de qui ne la possède pas ?

- Je n'en sais rien. J'ai grandi comme n'importe quel habitant de Mithreïlid au début de ma vie, je n'étais alors qu'un simple mage de la terre, je soignais les plantes et les arbres. Je ne savais pas pourquoi, mais cette phrase ne semblait pas être la vérité complète. Une fois devenu adulte, seulement à mon soixante-dixième cycle solaire, je constatais que tous mes proches, eux, avaient pris un léger coup de vieux, je me sentais toujours aussi jeune, puis j'ai dépassé mon premier siècle.

 À partir de ce moment là, j'ai commencé à voir le temps, qui défilait en chaque être, mais qui semblait s'être arrêté en moi. Quelques cycles plus tard, la plupart de mes connaissances sont mortes de vieillesse, ce n'est que vers mes cent cinquantièmes cycles que mon pouvoir s'est réellement réveillé. J'ai appris à me téléporter, à contrôler et interroger le Temps. Presque cinq siècles ont passé depuis.

 J'ai parcouru notre monde à la recherche d'autres humains qui avaient vécu aussi longtemps que moi, j'ai alors rencontré les grands Maîtres, sauf que comme je vous le disais, ils se sont pour la plupart éteints durant le siècle de la Grande Nuit, tous admettaient que leur longue vie était liée à leurs pouvoirs et forces respectifs. Les cycles défilaient, tandis que je faisais des boucles sur Mithreïlid, toujours en quête d'êtres éternels, mais seules quelques ethnies et races non-humaines possèdent une très longue longévité, telle que la votre, les Hulotes ou bien les Nautiliens, mais il n'était toujours pas question d'une éternité.

- Pourquoi continuez-vous de chercher alors ? L'interrompait Decadrys.

- Si je trouve un être qui a vécu au moins trois siècles, j'aurais la possibilité de partager son passé et de trouver une éventuelle réponse et par la-même un disciple. On m'a accordé le titre de Maître car je suis le plus vieux des êtres qui foule encore ce monde et que j'ai accumulé autant de connaissances qu'une bibliothèque.

- Tu as pensé aux dragons ou aux les-va-t-ens ? Tous les regards se tournaient vers Gnas, qui n'avait pas encore décroché une phrase depuis son arrivée.

- Je pense qu'elle voulait dire léviathans. Corrigeais-je.

- Comment ça Gnas ? L'interrogeait Eruxul.

- On dit qu'ils sont millénaires. Qu'ils n'étaient à la base que des petits lézards ou des créatures quelconques. Mais que le temps leur a donné leurs pouvoirs, leur puissance et leur aspect gigantesque. Toi tu serais une sorte de levat.. letiav... Enfin voilà, quoi. Le gros truc qui n'est pas le dragon. Finissait-elle brouillonne.

- C'est une piste que je n'ai pas exploré, un peu saugrenue mais... Eruxul semblait pensif.

- Mais pas sans intérêt. Reprenait la Grande Prêtresse. Tant de races de Mithreïlid sont des hybrides animales et humaines, cela serait-il impossible qu'un léviathan ou qu'un dragon prenne une forme humaine pour se reproduire et ainsi créer un hybride aux pouvoirs quasi- divins. C'est à cela que vous pensiez, dame Gnas ? Dame Gnas ? Elle insistait se rendant compte que Gnas avait de nouveau le nez dans les étoiles.

- Pardon ? Je vous ai perdue à hy-tru. Rétorquait-elle sans gêne.

- Cette jeune fille a l'air complètement à la masse. Pouffait la fille de la Prêtresse, avant de recevoir un coup de coude de sa mère.

- Gnas est... Je commençais.

- Gnas est incroyablement puissante. Me coupait Eruxul. Je l'ai vue battre à plate couture un Dragon il n'y a pas un jour. Il s'agissait certes d'une matérialisation maléfique, mais je suis formel. C'était un Dragon. Et je l'ai vu aussi clairement que je vous vois tous là. Tous s'interrompirent, moi y compris et tous les regards se tournaient vers elle. Nous avions tous entendu la même chose. Une créature légendaire abattue par une seule personne. Pas la plus sage, pas la plus instruite, puis quand on la connaît, on sait que Gnas est une brute qui foncerait tête baissée et qui se serait sûrement faite gober toute ronde, dépassée par la taille et la puissance d'un tel monstre.

- Tu lui as prêté main forte Eruxul ? Lui demandais-je.

- Non. J'allais le faire, mais Gnas m'a fait comprendre que j'allais la gêner. Je n'ai donc pas pris de risque et j'ai bien observé la scène. Pas de doute à ce sujet. Les crocs qu'elle porte au ceinturon vous confirmeront mes dires. Gnas ? Il se répétait se rendant compte qu'elle était à nouveau en train de contempler le ciel. Gnas, peux-tu montrer un de tes trophées à la Grande Prêtresse ? Gnas posait un immense sabre que je n'avais pas encore vu sur la table, puis allait soulever son haut afin de montrer sa poitrine, mais je l'en empêchais.

- Eruxul parlait des crocs de Dragon. Ahem.

- Je ne sais pas, comme ici tout le monde expose ses trophées à l'air libre... J'ai cru qu'il me demandait de le faire aussi. J'ai assez voyagé avec toi pour que cela ne me paraisse pas étrange comme requête. Et je veux bien, mais on ne me le vole pas, hein. C'est à moi, maintenant. L'assemblée lâchait un petit rire partagé, tandis que je me sentais un peu bête. Gnas tendait à la Grande Prêtresse un immense croc.

- Je confirme, c'est un croc de Dragon. Vous êtes pleine de surprise dame Gnas. Lâchait- elle d'un ton admirateur. Je n'avais jamais vu la Masamune en vrai, je suppose que vous avez défait le dragon avec ?

- Bah non... J'étais désarmée et il volait le dragon. Alors je lui ai jeté un caillou dans la tête et après je l'ai cogné et cogné et cogné... Puis il est mort. Ah et je lui ai déchiré la bouche aussi. Elle riait à gorge déployée. Je me mettais une baffe dans le visage, c'était du Gnas tout craché, tant le récit que la méthode employée.

- Mais la Masamune, n'est-elle pas trop lourde pour vous ? Demandait la Grande Prêtresse.

- Cette épée ridicule ? Sa fille pestait à l'idée de ne pas être au centre de l'attention alors que la nuit passait et qu'elle devait être nommée Grande Prêtresse. Je suis certaine de pouvoir la soulever, moi.

- Ma fille, allons... La jeune femme essayait de soulever l'arme mais elle ne bougeait pas d'un coussinet. Elle se métamorphosait et tentait de plus belle. Toujours rien. Elle se transformait à nouveau, croisait les bras et ne disait plus un mot.

- Je crois que Masamune choisit son guerrier. Seul quelqu'un n'ayant pas la volonté de s'en servir ou son propriétaire peuvent la brandir, et encore, il me semble que son poids reste énorme pour n'importe qui. Rajoutait Aetharys.

- C'est pour ça que le vendeur a pu me l'attraper l'autre jour. Même s'il a failli tomber avec... Et qu'il disait que je ne pourrais pas la porter. Tout est lié, héhé.

- Être l'élu d'un artefact de guerre est une sacrée preuve de force. Soulignait Yzidrys. Je l'ai lu. Il en existe cinq en tout. Si je me souviens bien, Masamune est l'Artefact du Sang Epineux ! La classe ! Je peux le toucher ?! Interrogeait-elle Gnas, qui acquiesçait d'un hochement de la tête.

- Aetharys, j'ai une question. Lançait Gnas tandis que la jeune félicienne s'émerveillait devant l'arme massive.

- Oui, je t'écoute.

- Il y a des mâles dans ce village ? Il y a plus d'une semaine nous avons été attaqués mes amis et moi par une créature qui comme vous se transformait et qui vous ressemblait. C'était dans une forêt aussi.

- C'était dans cette même forêt, Gnas. Lançais-je.

- Hmmm. Non, nous nous sommes séparées des mâles de notre village. Ils étaient trop belliqueux et passaient leur temps à vouloir guerroyer et partir en quête et conquête de nouveaux territoires. A la suite d'un combat entre les deux alphas, mâle et femelle, il fut décidé que les mâles quittent la forêt. Ils se vendirent sûrement comme mercenaires, incapables de rester unis et soudés. Je regrette qu'un tel accident soit arrivé. Néanmoins, je n'y suis pour rien.

- Ça n'aide pas. Je jure que si je remets la main sur ce gros chat. J'en fais un tapis. Rageait Gnas.

- C'est la raison de votre arrivée ici, Voyageur Tne ?

- Entre autre oui. Nous avons été dispersés lors de l'attaque puis c'est ce qui m'a amené à me perdre dans la forêt.

- Vous qui pestiez en pensant que c'était la faute de vos camarades, cet assaut, elles n'y étaient pour rien. Clamait, sage la Prêtresse.

- Disons qu'Evi' et Gnas sont tout de mêmes deux aimants à ennuis. L'une ne ferait pas mieux que l'autre pour essayer d'éviter une querelle. Et je dis bien essayer. soufflais-je déconfit.

- Baaaah, il vaut mieux lutter que s'offrir à l'adversaire. Si tu étais un peu plus une belle queue, tu comprendrais ça toi aussi. Me répondait Gnas, déclenchant une fois de plus un rire général.

- Une plus belle queue ? Lui rétorquais-je.

- Bah si tu aimais un peu plus te battre, quoi.

- Si j'étais belliqueux alors Gnas. Pas si j'avais une plus belle queue. La reprenais-je.

- Oui voilà. Le problème reste le même. Si tu ne choisis pas de te battre, forcément d'autres le feront pour toi. Je ne sais pas pourquoi ça t'étonne, parfois des monstres t'agresseront et tu ne peux pas les raisonner. Ni les faire fuir avec des insectes en bouteille, la seule résolution c'est la baston ! Criait- elle d'un ton vindicatif.

- Vous semblez être une guerrière aguerrie, dame Gnas. Depuis combien de temps foulez-vous Mithreïlid ? Lui demandait Yzidrys.

- Je ne sais pas trop. Sans gêne elle dévoilait un de ces bras, entièrement mutilé et tatoué. Je me suis faite ces dessins et ces cicatrices quand j'ai quitté le temple du Désert. Je n'étais qu'une enfant et cela doit bien remonter à une vingtaine de cycles. Enfin je ne sais pas vraiment quel âge j'ai. Mais je me suis énormément battue ! Ah ça oui.

- Pour savoir manier une telle arme, j'imagine oui. Vous êtes une Maître vous aussi pour voyager avec Maître Eruxul ? Continuait, curieuse, la félicienne.

- Une quoi ? Gnas laissait échapper son rire indiscret.

- Et bien, pour transmettre vos enseignements. Vous avez bien été formée au combat vous aussi ? Vous devez forcément avoir un disciple !

- Euh. Non. Enfin ça ne me rappelle vraiment rien. Gnas semblait chercher sérieusement. Non j'ai appris toute seule... Mais quand, je ne sais pas non plus. En fait... C'est même bizarre, car avant de rencontrer Evialg et Tne', je ne m'étais jamais battue. Puisque j'étais seule dans le désert.

- Moi j'aimerais bien devenir votre disciple, vous avez l'air super forte ! Je m'appelle Yzidrys, et j'en serais ravie. Clamait- elle.

- Doucement Yzidrys, ta destinée n'est peut-être pas d'aller te battre sur les mêmes fronts que Gnas. Palliait la Prêtresse à son optimisme.

- Je ferai une bien mauvaise Maître. Je n'arrive déjà pas à me servir d'une fourchette ou à m'exprimer alors, apprendre à quelqu'un d'autre comment se battre... Ça serait trop compliqué. Ironisait- elle.

- Oh. La déception se lisait dans les yeux fendus d'Yzidrys. Si vous changez d'avis, vous saurez où me trouver. Enfin si vous ne devez pas être exécutée à cause de ça..

- HAHAHAHA. Le brouhaha de Gnas, interrompait les multiples discussions qui se croisaient autour de la table. Moi ? Exécutée ? Plutôt mourir. hurlait-elle en se tordant de rire. Depuis que nos routes se sont croisées avec Evi'. Elle se rendait compte cette fois-ci que personne ne savait qui était Evialg. Qui est une personne très forte, je n'ai plus jamais perdu. Bon d'accord, quand ça gicle, ça gicle ; même quelque part dans cette forêt, j'aurai pu mourir empalée sur une vieille branche qui traînait. Mais non. C'est fini ça.

- C'est vrai que faire repousser ta chair te prend un bon bout de temps. Lui lançais-je.

- Repousser la chair ?! S'exclamait la Grande Prêtresse.

- Démonstration ! Criait Gnas."



 Sans que je ne l'ai vue venir, ni Eruxul qui avait l'air d'être pourtant assez alerte, surtout quand il s'agissait de prévenir d'une Gnasserie ; cette dernière, empoignait une dague dissimulée sur elle, et s'entaillait le bras droit de deux longues plaies, dont le sang, comme elle l'avait dit juste avant, giclait abondamment sur Eruxul et moi qui étions à côté d'elle, et sur la Grande Prêtresse, qui, malheureusement était en face de Gnas. La consternation s'affichait dans le regard de la fille de la matriarche, tandis que c'est la surprise et la crainte qui naissaient dans les yeux des deux autres féliciennes. Contre toute attente, la Prêtresse resta de marbre, concentrée sur l'avant-bras dont la balafre se refermait miraculeusement en une poignée de secondes.



 "C'est incroyable."



 Se contenta-t-elle de dire, toujours aussi calme, tandis que les fleurs et plantes qu'elle revêtait sur sa coiffe et son habit, semblaient s'étendre afin de se nourrir des gouttelettes de sang ayant volées auparavant. Les végétaux croissaient suite à l'absorption, verdissant davantage et bourgeonnant comme par magie. La Grande Prêtresse tâtait sa parure vivante et conservant le même ton que juste avant, lâchait :



 "C'est incroyable."



 Elle inspirait longuement en ayant au préalable fermé les yeux, reprit une posture assise bien droite, s'imprégnant de l'air pur, du murmure des étoiles et de la magie qui émanait de la sylve endormie, puis elle se levait lentement, écartait les bras et proclamait très solennellement :



 "Par les Lunes qui ce soir nous baignent de leurs éclats, moi Grande Prêtresse Aetharys, guidée par les étoiles, annonce la fin de mon voyage, j'ai marché suffisamment longtemps sous la bénédiction de notre Déesse Félicie. C'est sous l'Accolade des Lunes que j'ai reçu le devoir d'aimer au nom de ma Déesse, et c'est sous la même Accolade des Lunes, que ce soir, je vais transmettre mon titre de Grande Prêtresse et la responsabilité de diriger notre Clan. Nous nous distinguons par notre force, telle que la tienne, Meladrys ma Fille. Nous nous instruisons par notre grande curiosité, comme la tienne, Yzidrys. Mais nous nous élevons par notre Amour et notre compréhension de l'autre, cela te revient Decadrys. C'est avec cet Amour que tu devras continuer à faire prospérer notre Clan, sous la sagesse de nos Lunes."



 La Grande Prêtresse soulevait sa coiffe de pierres précieuses et de plantes, se déplaçait jusqu'à Decadrys qui s'était levée et inclinée, et déposait la couronne sur les oreilles duveteuses de la jeune félicienne.


 L'éclat des Lunes s'intensifia et un rayon alla en direction des pousses vivantes ornant la coiffe, les faisant pousser davantage et faisant éclore de larges fleurs en cloche, dont le cœur était aussi rouge que le sang de Gnas et l'extrémité blanche comme la pâleur des astres nocturnes. Decadrys avait l'air dans un autre monde, transportée par l'événement dont elle ne devait pas espérer qu'elle en serait la clé. Elle se tenait droite sous le faisceau qui l'illuminait et aucun mot ne semblait lui venir. La fille de l'ancienne Grande Prêtresse, si j'avais bien suivi la transmission de pouvoir ; était dépitée et verte de rage, rongée par l'orgueil, elle quittait la tablée et l'assemblée sans rien dire.

 Yzidrys, semblait surtout heureuse pour sa consœur, tandis que Gnas applaudissait sous le regard médusé d'Eruxul. Moi, je contemplais les lianes tombantes des fleurs montées sur la couronne, qui couraient sur la poitrine scintillante de la lumière des Lunes, de la nouvelle Grande Prêtresse. Elle revenait à elle, nous échangions un regard plein de je-ne-sais-pas-quoi, qui m'avait transporté droit dans ses bras sans que j'ai bougé. Aetharys était partie en direction du bord de la plate-forme et avait clamé quelque chose vers le bas.

 Quelques instants plus tard, plusieurs féliciennes nous apportaient des plats magnifiques qui ne ressemblaient en rien à la bouillie rebutante que j'avais du manger plus tôt. Je l'aimais bien ce village, finalement.

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