Incertitudes

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New York, Etats-Unis, 11 février 2012


Scott se trouvait dans la salle dédiée aux expositions temporaires du MoMA, à New York. Il examinait des photographies en noir et blanc des paysages et des personnes qu'il avait vus en couleurs, au Mexique.

Sur les cadres, il trouvait que ces images peinaient à capter la réalité vécue sur place. Malgré la sensibilité et l'habilité du photographe, les émotions de tous ces gens n'étaient pas restituées, du moins, il avait cette impression.

Ce qu'il voyait ? Des enfants souriants, jouant au football avec une bouteille en plastique au milieu d'un terrain vague où, en arrière-plan, des policiers bouclaient la zone de découverte d'un charnier. Une vieille femme à la peau tannée par le soleil, ridée. D'un visage empreint de dignité, elle vendait de magnifiques arums sous le portail baroque d'une église. Un groupe de jeunes gens pleurant la mort de l'un des leurs, dans un cimetière austère et aride. Ce qu'il ne voyait pas ? Le « Ya qué ? » comme disaient tous ces gens, sorte de carpe diem. « À quoi bon ? ». C'était leur leitmotiv, leur réponse à la misère, à la violence. À quoi bon se plaindre, à quoi bon se faire des soucis, à quoi bon se laisser envahir par la peur ou par le désespoir ? Justement, cet « À quoi bon » ne figurait pas sur ces clichés. Comme si le voile de la funeste destinée de son confrère et ami avait maculé son œuvre avant de disparaître.

Il n'était pas mort, juste disparu. Un chiffre de plus pour alimenter les statistiques des disparitions, des enlèvements. Un phénomène qui se répétait avec une fréquence et une banalité affligeantes. Même lui l'avait subi, à Mexico, à bord d'un taxi clandestin. Il avait eu de la chance de n'avoir rien à déplorer, que des pertes matérielles. Une chance que d'autres confrères et amis n'avaient pas eue.

À des milliers de kilomètres de là, Scott ne pouvait pas croire qu'il pourrait revivre ces moments d'incertitude liés à une disparition, à tel point qu'il se demandait encore s'il avait perdu du temps ou s'il avait raison de s'inquiéter. « Les mauvaises nouvelles ont toujours des ailes » avait-il tant entendu au Mexique, sorte de mantra pour relativiser. L'objet de ses préoccupations ? Cela faisait trois jours que Kirsten n'avait pas réussi à joindre sa fille ni son ex, en Autriche. Comme il savait leurs relations tendues, il l'avait convaincue de les laisser souffler un peu, peut-être qu'ils voulaient passer du temps entre père et fille. Sauf qu'au troisième jour, sa compagne fut vraiment étonnée de n'avoir toujours rien reçu de leur part.

« Où sont-ils ? » Elle n'avait aucune réponse à ses nombreux SMS ni aux appels. D'ailleurs leurs portables respectifs ne donnaient aucune tonalité. Il avait tenté de la rassurer, les causes pouvaient être nombreuses : un problème avec la ligne, batterie déchargée. Il fallait explorer les hypothèses les plus logiques et les moins tragiques d'abord.

Mais ce matin là, Kirsten avait dû dissimuler son anxiété, mettre son tailleur mauve, ses talons aiguilles et revêtir son masque d'assurance pour ne pas laisser ses sentiments échapper. Elle s'apprêtait à honorer son rendez-vous de la journée : rencontrer le commissaire de l'exposition photographique au MoMa. Pendant ce temps, Scott lui avait promis de se renseigner auprès de ses contacts, même si, quelque part en lui, il trouvait sa préoccupation exagérée.

D'après les éléments qu'il avait rassemblés, Vivi avait eu la jambe plâtrée suite à son accident. Logiquement, leur séjour de ski aurait dû être annulé, mais ce ne fut pas le cas. La réservation n'avait pas été pourvue. Vraisemblablement, ils ne se trouvaient pas à Vienne non plus, puisque le téléphone de l'appartement de Karl n'arrêtait pas de sonner dans le vide.

En effet, il y avait de quoi s'inquiéter. Dans un monde envahi par la communication instantanée, l'absence de réponse immédiate soulevait une foule d'incertitudes.

Ces pensées l'accompagnèrent lorsqu'il quitta la salle et attendit sa compagne dans le hall. Elle avait terminé sa discussion et marchait vers lui, rayonnante. Sa démarche dégageait de l'assurance, tant qu'elle savait que d'autres yeux la fixaient. En la regardant, Scott ne put s'empêcher de se demander à nouveau pourquoi son ex-mari n'avait-il rien fait pour la retenir ? Il préféra ignorer la réponse, car il ne s'imaginait pas un instant que leur amour pourrait s'effriter un jour. Ni l'ennui ni la routine ni les divergences ne les atteindraient. Pour elle – et pour lui aussi – il avait renoncé à ce qui le motivait auparavant : l'adrénaline, le danger des zones en guerre ou en conflit.

Dès qu’elle se trouva face à lui, elle sut que personne d’autre ne verrait sa mine déconfite. Elle enleva ce masque de femme froide et distante la caractérisant dans son travail. Avec lui, elle devint la femme sensible et fragile qui avait besoin de son reconfort.

— Ça va aller, la rassura-t-il de sa voix rocailleuse.

— Il leur est arrivé quelque chose, j'en suis sûre !

Elle lui fit signe de sortir et tous deux marchèrent jusqu'à la 6th Avenue, puis s'arrêtèrent pour appeler un taxi. Perdue, Kirsten ne remarqua pas, cette fois-ci, la sculpture Love de Robert Indiana. Auparavant, elle aimait s'arrêter, lui planter un baiser langoureux et lui parler de l'œuvre de l'artiste. Là, elle n'était pas d'humeur. Il comprenait. Il la contempla tout de même, comme les touristes qui s'arrêtaient pour se prendre en selfie.

— Je vais appeler la police... je dois rentrer..., répétait-elle, comme si elle se parlait toute seule.

Il avait envie de la rassurer, de lui dire que tout se passerait bien, que ce n'était rien de grave. Après tout, il avait été présent lors des monologues de Kirsten avec son ex ou quand sa fille lui avait raccrochée au nez. Hormis la réservation non pourvue, il ne voyait pas pourquoi imaginer le pire.

Lorsqu'ils montèrent dans le taxi, elle se pelotonna contre lui et évoqua les résultats de sa propre enquête :

— Ma belle-mère, pardon, mon ex-belle-mère, corrigea-t-elle, est dans une maison de retraite médicalisée, près d'Hopfgarten. Karl profite de ses séjours à la montagne pour la voir. Mais, il n'y a pas été cette fois-ci.

Scott opina du chef, il allait ajouter que cela pouvait arriver, que cela confirmait qu'ils avaient changé de plans à la dernière minute, mais elle ne lui en laissa pas le temps, sa voix prit un ton plus grave.

— L'infirmière m'a dit que depuis une semaine, il avait appelé plusieurs fois. Son dernier coup de fil date d'il y a deux jours !

Scott acquiesça, sans savoir que répondre.

— Elle a dit quelque chose comme quoi il n'avait jamais insisté autant... Je vais avancer mon retour, annonça-t-elle.

En rentrant, Scott consulta sa messagerie instantanée. Il attendait le retour d'un confrère et ami en Europe, Richard Dekay. Ce dernier se trouvait en Autriche pour les besoins d'un reportage. Scott l'avait contacté avec une demande particulière : l'informer de tout accident ou autre fait divers survenu dans le secteur près de leur lieu de villégiature. Mais sa réponse fut laconique. Rien trouvé. Comme son statut l'affichait en ligne, Scott le remercia en direct pour son retour rapide et s'enquit, par politesse sur l'état de ses recherches.

Richard Dekay était un journaliste d'investigation. En ce moment il ciblait un riche homme d'affaires au passé trouble, dont il soupçonnait un lien avec le crime organisé.

« Ça va, mon homme fait parler de plus en plus de lui. Un gros incident ! » écrivit-il.

Pris par la curiosité, Scott lui demanda de développer.

« D'ailleurs, si tu m'avais demandé de chercher dans une autre station de ski, tu aurais eu ce que tu cherchais comme fait divers : trois skieurs tués en pleine montagne par un sniper. Parmi les victimes, le fils de Jorga Sego. »

Effectivement, un gros poisson, pensa Scott. Justement l'homme sur lequel Richard enquêtait.

« Et ce n'est pas tout, dans le même coin deux corps calcinés ont été trouvés dans un chalet qui a pris feu. Je pense que c'est lié. »

Le photographe le remercia à nouveau et lui souhaita bonne chance. Richard lui avait envoyé deux liens vers les articles concernés. Scott les ouvrit par curiosité, puis, par acquit de conscience, vérifia sur le navigateur web la distance entre la station et le site du massacre, Mehlsack. Une centaine de kilomètres les séparait. Rasséréné, il put souffler. Ce n'était pas à côté.

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