[6] Le château Iontach

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— Quel rêve idiot…

Eadrom s’éveilla dans son lit. Non pas celui de la chambre de l’auberge du Cavalier Chantant, ou il avait pris ses habitudes à Brocéliande, mais dans une chambre dont il avait presque oublié l’existence : celle du château Iontach ou il avait passé son enfance.

— Les rêves sont toujours un peu bizarres, fit une voix féminine. Mais mon grand-père disait toujours : « ce n’est pas grave de faire des cauchemars, le principal est de se réveiller ! ».

Le bras gauche du chevalier était entouré de bandelettes serrées, au point qu’il sentait à peine ses doigts et était incapable de les bouger. Comme si cela ne suffisait pas, l’adolescente y posa une atelle.

— Surtout n’essayez pas de bouger le bras, poursuivit-elle d’un ton badin. Madame m’a chargé de prendre soin de vous et s’inquiète beaucoup pour que votre blessure ne se rouvre pas.

— Qui êtes vous ? Demanda-t-il. Depuis combien de temps êtes vous au service des Iontach ?

— Depuis deux jours Monseigneur. Mon père était métayer au village dont vous avez sauvé les habitants. La Dame de Iontach m’a chargé de veiller sur vous, nous sommes trois à nous relayer à votre chevet. Mon nom est Sylène Lecordon ; on nous appelle « lecordon » parce que mon arrière grand-père a été un des premiers à remplacer les sabots par des chaussures en cuir…

— Sylène ! Interrompit une voix de femme autoritaire. Je pense que le Seigneur Eadrom a besoin de repos et une longue conversation n’est pas recommandée dans son état. Veux-tu nous laisser.

La servante s’inclina et sortit. Eadrom tourna la tête. Une élégante châtelaine habillée à l’ancienne venait d’entrer dans la chambre.

— Madame ! salua Eadrom en inclinant la tête. Je vous suis très reconnaissant du soin que vous prenez de moi. Mais comment connaissez vous mon noim ?

— Vos compagnons ont eu deux jours pour me parler de vous… Surtout ce barde gnome qui se vante de retranscrire vos exploits dans une saga épique et ce jeune magicien. Votre troisième compagnon est beaucoup plus discret, Il n’a même pas daigné retirer son casque en ma présence.

— Il fait partie de l’ordre des magelame, précisa Eadrom. Leur code de conduite est assez rigoureux et peut-être l’applique-t-il trop au pied de la lettre. Pardonnez-moi mais je suis encore un peu confus… Où sommes-nous exactement ? Est-ce bien le château Iontach ?

— Tout à fait Messire Eadrom, et je manque à tous mes devoirs puisque je ne me suis pas encore présentée : Je suis la Dame Melgane d’Aurtagon, épouse du Baron Guillaume Longue-tache.

Eadrom demeura sans voix devant cette révélation… Guillaume Longue-tache était son très lointain ancêtre. Se trouver en présence de son épouse ne pouvait signifier qu’une seule chose, il avait remonté le temps.

— Cela fait plus de deux ans que mon époux est parti, poursuivit-elle en s’asseyant sur le bord du lit. Officiellement en croisade contre les Solariens mais je ne sais même pas s’il est toujours en vie, s’il a l’intention de revenir ou s’il n’a pas fondé un petit royaume dans le fin-fond du Kytar… mais qu’avez vous, Messire ? Vous êtes livide… le bandage est pourtant correct et la blessure est bien refermée… vous devriez manger un peu et refaire vos forces.

— Ça me ferait peut-être du bien en effet, je suis encore sous le choc.

— Nous aussi, répondit elle en approchant son visage du sien. Mon fils et moi étions sur le point de fuir la région devant l’avance des orques, mais vous avez donné la preuve qu’on peut leur résister et nous avons fait demi-tour. Il y a trop longtemps que cette baronnie n’a pas un homme digne de ce nom pour en assurer la défense, mon fils Hugon est vaillant, mais il n’a pas assez d’expérience pour remplir ce rôle, alors que vous…

Comme elle approchait son visage de celui d’Eadrom, ce dernier détourna la tête,

— Je vous prie de m’excuser mais il faut que je me repose, fit-il d’un ton sec.

— Bien sûr, vous avez besoin de repos…

Elle se leva et se dirigea lentement vers la sortie, ouvrit la porte et fit un pas en avant… puis elle se retourna.

— … mais peut-être avez-vous vous aussi un code de conduite trop rigoureux.

* * * * *

Quelques jours plus tard, Eadrom était enfin en mesure de se lever et d’utiliser son bras gauche, sous réserve d’éviter les efforts. Ses compagnons s’étant installé dans la tour Nord-Est, il décida de quitter sa chambre pour les rejoindre et partager leur inconfort, ce que Dame Melgane accepta de mauvaise grâce.

Ses compagnons l’aidèrent à installer sa paillasse et à trier les vêtements que la Dame de Iontach leur avait offert. Encore diminué par sa blessure, Eadrom fut contraint de rester assis pendant que ses compagnons s’affairaient et il en profita pour les examiner un par un.

Fradj était toujours pareil à lui-même… toujours aussi caustique, il ne manquait pas une occasion de se plaindre de la nourriture, de l’inconfort de la tour et de l’état des paillasses… d’ailleurs, il se grattait régulièrement les jambes, signe qu’il n’avait peut-être pas tort sur ce dernier point.

Antonius, pour sa part, avait changé… il semblait moins brouillon dans sa manière d’agir et de s’exprimer, comme si sa première bataille lui avait donné l’assurance qui lui manquait.

Mais le plus étrange était le Magelame, que chacun appelait au château : « le guerrier à l’armure dorée ». Chaque soir, il quittait discrètement la tour et ne revenait qu’au petit matin, et aucun membre du groupe ne l’avait vu sans son heaume, ce qui suscitait bien des questions. Fradj semblait avoir une petite idée du mystère qui l’entourait, mais il les gardait pour lui.

Après son installation dans la tour, Eadrom proposa à ses compagnons une réunion privée, il devait leur faire part de ses découvertes.

— Voilà une excellente idée, approuva le guerrier au heaume doré. J’ai moi même une information importante à vous communiquer. Il est préférable que je parle en premier ainsi vous pourrez décider en connaissance de cause… si vous me faites confiance pour les autres informations.

— Nous sommes tous dans la même galère, répondit Eadrom. Nous n’en sortirons vivant qu’en ayant confiance les uns envers les autres. Quel est donc ce grand mystère qui vous empêche de montre votre visage ?

— Pour être honnête, je craignais votre réaction en le voyant, mais vous me rassurez.

— Ce bonhomme est un imposteur ! grogna Fradj.

— Voyons Fradj, on de dit pas cela d’un allié.

— Et pourtant il a raison, ajouta le guerrier doré. J’ai été chargé d’une mission au sein de l’Université de Magie et il m’a fallu prendre une autre identité… Cette mission vous concerne, je devais entre autre vous protéger.

— Me protéger de qui ou de quoi ? Qui vous a donné cette mission ? Et pourquoi n’être pas simplement venu m’annoncer que j’étais en danger ? Et pour commencer : qui êtes vous ?

— Beaucoup de questions à la fois, Messire Eadrom. Je commencerai par la dernière, car elle devrait vous éclaircir. Soyez aimable de ne pas pousser de hauts cris, cela pourrait inquiéter les habitants du château.

Il retira lentement son heaume…

— Ah ! Je savais que c’était lui, ricana Fradj. J’aurais dû faire un pari tiens.

— VOUS ! s’exclamèrent en même temps Eadrom et Antonius.

— C’est bien moi, avoua Fizran. Moi Fizran, l’assassin qui vous ai traqué et terrifié sur les routes de Brocéliande, qui ai menacé de tuer ce pauvre Antonius pour qu’il me conduise à son maître… en toute confiance. Et j’avoue que je suis assez fier de cette aventure. Mais vous n’avez aucune raison de me garder rancune, car Nécros que j’ai assassiné avec votre aide involontaire était un être profondément maléfique, c’est ce qui l’a perdu.

— En tout cas, je n’ai plus peur de vous, proclama Antonius.

— Parce que vous savez maintenant que je n’en voulais pas à votre vie. Mais l’essentiel n’est pas là, celui qui m’a chargé de vous protéger est celui-là même qui m’a chargé de tuer Nécros, et c’est de Nécros que je dois vous protéger.

— Mais Nécros est mort ! Fit Eadrom. Antonius ! Il est bien mort n’est ce pas ?

— Je n’ai pas vu son corps, répondit le magicien, il aurait pu survivre…

— Il n’a pas survécu, confirma Fizran. Il est mort et il est revenu à la vie, je ne sais pas trop comment. Mais mon employeur en a été immédiatement informé et m’a rappelé pour que je termine le travail, il savait également que Nécros s’en prendrait à vous car vous avez quelque chose qu’il veut récupérer.

— Vous voulez dire à moi ? demanda Antonius. Je suis le seul héritier de Nécros, c’est moi qui possèdait son trésor magique et ses grimoires, et l’Orbe de Chronos.

— En effet, mais la chose la plus importante, c’est bien Eadrom qui la possède : c’est le pouvoir d’utiliser l’Orbe. Personne d’autre ne pourrait le faire.

— Mais je ne possède aucun pouvoir magique, protesta le chevalier.

— Et bien si, vous en possédez un… Nécros vous l’a transmis bien malgré lui au moment de mourir. Il existait entre vous un lien mystique, qui s’est sans doute mis en place lorsque nous avons conclu un accord : l’antidote pour Antonius contre la récupération de mon âme par Nécros.

— Un antidote dont il n’avait pas besoin, précisa Eadrom, puisque vous ne l’aviez pas empoisonné, et une récupération dont vous n’aviez pas besoin, puisqu’aucun sorcier maléfique ne s’était emparé de votre âme… mais pourquoi moi et non Antonius, ou vous-même ?

— Je sens que vous avez encore du mal à digérer mes petits mensonges, et je crois que c’est précisément la réponse à votre question. Nécros est familier avec la fourberie, moi j’en fais profession et vous y êtes totalement réfractaire. D’après les explications que le Dragon m’a donné, c’est la totale opposition entre votre philosophie et celle de Nécros qui a créé ce lien, alors qu’il aurait préféré que ce soit moi qui hérite de ce pouvoir.

— Le Dragon ? fit Eadrom. Un vrai dragon ?

— Je ne l’ai jamais vu en personne, il m’envoie ses instructions par les rêves et, pour le paiement et l’équipement dont j’aurais besoin, il m’indique des cachettes ou je peux les trouver. Je ne pense pas que ce soit un véritable dragon, mais plutôt un mage puissant.

— Ça vous arrive souvent de tout balancer sur vos employeurs ? Ironisa Fradj.

— Le Dragon m’a chargé de vous protéger, je présume que vous ne trahirez pas.

— Pourquoi ? demanda Eadrom.

— Pour ne pas perdre votre protecteur, bien sûr.

— Pourquoi me protège-t-il ? précisa Eadrom.

— Ah, je n’en sais trop rien, soupira Fizran. Je pense qu’il s’inquiète pour le pouvoir que vous détenez et il craint qu’il ne tombe entre de mauvaise mains. Le golem qui nous a attaqué appartient probablement à Nécros.

— Je commence à comprendre. Dans ma situation, je ne peux pas me permettre de faire la fine bouche sur la moralité de mes protecteurs… Mais de toute façon, les problèmes du Dragon, de Nécros et de son golem ne nous concernent plus.

— Et pourquoi donc ? Demanda Fizran

— Parce qu’ils n’existent plus… ou plus exactement parce qu’il n’ont jamais existé. Nous n’avons pas seulement été téléportés, nous avons également voyagé dans le temps et nous sommes revenu huit cent ans en arrière, à l’époque de mon ancêtre Guillaume Longue-tache.

— Ah ! Fit Fizran sans plus de convictions,

— Vous le saviez ? s’exclama Eadrom.

— Pendant votre convalescence, répondit Fizran, nous avons eu l’occasion de parler avec dame Melgane et d’observer les alentours et tous les indices vus et entendus confirment cette hypothèse : le Prince Galador est encore en vie et fait la guerre aux Solariens, les bretons ne connaissent pas le fer à cheval, leurs arbalètes sont rudimentaires.

— Tout est rudimentaire dans cette époque pourrie, renchérit Fradj. Les moulins à eau sont mal calibrés, ils doivent régulièrement les réparer ; le métal des outils et des armes est de médiocre qualité… et ils n’ont même pas d’armes magiques.

— La bibliothèque est minuscule, ajouta Antonius, elle ne contient que des livres de psaumes et des récits de guerre.

— Oh, l’époque n’y est pour rien, précisa Eadrom. Les Iontach n’ont jamais été férus de culture.

— N’empêche que c’est tout de même fabuleux d’avoir pu remonter le temps jusqu’ici, reprit Fradj. Le chevalier Hugon a examiné vos armoiries et pense que vous êtes son cousin ou — tenez vous bien — un demi-frère bâtard princier : à cause du parti au Dragon rouge d’Uther.

— Ce Dragon est une faveur que le Prince Carianis fera aux deux fils d’Hugon, Caladus et Ganides, en raison de leurs exploits dans la guerre civile contre les fils de Mordred… attendez, cette histoire se trouve dans la chronique de la famille… ce n’est qu’un résumé, mais il devrait vous éclairer.

Il fouilla son sac et en ressorti son précieux livre de famille, qu’il ouvrit au premier chapitre.

— Guillaume Longue-tache avait cinq chevaliers à son service, il les a employé pour protéger sa baronnie de l’appétit de ses voisins et contre les maraudeurs orques pendant une vingtaine d’années. Alors qu’il était en croisade contre les Solariens, les incursions orques se faisaient plus pressantes, mais son fils Hugon le jeune, qui gouvernait le château en son absence, hésitait à quitter le domaine, estimant ses troupes suffisantes pour faire face aux bandes désorganisées de pillards orques. Cependant il se trompait car un fort parti d’orques prit d’assaut le château Iontach et en extermina les occupants jusqu’au dernier. Ainsi s’achevèrent en même temps la Baronnie et la lignée.

Il n’y avait pas de second chapitre, les pages suivantes étaient désespérément blanches.

— Ah la vache ! S’exclama Fradj. On peut effectivement dire que c’est résumé.

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