Chapitre 8 - Liliraele

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Ma petite sœur était vraiment… sauvage, elle savait très bien ce qu’elle voulait, mais surtout ce qu’elle ne voulait pas. Et vraiment, elle ne voulait pas, absolument pas, aller aux cérémonies du temple pour, pour elle, subir une religion qui n’était pas la sienne… Elle était croyante, elle priait de toute son âme pour la déesse de la lune, mais aussi le phénix du Nord et les autres divinités de la nature. Ici, à la place de ses dieux de la nature, nous avions les Maîtres et Maîtresse des chemins, ceux qui avaient dominé les fluides et apprit leur utilisation aux humains. Midelia, ou Saorsa je savais son vrai nom, n’aimait pas cela, vraiment pas, et à chaque fois elle se débrouillait, pour soit ne pas y aller, soit clairement faire comprendre ce qu’elle en pensait de cette religion. La première fois que je l’avais vu, le feu dans ses yeux m’avait à la fois fasciné et terrifié. Mon père était un homme étrange, un roi excellent, il n’y avait pas à dire, en tant que père… Avec ma sœur du moins ça se passait très mal, je pouvais comprendre qu’elle n’ait pas apprécié qu’il la ramène ici, avec moi… c’était un statu quo, avec mes frères c’était plus difficile et mes sœurs étaient encore trop petites pour comprendre. Je me souvenais du jour où il m’avait appris que ma sœur était une louve…


Mon père me tendit la main, Midelia avait disparu depuis quelques heures, j’étais inquiète pour ma petite sœur, pourquoi avait-elle disparu ainsi ? D’habitude, je venais lui souhaiter une bonne nuit avant d’aller me coucher ! Alors j’avais demandé à mon père des explications, il me sourit, mon héros, et je glissai ma main dans la sienne. Midelia avait beau ne pas trop vouloir m’approcher ou même parler, je l’appréciais déjà, j’adorais l’idée d’avoir une petite sœur. Mon père me l’avait expliqué qu’elle venait de loin et qu’il lui fallait du temps pour qu’elle se calme, qu’elle s’habitue à sa nouvelle vie.


Mon père avait fini par me soulever dans ses bras pour ma plus grande joie, nous quittions les beaux couloirs du palais décoré pour nous enfoncer das les endroits les plus froids et obscures du palais. J’étais toujours accrochée au cou de mon père, inquiète de cet endroit obscure jusqu’à ce qu’il pousse une porte en bois renforcé de métal. J’avais vu Midelia assise à même le sol, elle avait levé des yeux rouges sur moi et son corps s’était brusquement tordu, ses os avaient craqué avec violence et pourtant elle n’avait pas crié, continuant de soutenir mon regard. Elle avait abandonné sa forme humaine pour passer sa peau de louve avec un certain plaisir. J’avais écarquillé les yeux et son hurlement m’avait tétanisé. Je me souvenais des mots de mon père au creux de mon oreille alors qu’il me serrait contre lui :


« Ce n’est pas sa faute, elle est maudite… Il faudra l’aider, tu comprends Liliraele ? »


D’un regard en arrière je vis ma sœur marcher derrière moi, le chasseur juste à la place de son ombre. Lui, je ne l’aimais pas, ma sœur n’avait peut-être pas toujours très bon caractère, elle restait très silencieuse, mais… elle était gentille quelque part. Enfin, pas quelque part, elle était gentille à mes yeux, à sa manière je supposais. Mais lui… lui je ne le sentais pas, ma sœur essayait de retourner chez elle… elle me déchirait le cœur quand elle faisait ça, mais que dire de plus ? Elle voulait retrouver sa mère, les siens… Je voulais bien le comprendre aussi.


Elle avait le visage fermé, les poings serrés, elle détestait les robes et cela ne semblait même pas lui aller. Elle en portait une d’un rose pâle, une coupe plus simple que les miennes, mais avec malgré tout un corsage ouvragé et une grande jupe. Si j’avais l’habitude d’en porter pour ma part… Ses tenues étaient plus composées de chemises ou de tunique, accompagnée de jupes ou de pantalon en toile… On disait qu’elle avait déchiqueté toutes ses robes méticuleusement.


La cérémonie allait être longue pour elle, entre le fait de rester assise sans bouger, le chasseur et les dieux… Je m’installais à ma place, à la droite de mon père, ma mère était à sa gauche avec le reste de ma fratrie, Midelia se tenait très droite derrière moi, je pouvais le voir du coin de l’œil. Elle n’allait pas s’incliner et elle avait beau connaître par cœur les prières, je savais qu’elle n’allait par prononcer un mot, ses lèvres étaient serrées à en être blanches. Est-ce que l’autre allait la laisser tranquille ? Il valait mieux ne pas la forcer à venir, mais père le tenait absolument et malgré mes négociations, elle n’y coupait jamais. Il avait beau essayer d’être gentil avec elle, elle refusait ce contact, je ne savais pas réellement pourquoi ou comment cela se passait quand ils se voyaient. Là non plus elle n’était pas très bavarde. Peut-être qu’il n’avait pas la bonne méthode avec ma petite sœur ? Tenter de lui enfoncer une nouvelle culture alors qu’elle semblait attacher à la sienne… Au moment des prières je me mis à genoux sur les dalles gravées des chemins des Maîtres et des Maîtresses en baissant la tête, le bruissement de tissu me fit légèrement tourner la tête : le chasseur avait forcé ma sœur à se mettre à genoux et je pouvais distinguer sa main sur sa nuque. Gantée. J’étais pourtant sûre que le bout de ses doigts étaient blancs à forcer de serrer. Je ne dis rien, mais je n’aimais pas ça non plus, vraiment pas. Je fermais étroitement les yeux en priant pour que son calvaire finisse vite et qu’elle puisse retourner lire, chanter, ou… je ne savais pas, mais je n’aimais pas la savoir… malheureuse. C’était si long pour elle, je voulais bien le croire… Je fermais plus étroitement les yeux en priant pour que son supplice prenne fin plus rapidement encore.


On s’approcha des trois hautes statues pour y allumer les bougies dans les bougeoirs torsadés en bronzes, or et argent. Je restai silencieuse les mains jointes, devant Leurs Regards. Elle avait vraiment tenu toute la prière ? Mon regard se perdit un instant sur les plafonds composés de vitraux retraçant l’histoire des Maîtres et Maîtresses, projetant sur les fidèles en bas une lumière colorée. J’avançais vers la sortie du grand bâtiment rond et soupirais de soulagement en sentant l’air frais sur mon visage, avec ces vitraux il faisait parfois une chaleur affreuse dans la nef, mon père me sourit et me caressa la joue avant de regarder Saorsa qui marchait, la mine renfrognée :


« Cela t'a plus Midelia ? »


Elle l’observa longuement sans rien dire, son regard ne me disait rien qui vaille, elle eut juste un sourire étrange, et une lueur dangereuse dans le regard :


« Non. »

Pour une fois qu’elle parlait à mon père, même pour lui dire « non », j’imaginais que quelque part c’était un progrès ? Notre père s’arrêta et se retourna vers elle avec attention, les sourcils fronçaient. Aie… Le conflit arrivait très vite entre les deux.


« Pourquoi ? C’était une jolie cérémonie, non ? »


Elle n’eut qu’un rictus méprisant à ces propos, elle ne voulait pas en dire plus, il pouvait s’estimer heureux d’une réponse, c’était toujours un progrès à mes yeux. Peut-être pour lui aussi ? Sans doute au vu du sourire que je devinais dans ses yeux, mais il ne dit rien de plus, elle l’avait sûrement vu à son tour. Les deux étaient d’un complexe… Je ne savais pas du tout comment servir d’équilibre entre eux… Nous franchissions les portes du palais avant de monter loins des parties officielles. Il eut brusquement un court affrontement entre Midelia et les gardes et l’odeur du sang se répandit, une lame tomba au sol dans un tintement qui résonna entre les murs de pierres. Je pivotai aussitôt sur mes talons fixant avec inquiétude ma petite sœur. Qu’est-ce que… La lame au sol était couverte de sang, et du sang coulait entre ses doigts qu’elle avait plaqués sur son visage. Mon regard se braqua sur le chasseur qui la regardait fou de rage, mais sans oser bouger face à tout le reste de ma famille. Elle releva le visage, son sang avait tracé ses paumes sur son visage. Elle eut un large sourire sur le visage, le sang s’écoula entre ses doigts. Elle…


« Midelia… »


Le sang avait déjà cessé de couler entre ses doigts et fort heureusement, nous étions seuls, dans les parties réservées à la famille royale du palais. Elle avait eu la… bonté ? De ne pas le faire en public. Elle fixa droit dans les yeux notre père et siffla dans sa langue une phrase qui ressemblait à une prière ou une remarque cinglante. Je me mordis les joues, mon père inspira profondément, les ailes de son nez frémirent avant qu’il ne siffle comme un serpent :


« Amenez-la dans sa chambre et nettoyez-la. Je viendrais la voir plus tard. »


Le chasseur attrapa le col de ma petite sœur qui, à ma grande surprise, ne le mordit pas. Elle se tortilla par contre pour échapper à son emprise, sa robe craqua brusquement et elle s’y échappa brusquement, mais le chasseur attrapa juste à temps ses longs cheveux de jais pour l’empêcher d’aller plus loin avant de la traîner dans le couloir malgré sa résistance. Que pourrait faire Midelia contre un adulte ? Je ne savais pas quoi faire, j’avais juste caché les yeux de ma plus jeune sœur pour qu’elle ne visse pas le carnage, même s’il restait du sang au sol, elle n’avait pas put voir le geste de sa sœur aînée. Je ne savais pas ce qui était le pire du spectacle : Midelia s’entaillant volontairement les mains pour s’étaler le sang sur son visage ou la réaction violente de son bourreau. J’avalais ma salive, incapable de parler, ma mère posa ma main sur mon épaule avec douceur :


« Lili ? Ça va aller ?

- Oui, mère. »


Elle me caressa tendrement la joue avant de se tourner vers son époux, agacée :


« Je vous le répéterais encore autant de fois qu’il le faille ! Mais forcer Midelia à paraître avec nous en public pour une religion auquel elle ne croit pas…

- Elle est ma fille elle suivra les mêmes enseignements que nos enfants Gaïa ! »


Mon père était furieux, mais elle lui tient tête sans détourner le regard, sa main sur mon épaule :


« Vous ne pouvez lui reprocher de pratiquer sa religion qu’elle a apprise !

- Elle vient de se mutiler devant no…

- Que vos gardes apprennent à garder leurs lames hors de portée des mains d’une enfant de huit ans. »


C’était rare que mes parents se disputent ainsi, surtout devant nous, ma mère secoua la tête et regarda son époux :


« J’irais moi-même la voir, occupez-vous de nos enfants. »


Je pris aussitôt la main de ma mère dans la mienne, je voulais aussi voir Saorsa :


« Mère, puis-je vous accompagner ? »


Elle eut une hésitation avant de hocher doucement la tête, elle savait visiblement qu’on s’aimait beaucoup et qu’il valait mieux accéder à ma demande, j’avais toujours peur pour elle surtout. Qu’est-ce que je pouvais faire pour elle en réalité pour l’aider ? Je ne voulais pas être seule, je ne voulais pas qu’elle me laisse… mais en même temps elle ne voulait pas vivre ici, elle était malheureuse. Je suivis ma mère dans les couloirs :


« Mère, puis-je vous poser une question ?

- Oui ?

- Vous aimez Midelia ? »


Il eut un silence qui dura un long instant, brisé par le bruit de nos pas, elle finit par secouer la tête tout doucement.


« Non, pas spécialement, mais elle ne mérite pas de souffrir, ce n’est qu’une petite fille qui n’a pas compris pourquoi son père l’avait ramené ici. Mais elle représente aussi une infidélité de ton père, mais est-ce qu’elle mérite d’être malheureuse ? Non. Mais elle est ici et la rendre malheureuse est stupide, surtout si ton père veut être sûr qu’elle accepte son rôle. »


Oh… je pensais que ma mère l’aimait un peu, elle voulait juste… qu’elle ne lui cause pas d’ennuis, j’imaginais que c’était mieux que rien. Au moins elle ne voulait pas sa mort ou quoi que ce soit, peut-être pas son bonheur, mais elle ne voulait pas la voir souffrir. Elle frappa à la porte de la chambre de Midelia, l’odeur du sang était toujours là et le chasseur Sadralbe tenait toujours ma sœur par les cheveux alors qu’il la débarbouillait sans douceur.


« Sadralbe. »


Il s’arrêta immédiatement et s’inclina devant la reine avec une certaine raideur :


« Majesté, elle…

- Sortez, je m’en occupe. »


Il serra les dents et disparu après une dernière courbette, Saorsa braqua son regard sur ma mère, mais elle ne bougea pas d’un centimètre. Le chiffon qu’il utilisait pour la nettoyer semblait étrange je le pris avec précaution, son regard me suivit avec attention, s’accrochant au moindre de mes gestes, comme-ci elle attendait un coup ou une violence. Il y avait quelque chose dans le tissu que je ne comprenais pas, il n’était pas… normal. Ma mère observa sa belle-fille avant de prendre son propre mouchoir et le plonger dans l’eau déjà un peu souillée de sag avant de s’asseoir sur le lit.


« Approche. »


Le nez de la plus jeune remua et elle s’avança d’un pas vers ma mère qui la laissa venir à son rythme avant de prendre tout doucement son menton entre ses doigts et lui ôter le sang de son visage.


« Pourquoi tu as fait ça ?

- Parce que. Ce ne sont pas mes dieux.

- Il ne faut pas faire ça, tu n’as pas eu mal ? »


Ma sœur eut un rire et je pris une de ses mains pour regarder les plaies déjà refermées, elle se moquait des blessures, sa vitesse de guérison était supérieure, mais cette proportion à accepter de se faire des blessures… Je n’aimais pas ça, pas ça du tout qu’elle se blesse aussi facilement… Ma mère soupira un peu.


« Tu comprends que je ne peux tolérer cela ? Tu seras punie.

- Comment ?

- Tu ne sortiras pas de ta chambre jusqu’à la chasse royale. »


Cela allait être très long pour elle, mais visiblement cela semblait lui convenir.

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