Ici l'Au-delà : réponse à "J'parle à mes morts" [contemporain]

de Image de profil de Alix d'AngalieAlix d'Angalie

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J’ai un curieux pressentiment.

Les yeux mi-clos, je regarde sans les voir les images qui défilent sur l’écran du téléviseur.

Ma fiancée est partie rendre visite à sa famille dans le sud du pays et les cartons contenant ses affaires gisent sur le sol de mon appartement, me rappelant qu’à son retour, nous vivrons enfin sous le même toit.

Le carillon strident de l’entrée m’arrache à ma somnolence.

Le pressentiment est de retour.

Je me lève précautionneusement et avance vers la porte sans allumer la lumière. Lorsque j’ouvre le battant, je reconnais aussitôt la jeune femme qui se tient devant moi.

— Shauna ?

Elle ne devait pas rentrer avant encore une semaine. Je n’ai pas fini de déplacer ses affaires, et cela va gâcher ma surprise !

— Pourquoi tu as sonné ?

Cela fait des mois que j’ai glissé un double des clés dans sa boite aux lettres.

— Tu devrais aller t’asseoir, Jimmy.

Quelque chose dans son regard détaché m’inquiète :

— Qu’est-ce que tu fais là, Shauna ?

— Tu vas devoir annuler nos fiançailles.

— Annuler…, je balbutie. Nos fiançailles ?

Et tout à coup, je me sens parfaitement réveillé. Je n’y crois pas ! Elle me plaque sur le perron à trois heures du matin !

— Mais… pourquoi ?

— Je ne voulais pas te l’annoncer comme ça.

Je perds patience :

— M’annoncer quoi ?

Elle observe un silence hésitant avant de répondre :

— Je suis morte.

Morte.

Le mot peine à franchir les limbes de ma conscience.

Un froid terrible s’empare de moi et le sang quitte mon visage. Je me sens vide et nauséeux à la fois. Morte ? Ma Shauna ?

Les jambes en coton, je retourne m’asseoir sur le canapé.

Shauna fait quelques pas à l’intérieur mais reste debout dans l’entrée, noyée dans les ombres.

Nous restons ainsi un long moment, jusqu’à ce que le choc laisse place à l’indignation. Alors je bondis et je me mets à crier :

— C’est impossible !

Je ne peux discerner l’expression de Shauna. Elle est là sans y être. Distante.

Ma voix se brise alors que je continue de hurler :

— Tu n’as pas le droit ! Nous allons nous marier !

Quelque chose de plus profond se rompt à l’intérieur de moi, et je sens des larmes brûlantes sillonner mes joues.

— Tu ne peux pas ! je sanglote. Je t’aime trop pour ça…

L’amour que l’on nous porte ne devrait-il pas nous maintenir du côté des vivants ?

— Je suis tellement désolée, Jimmy…

Au son de sa voix, je reprends le contrôle de mes nerfs. Elle fait un pas dans la lumière projetée par l’écran du téléviseur et je ne peux m’empêcher de contempler son visage familier.

— Je voulais te l’annoncer moi-même, me dit-elle avant de baisser les yeux.

Son regard se pose sur le carton le plus proche, d’où dépasse l’une de ses robes. Son visage se trouble et elle recule d’un pas.

Jamais plus elle n’aura le plaisir de la porter.

Mon cœur se serre. Non pas à cause de l’angoisse que je viens de percevoir dans les yeux de Shauna, mais parce que je sais que dans quelques heures à peine, elle ne ressentira plus rien.

Une fois de plus, je lutte contre cette idée.

— Comment…

Je ne peux achever ma phrase.

Le visage de Shauna se tourne de nouveau dans ma direction :

— Ma tête a heurté un mur.

Le chagrin menace de me submerger et je dois me focaliser sur des détails pratiques. C’est ce qu’un ami psychiatre m’a toujours conseillé de faire, et c’est relativement efficace.

— Que s’est-il passé ?

— Je rentrais chez mes parents après une sortie au cinéma. Je croyais que j’étais seule, mais je ne l’étais pas.

J’oublie instantanément ma douleur.

— C’était un accident. Il ne voulait pas me tuer.

Il ? Une colère comme je n’en ai jamais ressentie me déchire littéralement de l’intérieur.

— Qui ? Qui t’a fait ça ?

— Je ne l’ai pas reconnu tout de suite, mais je crois que c’était un ancien élève de Hillford.

— L’homme qui te harcèle ?

Elle est surprise que je m’en souvienne. Nous avons évoqué le sujet l’an dernier, alors qu’elle venait de recevoir un superbe bouquet pour la Saint Valentin. Elle était venue sonner chez moi, en rage, mais je ne l’avais pas prise au sérieux.

— Il n’a jamais cessé de m’écrire ni de m’envoyer des cadeaux, continue-t-elle. Il y a quelques temps, j’ai commencé à me sentir suivie, observée…

— Je n’arrive pas à croire que tu ne m’en aies pas parlé !

— Tu ne m’avais pas écoutée jusque-là et je n’avais encore aucune certitude !

J’ai soudain honte de mon éclat et me rappelle que ce n’est pas envers Shauna que ma colère est dirigée.

— Que s’est-il passé ?

— Il m’a rattrapée et il m’a dit qu’il m’aimait, qu’il voulait m’épouser.

J’ai l’impression que mon cœur va éclater. Il faut que je frappe quelque chose.

— Je l’ai repoussé et le ton est monté, continue Shauna. Alors, je ne sais pas trop comment c’est arrivé… J’ai vu le mur se rapprocher à toute vitesse et la douleur a éclaté dans mon crâne.

Dans un éclair de colère, je renverse la table basse et tout ce qui se trouve dessus.

Shauna sursaute avant d’ajouter :

— Je suis venue te voir aussitôt.

Je pose les yeux sur sa petite robe bleue – celle qu’elle porte habituellement en soirée – et je comprends que cela vient juste de se produire.

Shauna jette un coup d’œil vers la porte.

— Je dois y aller, Jimmy. Je veux être là quand ils l’annonceront à mes parents.

— Son nom ! Dis-moi son nom !

— Je ne le connais pas. Il était à Hillford, lui aussi. C’est tout ce que je sais.

— Est-ce que tu as vu son visage ?

— Il faisait sombre… Mais il était grand, avec des cheveux foncés.

Elle me jette un regard désolé :

— Je dois vraiment y aller, Jimmy. La police va vouloir m’interroger.

Elle franchit la porte et je la regarde s’éloigner en marchant au milieu de la route. J’ai beau savoir que les nouveaux-morts sont toujours un peu déboussolés, mon cœur se fend en la voyant disparaître ainsi, comme si elle rentrait simplement chez elle.

Je rentre à mon tour.

Je serais presque tenté de la rejoindre, là, tout de suite.

Mais je ne peux pas faire une chose pareille. Shauna n’aimera plus jamais, n’aura jamais de famille et ne connaîtra plus les joies du vivant. Mais moi, je peux encore le faire pour elle. Et surtout, je peux faire connaître le même sort à son meurtrier.

Je me dirige résolument vers ma chambre, ouvre un placard et en extirpe une caisse d’archives. De là, je retourne au salon en essayant de ne pas poser les yeux sur le mur. Trop de souvenirs. Trop douloureux.

Je dépose la boite sur le plateau de la table renversée et étale les vieux albums scolaires sur le canapé. Je finis par trouver celui qui m’intéresse.

Celui de la Terminale.

Des visages figés apparaissent au fil des pages, et je les observe tour à tour avec une attention jusqu’alors inégalée. Pour une fois, je passe rapidement sur le portrait de Shauna. J’apparais à la page suivante, frêle et jeune.

Comme j’aimerais pouvoir faire machine arrière et sauver celle que j’aime ! L’un des étudiants figurant dans ce livre a tué ma Shauna, et je compte bien le débusquer.

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En réponse au défi

J'parle à mes morts

Un exercice d'écriture tout simple dans lequel la seule consigne est d'écrire quelque chose en relation avec cette phrase.

Prose, poésie, dialogue, théâtre, chanson ? Au choix ! Longueur ? comme il vous inspirera.

Au plaisir de vous lire !

Commentaires & Discussions

Ici l'Au-delà 2/2Chapitre31 messages | 3 mois
Ici l'Au-delà 1/2Chapitre19 messages | 3 mois

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