4. Le black and white

10 minutes de lecture

À la suite de cette étrange conversation, nous avons passé l’après-midi à traîner. Et quand je dis traîner, ça sous-entend bien sûr, que nous avons lézardé sur le canapé, une bière à la main, fumant des cigarettes sans compter, et regardant des émissions à deux francs six sous pour passer le temps. Parfois, j’ai tourné la tête vers le couloir dans l’espoir de l’entendre derrière la porte.

Mais elle n’est jamais arrivée.

Ce n’est qu’un fantôme qui se rappelle à moi.

En attendant que je réagisse, Alex se racle la gorge pour me rappeler à l’ordre. Il est près de dix-neuf heures et nos amis nous attendent déjà au Black and White, un petit bar à ambiance, dans le style moderne où la dualité et le contraste sont les mots d’ordre. Et pour respecter la règle, je prends cinq minutes pour monter me changer, pas de quoi affoler Alex. J’enfile juste une chemise blanche et un jean serré noir.

— Grouille ! Ils vont avoir bu la première tournée sans nous ! Tu connais Simon, il a horreur des gens en retard.

— Nous ne serons pas en retard ! On a rendez-vous à la demie, je te signale.

Un rire lui échappe quand je descends les escaliers, m’aspergeant de quelques gouttes de parfum. Le Calvin Klein, Shock qui m’accompagne depuis mes quinze ans. Ce parfum qui envahit mon lieu d’habitat et qu’elle aimait tant. Je dépose le flacon sur le comptoir et nous filons dans le couloir. Je ne prends pas le temps d’allumer et un frisson me prend quand j’atteins mon placard.

Une impression d’être observé entre en moi, et grimpe le long de mon dos. Je pousse la porte coulissante, attrape au hasard des baskets, et referme précipitamment le placard. Mon pied droit prend place dans ma chaussure, et je sursaute en sentant la main d’Alex se poser dans mon dos. Merde ! Mais qu’est-ce qu’il me prend ? Bien sûr que je suis observé, Alex est juste derrière moi !

— Ça va ? Tu es certain de vouloir sortir ? Je sais ce que cette date représente pour toi…

— Quoi ? Non, tout va bien, je t’assure. Et puis, c’est le passé.

— Oui, mais…

— Alex, ne me dis pas que tu es nostalgique ?

Il secoue la tête. Il sait très bien que je ne veux pas en parler. Et puis, c’est de l’histoire ancienne. Pourquoi la ramener sur le tapis maintenant ? Telle est la question. En sortant, j’attrape à la fois mes clés de voiture, et une veste. Vu l’heure à laquelle on va rentrer, il va faire un froid de canard. Sachant qu’en novembre, il ne fait déjà pas bien chaud. Je préfère prévenir.

Cette fois, je vérifie à deux fois que la porte soit bien fermée à double tours, allant jusqu’à appuyer sur la poignée avant de me tourner vers la sortie. Arrivés à l’extérieur, nous sommes surpris par le vent, qui me gèle les oreilles. Alex et moi, inspectons les alentours, nous devons traverser le trottoir pour atteindre mon Alfa noir.

Elle est comme neuve, mais cela n’a pas toujours été le cas. D’ailleurs quand j’y pense, une vieille douleur électrise mon épaule droite, et ma clavicule claque quand je tends la main vers la portière pour grimper dans mon bolide. Dire que je suis le seul fautif de cette douleur. Décidément, aujourd’hui mon moral est parti se cacher dans mes chaussettes.

— Tu es bien silencieux.

Un constat trop évident pour Alex, et étrange même. Je suis du genre à parler de moi, et à faire passer mes expériences comme des éléments grandioses dans ma vie. Mais aujourd’hui, je n’en ai pas envie. Et puis, qu’est-ce que je pourrais bien lui raconter qu’il ne sait pas déjà ? Que je regrette ? Ou alors que Lina me manque au point d’y penser avec un vulgaire papier ?

— Mathilde ne vient pas avec nous, ce soir ?

Je détourne l’attention comme je peux. Mathilde, c’est la compagne d’Alex depuis près de sept ans, ou peut-être un peu plus. Je ne me souviens pas de quand date leur relation. Peut-être de quelques mois après son déménagement ? Enfin… De toute façon, ça ne change rien à leur histoire, puisqu’ils sont encore ensemble.

— Elle a décidé de passer la soirée avec Sophie.

— Sans blague ? Elles se côtoient encore ?

— Oui ! Et leur sujet de conversation favori, c’est toi, et comment Sophie a réussi à te changer…

— Me changer… Ouais, une bonne blague.

Sophie. Je l’avais oublié, elle. Une petite blonde qui a tenté de remplacer Lina quand elle a disparu. Mais elle n’était pas là. D’ailleurs, le seul point positif à ma relation avec elle, c’est qu’elle m’a poussé à ouvrir mon entreprise. Et je l’en remercie mais ce n’est pas pour autant que je la compte comme indispensable à mon histoire. Sauf, peut-être dans le cas présent à expliquer l’absence de Mathilde.

Remarque, ce n’est pas plus mal.

Après cinq minutes de perdue dans une discussion inutile, je démarre, recule et part en vitesse. Mais en passant devant la porte de mon immeuble, je remarque un scooter rouge, rayé de blanc. Le sien. Ou une réplique du sien. Mes poils se hérissent en pensant, qu’elle venait toujours sur ce deux-roues, avant d’évoluer et de passer à la voiture.

— Est-ce que tu y songes parfois ?

— À chaque fois que je passe devant chez elle.

C’est un aveu, presque un murmure que seul mon meilleur ami a le droit d’entendre. Pourquoi ? Je ne devrais même plus être dans cette ville à la base. Je lui disais toujours que je partirais pour Toulouse, une ville à deux heures de chez nous. Sauf que… Je n’ai pas su partir. Et puis, mes amis et ma famille sont là, et j’ai réussi à développer mon activité donc, il me semble que j’ai fait le bon choix.

Il ne nous faut pas moins de vingt bonnes minutes pour atteindre le club, il est bien caché entre dans les petites ruelles de notre ville, et c’est un enfer pour trouver une place où se garer. Heureusement pour nous, on est samedi et les parkings sont gratuits, sinon j’en aurais pour cher. Le trajet s’est fait dans le calme, de temps en temps, Alex faisait une remarque sur le paysage mais nous sommes restés relativement silencieux.

Guettant la libération d’une place, je saute dessus quand je vois un véhicule reculer. Quand je dis, sauter, j’entends par là que je me faufile direct dans la place avant de me la faire voler. Et je m’attire par la même occasion les foutres du conducteur qui attendait de l’autre côté. Oups !

— Tu es sérieux ? Tu as toujours cette manie ?

— Comme tu le vois. Viens, j’ai un message de Simon. Ils sont dans le carré juste à côté de la scène, et surtout…

— À côté du comptoir. Quand, il y a de l’alcool, lui et Ethan ne sont jamais loin.

Nous rions, tous deux en descendant de voiture, et nous dirigeons vers l’entrée du bar. Le vigil, Henri, nous reconnaît tout de suite. En passant, nous lui serrons la main et lui demandons, s’il pense qu’il va y avoir du monde. Après une réponse affirmative, nous entrons et saluons le barman pour ensuite rejoindre nos deux acolytes. Deux compères qui ont bien entendu entamé une bière sans nous.

En prenant la direction vers mes amis, je cogne dans l’épaule d’une jeune femme, je me retourne et n’aperçois que son dos, et ses longs cheveux blonds. Un blond clair, presque cendré que je reconnaîtrais entre mille. Mais elle ne regarde pas en arrière et poursuit son chemin vers le vestiaire. Je fronce les sourcils, me gratte le front pensif.

— Avance, Caleb ! Me réprimande mon meilleur ami, alors que je suis tel un pantin, lui barrant la route.

— Tu l’as vu ?

— Qui ? Me demande-t-il en me poussant dans le dos.

Un demi-tour sur place et je comprends qu’il n’y a personne. Aucune trace de cette fille, cette blonde que je viens pourtant de bousculer. Je hausse les épaules, Alex dépose ses mains sur mes épaules et m’aide à me retourner vers nos amis. Et quand mes yeux tombent sur eux, je peux constater qu’ils m’observent tous les deux comme une bête étrange.

Super ! Je vais passer pour le dingue de service.

Un grognement m’échappe quand je m’approche de la table. Je me glisse aux côtés de Simon qui me tend sa main. Je la serre, tends la mienne vers Ethan, et la soirée peut enfin commencer. Mais il m’est difficile de m’ôter de la tête, la silhouette fine et les cheveux d’or de la fille que j’ai croisé quelques minutes plus tôt.

Je rêvasse, perdu entre les images de l’emballage de confiserie à la cerise et Lina.

— Tu bois quoi ? Comme d’habitude ? Le classique whisky cola ou autre chose ?

— Vodka cerise, dis-je sans vraiment les écouter.

— Pardon ?

L’étonnement que j’entends dans le ton qu’utilise Alex pour m’interroger, me ramène vers mes amis. Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? C’est si étonnant que ça, ce que je demande ? Même Ethan se tourne vers moi, et me fait une grimace d’incompréhension. Et dans les iris gris de Simon, j’y lis une question : Es-tu certain que c’est ce que tu veux ? Ma réponse est affirmative et le restera.

— Vodka cerise ! C’est bon, vous avez compris là ? Demandé-je à mon cercle d’amis alors qu’ils sont sur la défensive. Vous êtes sérieux, vous avez un problème avec ça ?

— C’était sa boisson.

— Je sais, et alors ?

— Tu ne prends jamais ça, d’habitude.

Décidément, ils ont décidé de me chercher ce soir. Pourquoi être aussi sceptique et surpris de mon choix ? J’ai juste envie de changer mes habitudes. Et ce n’est pas un défaut, si ? Ou est-ce que cela les dérange parce que c’est une boisson pour fille ? Bon… Je l’avoue, c’est un cocktail de fille mais j’en ai envie ce soir.

Plus leurs regards sont sur moi, plus j’ai l’impression d’étouffer. Ma respiration est saccadée, je reprends une inspiration, et le temps d’un instant, je ferme les yeux pour essayer de voir son visage. Sauf que je ne vois rien, et c’est loin de m’apaiser. Mon poing frappe contre notre table, ce qui attire encore plus de visages sur moi.

Ils m’observent, m’analysent sous toutes les coutures.

M’examinent presque tel un cobaye, sujet d’expériences folles.

Me levant, j’entends le son flou de la voix d’Alex arriver à mes oreilles. Il m’appelle, mais je ne l’écoute pas, ne faisant plus attention à lui, mais à la vingtaine de paires d’yeux qui me fixent, me dévisagent. Je me sens oppresser, comme victime de mon propre gourou. Pourtant, je me dirige sans effort vers le comptoir.

— Sers-moi, une Vodka cerise, aboyé-je à Marc, le jeune barman.

Je le vois, il croit être discret. Cependant c’est tout le contraire. Sa tête se braque sur mes amis avant de se reposer sur moi. Je grince des dents, et il doit bien l’entendre, son visage se déforme en une grimace, c’est léger mais j’arrive à la distinguer. Me redressant, mes avants bras viennent percuter le dessus du bar, mon air furieux venant ainsi compléter le tableau.

Marc finit par pousser un long soupir, et attraper les bouteilles pour me servir. Enfin… En revanche, je sens encore les regards de mes amis et des autres clients du lieu sur moi. Mon dos est mitraillé, comme poignardé par des milliers d’aiguilles, qui me transpercent et me traversent le corps. Des picotements me parcourent le dos, remontant avec lenteur mes vertèbres jusqu’à atteindre mes cervicales.

Marc sort un grand verre, le pose sur le comptoir lumineux, le choc fait un bruit irritant. Il résonne encore sur mes tympans quand il verse le liquide à la cerise avant d’y ajouter l’alcool. L’odeur du fruit emplie mes narines, et me faire trembler au rappel de mes souvenirs passés. Le barman jette la touillette dans le mélange avec force. J’entends, chaque son, chaque bruit, mais surtout je l’entends elle.

— Tu peux me servir la même boisson ?

— Bien sûr ma belle. Paille ou sans paille ? Demande Marc à la jeune femme qui vient de se placer à mes côtés.

Une douce odeur s’échappe d’elle, un parfum sucré et vanillé. Elle a l’odeur d’une confiserie, d’un bonbon qu’on a envie de croquer. Je l’examine, oubliant que deux secondes plus tôt, toutes les têtes étaient sur moi. Elles doivent l’être encore d’ailleurs. Mais, je ne vois plus rien à part cette femme. Blonde, de petite taille, avec la même silhouette. Elle ne me regarde pas, ne fait aucun geste dans ma direction.

J’ouvre la bouche, hésite plusieurs fois. Ouvrant et fermant mes lèvres de façon frénétique, tel un fou devant l’objet de sa folie. Sauf que cette fois, j’ai bien l’impression que mon esprit est en panique, perdant les pédales, face à la vision que cette inconnue m’offre. J’ai besoin de plus de temps, de la toucher, d’être sûr qu’elle est vraiment là, qu’elle n’est pas le fruit de mon imagination.

— Lina ? Tenté-je d’une voix chevrotante.

Ce n’était qu’un murmure, elle ne l’a pas entendu mais mon corps entier s’est tendu. Dans l’attente d’une réaction, mon cœur, lui, bat à un rythme irrégulier, passant de la course folle aux pas lents. Un voile flou enferme ma vue. Je dois reprendre mon souffle à plusieurs reprises, me forcer à prendre des respirations régulières pour réussir à stabiliser ma vue.

Ma main se déplace seule, tandis que l’autre se déplace vers mes cheveux. Je la sens glisser et frôler mes mèches, ébouriffer la touffe qui pousse sur le dessus de mon crâne, me faisant penser que je dois aller chez le coiffeur. Mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus. Alors la main qui était encore posée sur le dessus du bar, vient encercler mon verre.

Une, deux, trois, quatre gorgées et mon breuvage est déjà presque écoulé. Il faut que je tente, que j’essaie de comprendre, de savoir. Est-ce que c’est elle ? Je ne sais pas, ne sais plus si je dois croire ce que je vois ou m’interroger sur ma raison. Mon verre claque une nouvelle fois contre la paroi de verre qui protège l’éclairage du bar. Et je n’ai qu’une idée en tête.

— Lina ?

Ma voix a résonné, jusque dans mes oreilles. J’ai l’impression d’avoir hurlé. Et cette fois, elle a réagi tout de suite. Posant ses yeux sur moi, plantant ses pupilles dans les miennes, et affichant un sourire radieux. Mais plus je l’observe, moins je la vois. Elle est pourtant blonde, sa tête arrive pile au-dessous de ma tête, son sourire est semblable. Cependant, ce n’est pas elle…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sandra Malmera ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0