Acte V. Scène 2

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A la fin de la semaine – Samedi 10 septembre 2022

THIERRY : Bonsoir, Maude. Tu arrives toute seule ?

MAUDE : Gabin a encore été retenu, mais il ne devrait pas tarder à nous rejoindre.

CHARLOTTE : Tu n'as pas voulu l'attendre ?

MAUDE : Il n'est pas loin d'ici et il ne compte pas repasser par chez nous. En plus, j'avais besoin de vous parler seule.

THIERRY : C'est avec plaisir que nous t'accorderons la main de notre fils, mais, d'habitude, ce n'est pas plutôt le garçon qui fait ce genre de demande aux parents ?

MAUDE : D'habitude, ce n'est aucun des deux qui fait ce genre de demande aux parents. Enfin, quand je dis ça, je parle de l'habitude qui me semble être en vigueur en ce siècle.

CHARLOTTE : Tout va bien, Maude ? Il n'y a pas de souci entre vous, j'espère. Tu as besoin de conseils ?

MAUDE : Il n'y a pas de problème entre Gabin et moi, mais j'aurais quand même besoin d'un conseil. Enfin, ce ne serait pas vraiment un conseil, mais plutôt de votre avis, ou de votre autorisation.

THIERRY : Et sur quoi donc, en ce siècle, pourrais-tu avoir besoin de notre autorisation ?

MAUDE : C'est par rapport à la promesse que je vous ai faite ; j'aimerais bien que vous m'en dégagiez.

CHARLOTTE : Mais qu'est-ce que tu racontes, ma petite ? Tu ne nous as jamais fait aucune promesse.

MAUDE : Si vous ne vous en souvenez pas, tant mieux. Ça veut dire que je peux dire à Gabin tout ce que je veux ?

THIERRY : Tu peux toujours dire à Gabin tout ce que tu veux, mais ça ne veut pas pour autant dire que tu devrais toujours lui dire tout ce que tu veux. Une relation, ça se protège et les mots, ça peut souvent être dangereux. Je sais bien que, vous deux, vous agissez comme si les mots ne prêtaient jamais à conséquence, mais c'est très loin d'être vrai.

CHARLOTTE : Il faut toujours réfléchir à l'effet que tes propos peuvent avoir sur l'autre. Ce n'est pas parce qu'avec Gabin vous vous aimez, que ça te dispense de cette règle. Il ne faut pas penser que tout est rose et facile. C'est une utopie de penser que quand on s'aime il suffit d'être entier et, justement parce qu'on s'aime, ça ne peut de toute façon que bien se passer.

MAUDE : Je ne suis déjà pas certaine d'appliquer totalement cette règle dont vous parlez, ni par rapport à Gabin ni en règle générale avec n'importe qui. Mais je pense quand même que justement, si, l'amour peut permettre de dire certaines choses qui, sans lui, pourraient être mal prises.

THIERRY : La transparence absolue, c'est quelque chose qui ne peut pas exister. Vouloir aspirer à ça, c'est la naïveté la plus totale.

MAUDE : Ce n'est pas du tout de la naïveté ! On est dans un monde qui se casse tellement la figure de tous les côtés et c'est justement pour ça que c'est si important pour moi. Tout s'écroule et la seule chose qu'on peut faire, c'est de choisir une ou deux choses qui ont de l'importance pour nous, et de s'y accrocher de toutes nos forces.

CHARLOTTE : C'est très juste, et je pense que ta relation avec Gabin doit faire partie de ces choses. C'est justement pour ça qu'il faut la préserver, en faisant attention aux mots qui pourraient lui faire du mal.

MAUDE : Mais vous savez de quoi je parle, au moins ? Ou vous parlez dans l'absolu ?

CHARLOTTE : Je parle dans l'absolu, mais le principe de l'absolu c'est que, quelque soit la chose dont tu parles, ça s'y applique.

THIERRY : Moi, je crois que je vois ce à quoi tu peux faire allusion, et que ça s'y applique d'autant plus.

MAUDE : La relation que j'ai avec Gabin, elle fait partie des choses auxquelles je m'accroche le plus, bien évidemment. Mais, d'une, ce n'est pas la seule. Et de deux, le fait que ce soit une relation sincère, ça fait partie des raisons pour lesquelles elle mérite qu'on s'y accroche. Qui plus est, je ne crois vraiment pas que la vérité puisse la mettre en danger.

CHARLOTTE : Ce serait quoi, les autres choses auxquelles tu t'accroches aussi fort ?

MAUDE : Moi ! Ce qui est malin, dans un monde aussi déglingué et imprévisible que le nôtre, c'est de s'accrocher à des choses sur lesquelles on a un tant soit peu de contrôle. Notre relation, avec Gabin, fait partie de ces choses, même si le contrôle qu'on peut avoir dessus, il n'est valable que tant qu'on est tous les deux. Je n'ai pas de contrôle dessus à moi toute seule mais, à deux, on en a. Ce sur quoi j'ai du contrôle à moi toute seule, c'est la personne que je choisis d'être, les principes que je choisis d'incarner. Et moi, ce qui est important pour moi, c'est d'être une personne intègre, qui tient sa parole.

THIERRY : Ça, on a déjà eu l'occasion de le remarquer.

MAUDE : Et aussi de le dénigrer. Le problème, c'est que garder un secret qu'on s'est promis à garder, ça fait partie de cette intégrité. Mais être honnête dans ma relation avec Gabin, ça fait aussi partie des choses qui sont importantes pour moi.

CHARLOTTE : Une personne qui a tes principes naïfs ne devrait jamais promettre de garder aucun secret.

MAUDE : C'est bien ce que je me dis, justement.

CHARLOTTE : Mais de quel secret on parle, au juste ?

MAUDE : Je parle du voyage en Italie, bien sûr.

THIERRY : Ça, ce n'est rien du tout. Je pense qu'il vaut mieux garder le secret mais, si tu tiens tant à lui en parler, tu peux tout à fait. Je veux dire, c'est votre affaire à tous les deux. Maintenant que je vous vois tous les deux, j'ai l'impression qu'effectivement, tu pourrais le lui dire sans que ça ne gâche tout. Mais bon, mon avis, c'est que ce serait quand même un risque inutile.

MAUDE : Et pour vous ?

CHARLOTTE : Comment ça, pour nous ?

MAUDE : Vous, ça ne vous embêterait pas, qu'il le sache ?

CHARLOTTE : J'assume totalement toutes les choses que nous avons faites pour être de bons parents, et je pense qu'il en va de même pour Thierry.

MAUDE : Mais il risquerait de vous en vouloir ; probablement bien plus qu'à moi.

THIERRY : Ça ne ferait qu'une chose de plus sur la longue liste de récriminations qu'il a envers nous.

CHARLOTTE : Moi, je ne vois pas pourquoi il nous en voudrait à nous plus qu'à toi.

THIERRY : Déjà, parce qu'il part avec un préjugé beaucoup plus favorable envers elle qu'envers nous. Ensuite, parce que cette histoire de voyage n'enlève strictement rien au fait que Maude l'a choisi lui. Ce qui compte, c'est le choix et l'engagement ; pas les raisons derrière eux.

MAUDE : Les raisons, ça reste Gabin lui-même et les sentiments que j'ai pour lui.

CHARLOTTE : Bien sûr ! Mais quand on vient de rencontrer quelqu'un, on ne le connaît pas totalement et on ne connaît pas totalement ses sentiments. A un moment, c'est un choix, ou un pari. Tu décides de tout miser sur une possibilité, mais sans savoir si elle a vraiment des chances de fonctionner.

THIERRY : Sauf qu'en fait, ce n'est pas du hasard. Peu importe les chances que cette possibilité avait par rapport à une autre, à partir du moment où tu la choisis, ce n'est plus de la chance, mais c'est à toi de faire le nécessaire pour que ça fonctionne.

MAUDE : Vous avez tous les deux raisons. Il y a une part de choix, et une part de hasard aussi. Il y a un choix, mais ce n'est pas un choix arbitraire ou dicté par d'autres raisons. C'est un choix raisonné qu'on fait parce qu'on identifie justement qu'ici, il y a le hasard qui a posé une possibilité qui a de vraies chances. Après, il y a le choix et les efforts, mais d'une, ça ne dépend jamais d'une seule personne ; et, de deux, le hasard peut encore toujours venir poser de nouvelles embuches.

THIERRY : Bien sûr que quand tu rencontres quelqu'un, il y a des choses qui te plaisent en lui ou en elle. Mais ça ne veut pas dire pour autant que votre relation a plus de chances que celles qu'il y aurait eu avec quelqu'un d'autre. Peut-être que si tu avais choisi, pour une toute autre raison, quelqu'un d'autre, votre relation aurait eu tout autant de chances de fonctionner.

CHARLOTTE : Thierry croit vraiment que les mariages arrangés peuvent fonctionner, et qu'il n'y a que la volonté des intéressés qui fait que ça réussit ou que ça échoue. Moi, je ne sais pas trop ce que je pense. Probablement qu'il faut quand même que la personne nous plaise un minimum ; ou, en tout cas, que ça facilite les choses.

MAUDE : Mais ce n'est pas une histoire d'avoir des beaux yeux ou un sourire ravageur, c'est beaucoup plus subtil que ça, et beaucoup plus rare que des gens qui peuvent avoir deux ou trois caractéristiques qui nous plaisent. C'est comme quand on ouvre un livre. Il y a des livres, et ils sont extrêmement rares où, en lisant les premières lignes, on sait tout de suite qu'on va aimer.

THIERRY : Pas encore ce satané coup de foudre ?

MAUDE : Je ne crois pas qu'on m'ait jamais entendu parler de coup de foudre, ou alors pas forcément pour en dire du bien.

THIERRY : C'est vrai que vous, c'était plutôt les coups de vent, si je me souviens bien.

MAUDE : Ce n'est pas un coup de foudre, c'est une histoire de tonalité. Après, peut-être que certaines personnes parlent de ça, quand ils parlent de coup de foudre, ou que ça peut jouer dedans, mais c'est beaucoup plus diffus. Peut-être que ce ne sont pas forcément les premières lignes du livre, et que ça peut être les premiers paragraphes ou les premières pages. Ce n'est pas l'instantanéité qui compte, mais c'est vraiment l'impression.

THIERRY : C'est juste une espèce d'auto-manipulation. Si tu commences un livre et que tu as l'impression que tu vas l'adorer, ensuite, quoi que tu lises, même si la suite est nulle, tu trouves des excuses ou des petits éléments pour te convaincre que tu apprécies. C'est juste ton cerveau qui cherche à rester conforme à l'idée que tu t'es mise en tête. Et l'amour, c'est probablement un peu pareil effectivement, parce que c'est tout autant une histoire de décision et de volonté. A partir du moment où tu décides que tu vas aimer, tu trouveras comment faire en sorte que ce soit le cas.

MAUDE : Ce n'est absolument pas ce que je voulais dire.

THIERRY : Mais ce n'est pas pour autant que c'est faux.

MAUDE : Peut-être que ce n'est pas faux, mais en tout cas ce n'est pas tout et ce n'est certainement pas l'essentiel. Jamais je ne vais ouvrir un livre et décider arbitrairement que celui-ci, il faut à tout prix que je l'aime. Pourquoi je ferais ça ? Je ne vais pas me lever un jour en me disant que ça fait deux mois que je n'ai pas lu un bon livre et que je vais dépérir si le prochain n'est pas le bon. Personne ne fait ça pour les livres et, pour l'amour, je suppose que certains sont assez désespérés pour le faire, mais je ne pense pas que ce soit un gage de bonheur.

CHARLOTTE : Moi j'aimerais bien comprendre ton histoire de livres quand même. Si ce n'est pas un coup de foudre et que ce n'est pas une décision arbitraire, c'est quoi d'autre ?

MAUDE : Je l'ai dit, c'est une histoire de tonalité. Peut-être que ça aurait des points communs avec un coup de foudre, mais en beaucoup plus diffus et surtout en beaucoup plus rationnel. Il y a une sonorité dans les mots, un rythme dans la façon dont ils sont agencés et, plus que ça, une certaine impression qu'ils donnent de ce qu'est la vie, ou de la façon dont l'on doit la prendre. Il y a quelques livres comme ça, où quelques pages peuvent suffire à nous faire comprendre que cette tonalité nous correspond. Peut-être que c'est parce qu'elle est similaire à la nôtre, soit, plus encore, c'est probablement parce qu'elle apporte quelque chose de supplémentaire à la nôtre. C'est presque comme une réponse à une question qu'on se posait sur la vie. Mais ce n'est pas une question avec des mots et une réponse qui soit une idée, c'est vraiment une histoire de tonalité. Et avec Gabin, c'était cette même impression que j'ai ressentie. Quand tu aimes à ce point la tonalité du livre, c'est tout ce qui compte. Bien évidemment, tu ne connais pas encore l'histoire et tu ne sais pas si elle va te plaire, si les péripéties seront décevantes ou si la fin sera à la hauteur, mais peu importe, tu sais que tu aimeras le livre quoi qu'il en soit, ne serait-ce que pour sa tonalité.

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