Chapitre 55 : dimanche 19 juin 2005

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Mickaël s'écroula sur le canapé, se prit la tête entre les mains. Il était plus de 3h du matin. La soirée avait été terrible. Il ne pouvait en chasser les images, même les yeux fermés. Le souvenir du visage de Dan, tordu par la douleur, ne le quittait pas. Même si l'accident était toujours possible, que personne n'était responsable, que c'était arrivé si bêtement... Il était le chef de cuisine, c'était aussi à lui d'assurer la sécurité des autres, même si chacun était bien conscient qu'il fallait prendre certaines précautions, notamment avec les couteaux, la plaque de cuisson.

Mais il n'y avait pas que le visage de Dan qu'il ne pouvait oublier, il y avait aussi l'odeur de chair brûlée par l'huile qui le poursuivait.

Il soupira, se releva, ouvrit le placard des whiskys. Il prit le même que celui qu'il avait servi à Sam, le premier, celui de l'île de Skye. Fort, puissant. Très tourbé. Il lui fallait au moins ça, là, maintenant. Il avait veillé à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller Maureen. Elle se levait dans quelques heures. Ses journées étaient bien remplies aussi, en cette saison, avec toutes les commandes pour les mariages, les fêtes... Elle devait refaire des livraisons trois fois par semaine en ce moment, contre deux, voire une seule en période creuse.

Harris avait promis de lui donner des nouvelles, dans la matinée. Le patron était blanc quand ils étaient partis les derniers, Sam et lui, après avoir réussi à renvoyer le reste de l'équipe chacun chez soi. Mais ils avaient eu tous besoin de se retrouver un moment ensemble, après le service. Il se demandait encore comment ils avaient pu assurer la fin de la soirée, les clients ne s'étant doutés de rien... Il serait toujours incapable de le dire.

Il étendit ses jambes de tout son long, ferma les yeux, appuya sa tête contre le dossier du canapé. Il avait beaucoup de mal à déterminer ce qui pourrait l'aider un tant soit peu à se détendre. Il se savait seulement incapable de dormir.

Une main se glissa, douce, légère, dans ses cheveux. Il rouvrit les yeux, croisa le regard inquiet de Maureen.

- Je t'ai réveillée ? souffla-t-il.

- Non, répondit-elle. Je me suis réveillée parce que... tu n'étais pas là. Qu'est-ce qui se passe ?

Il soupira :

- On a eu un accident, en cuisine, ce soir.

Il la sentit frissonner violemment. Elle vint s'asseoir à ses côtés, prit sa main libre entre les siennes. Ils restèrent un moment à se fixer sans rien dire, puis il commença à raconter :

- On était en plein rush, tu imagines bien, un samedi soir, deux services, toutes les tables réservées. J'étais en train de préparer des assiettes, de verser la sauce, avant de les donner à Julia et Ann pour le service. Et, à cet instant, il y a eu un grand bruit, puis un cri. Dan s'est renversé une casserole avec de l'huile bouillante sur le bras. On a réagi le plus vite possible, Sam était à côté de lui. Il a lâché ce qu'il faisait, lui a tout de suite appliqué un linge sur le bras... On a appelé les pompiers, il a été évacué. Il est très sérieusement brûlé. Au bras, essentiellement, mais il a reçu aussi des projections sur la jambe et, dans une moindre mesure car il était plus protégé à cet endroit, sur le ventre.

Maureen resta silencieuse, le visage grave.

- On a assuré... Je ne sais pas comment. Tout ça, c'est dans la brume. La femme d'Harris a pu accompagner les pompiers à l'hôpital, elle s'est chargée aussi de prévenir la femme de Dan. Elle est revenue avant qu'on ne parte. Il était bien pris en charge, nous a-t-elle dit...

- C'est déjà rassurant, murmura la jeune femme. Tu es resté plus tard, non ?

- Oui... Personne ne voulait partir tant qu'on n'avait pas eu de nouvelles. Harris nous a fichus à la porte Sam et moi, on était les derniers... Ca fout un coup. Dan est un des plus anciens de l'équipe. Il est expérimenté. Mais j'aurais dû...

- Qu'est-ce que tu aurais dû faire, Mickaël ?

- Je suis chef de cuisine, je suis aussi responsable de la sécurité...

Maureen secoua doucement la tête. Il était encore sous le coup de l'émotion, elle mesurait qu'il ne servait à rien de tenter de le raisonner. Pas maintenant.

- Tu veux que je te prépare quelque chose ? proposa-t-elle.

- Non, rien, merci... J'ai de quoi..., dit-il en désignant la bouteille sur la table du salon.

- Tu crois que tu vas réussir à dormir un peu ?

Il secoua la tête.

- Pas maintenant. Je n'ai pas sommeil.

- Tu as des somnifères ?

- Non, pourquoi ? Jamais eu besoin de ces trucs-là...

Elle comprit. Il se laissa aller contre son épaule, elle prit sa tête contre elle, sans le serrer, juste pour le réconforter, passer ses doigts dans ses cheveux. Elle sentit la tension dans son cou, ses épaules. Au bout d'un petit moment, elle lui dit :

- Tu veux que je te fasse un massage ?

- Maureen, tu bosses tout à l'heure... Tu devrais te recoucher.

- T'es sérieux quand tu dis ça ? Tu crois que je vais te laisser là, sur le canapé ? Viens au moins t'allonger.

- Je vais me prendre une douche, d'abord. Ca me détendra un peu.

Il s'écarta d'elle, regretta soudain la douceur de ses mains, de sa peau contre son visage. Il termina d'une traite son verre de whisky, puis se leva et se dirigea vers la salle de bain. Quelques instants plus tard, Maureen entendit l'eau couler. Elle se leva à son tour, referma la porte du placard des whiskys qui était restée ouverte, mais sans ranger la bouteille que Mickaël avait sortie.

Elle passa dans la cuisine, ressentant le besoin de faire quelque chose, mais ne trouva pas et finit par retourner dans la chambre. Quand Mickaël ressortit de la douche, la serviette rapidement nouée autour des reins, il la rejoignit en silence, s'allongea à ses côtés. Elle s'était assise à sa place, dans le lit. Elle prit sa tête sur ses jambes, reprit ses caresses.

Elle se rendormit avant lui, une heure avant de se lever pour déjeuner et partir travailler.

**

Ce matin-là, Maureen avait bien du mal à se mettre au travail. Elle ouvrit la boutique, sortit les pots sur la rue, de manière machinale. Elle ne cessait de songer elle aussi à ce qui était arrivé hier soir. Elle pensa à Dan, qu'elle n'avait encore jamais vu. Elle se doutait qu'Harris devait être très soucieux lui aussi. Un accident qui touchait un de ses employés, c'était une catastrophe. Et si les soucis de réorganisation de l'équipe n'étaient pas les plus importants, il allait bien falloir cependant trouver rapidement une solution à l'absence d'un des cuisiniers. A cinq, cela risquait d'être très tendu, et d'autres accidents pourraient survenir. Heureusement, Jonathan avait pris de l'assurance et était désormais plus une aide qu'un apprenti en formation. Mais tout de même.

Elle pensait aussi beaucoup à la femme de Dan, à sa fille de 15 ans. Elle se dit aussi que l'accident aurait pu arriver à Mickaël. Elle préférait ne pas imaginer cela. Comment elle aurait réagi.

Tous les pots étaient maintenant sortis, l'une des lavandes commençait à bleuir légèrement. Elle rentra dans la boutique. Il fallait absolument qu'elle prépare sans tarder des bouquets ronds. La veille, elle avait eu une telle journée qu'elle n'avait pas pu s'avancer pour ce dimanche. Elle s'y attela aussitôt, une fois les fleurs sorties de la réserve. Mais, très vite, en composant, lui vient l'idée de faire parvenir un bouquet à la femme de Dan. Ce ne serait pas grand-chose, mais c'était un petit geste de soutien qu'elle pouvait apporter.

Une première cliente se présenta. C'était la dame qui venait souvent le dimanche, car elle déjeunait avec sa mère et lui apportait toujours un bouquet. Elle la servit, parla un peu avec elle. Cela lui fit du bien. Puis, très vite, d'autres personnes arrivèrent et elle se retrouva dans le rythme de la matinée, à composer, écouter, conseiller. Il était 11h, deux personnes attendaient d'être servies alors qu'elle terminait la composition d'un bouquet pour une troisième, quand Mickaël arriva.

Il avait fait le tour par l'arrière, comme toujours quand il venait la voir et que la boutique était ouverte, et passa la tête par la porte de communication avec le magasin.

- Maureen, souffla-t-il discrètement. Harris vient d'appeler. Je passe chez lui. Je reviens... tout à l'heure.

- Ok.

Elle lui jeta un regard inquiet, mais ne put en dire plus. Il avait les traits tirés. Elle savait qu'il avait pu dormir un peu, mais très mal. Il était réveillé quand elle était partie et elle espérait qu'au moins, il avait pu se reposer ensuite.

Ni elle, ni lui, ne s'étaient souciés de ce qu'ils mangeraient ce midi et ce fut en regagnant l'appartement de Mickaël qu'elle se rendit compte que, pour une fois, il n'avait rien rapporté du restaurant.

Elle était seule chez lui et, pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient et qu'elle se retrouvait ainsi, elle se sentit vraiment seule. Elle s'assit sur le canapé, prit son téléphone. Il ne l'avait pas contactée, pas même de message. Elle hésita à appeler, mais se décida à lui envoyer un petit texto. Puis elle se laissa aller contre le dossier.

"J'aurais bien besoin d'un petit remontant", se dit-elle en fixant le placard des whiskys. "Mais un whisky, ce serait vraiment trop fort... Ou alors, il faut que je le coupe... Mais faire cela sans Mickaël, non, ce n'est pas possible... Allez, ma fille, prépare à manger. Si Mickaël appelle et que tu dois ressortir, au moins, tu auras quelque chose dans le ventre."

Même si le jeune homme n'avait rien rapporté, elle savait qu'il ne manquait pas de provisions et se prépara une salade de crudités, coupa quelques tranches fines de bacon. Avec un fruit, un laitage, ce serait suffisant.

Elle s'installa à table, commença à manger. La porte de l'appartement s'ouvrit à ce moment-là sur Mickaël.

**

Il s'assit en face d'elle et dit simplement :

- Ils l'ont transféré à Edimbourg, dans un service spécialisé... Il va avoir besoin d'une greffe.

Maureen eut à peine le temps de reposer sa fourchette que Mickaël s'écroula sur la table. Elle se leva d'un bond, le soutint. Il était épuisé.

- Va t'allonger, Mickaël. Tu ne tiens plus debout, là... Ca fait plus de 24h que tu n'as pas dormi ou si peu... et si mal.

Il s'appuya contre la table, des papillons lui tournaient devant les yeux. Et ce n'étaient pas ceux de sa grand-mère. Il respira profondément, retrouva un peu d'énergie et accepta tacitement l'aide de Maureen pour gagner la chambre.

- Ca va aller, dit-il. Finis de manger, je m'allonge, t'as raison...

Cependant, Maureen le regarda faire, ôter ses vêtements en les jetant au sol sans s'en soucier, puis tomber dans le lit. Alors, seulement, elle retourna à la cuisine, se força à avaler sa petite salade. Elle le rejoignit ensuite. Il s'était endormi d'un coup et elle ne put s'empêcher de soupirer de soulagement. Elle s'installa confortablement, le regarda dormir. Le visage du jeune homme était marqué par l'inquiétude, la tension, la fatigue des dernières heures. Elle n'osa pas le toucher, ne voulant pas le réveiller. Elle finit par s'assoupir à son tour, ne se réveilla qu'en fin d'après-midi. Mickaël dormait encore. Alors, elle se leva doucement, referma sans bruit la porte de la chambre.

Dans la cuisine, elle fit chauffer de l'eau, se prépara un thé. Elle remarqua le téléphone de Mickaël, posé sur la table de la cuisine. Il avait reçu des messages, depuis qu'il était rentré. Elle hésita à les lire, se douta qu'il devait s'agir de ses collègues, voire du patron. Elle ne s'était encore jamais permis de fouiller dans ses affaires, son courrier. La situation était exceptionnelle, mais cela la gênait cependant. Néanmoins, s'il y avait une urgence, si elle devait réveiller Mickaël... Elle se décida à regarder juste la liste des numéros récents. Harris avait cherché à le contacter, il y avait une demi-heure environ. Elle ouvrit le message.

Pas d'autres nouvelles de Dan pour l'heure. Je vous attends tous demain vers 16h au restaurant pour réorganiser les prochains jours. Te tiens au courant si autres nouvelles. Repose-toi. Harris

Elle n'avait donc pas besoin de réveiller Mickaël. Mais elle nota précieusement le numéro de téléphone d'Harris dans son propre répertoire. Elle pourrait en avoir besoin dans les prochains jours. Elle but une tasse de thé, puis décida subitement de contacter le patron de Mickaël.

Elle jeta un regard dans la chambre, le jeune homme dormait profondément. Elle laissa un petit mot dans la cuisine : "Je fais un saut chez moi vite fait. A tout de suite. Bises." Mais elle descendit juste dans la rue, s'appuya contre un petit muret un peu plus loin et composa le numéro d'Harris.

- Allo ?

- Monsieur Harris ? Bonjour, c'est Maureen, l'amie de Mickaël. Je ne vous dérange pas ? commença-t-elle.

- Non, Miss, fit-il. Enchanté de vous entendre... Vous êtes au courant de ce qui est arrivé, je présume ?

- Oui, tout à fait... Je voulais vous apporter mon soutien... Si je peux faire quelque chose aussi...

- Merci, c'est très gentil à vous.

La voix d'Harris avait résonné avec un peu d'étonnement.

- Je voulais vous prévenir que, pour le moment, Mickaël se repose, poursuivit-elle. J'ai réussi à le mettre au lit...

Elle se dit que si elle avait eu Sam au bout du fil, il se serait certainement permis une remarque pleine d'humour à ses derniers mots, mais les circonstances ne se prêtaient guère à cela et ce n'était de toute façon pas Sam qu'elle avait en ligne.

- Tant mieux, répondit Harris. Il est très affecté, comme nous tous...

- Il se sent responsable, aussi, dit Maureen.

- Pourtant, il ne l'est en rien, assura Harris. Personne n'a commis de faute... Un plat qui se renverse, une serveuse qui fait tomber un verre, une bouteille... cela arrive. Je ne veux vraiment pas que Mickaël se sente coupable...

Maureen ressentit un vif soulagement. Elle se doutait bien qu'Harris aurait réagi ainsi, de ce que Mickaël lui avait dit de son patron, mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un peu d'appréhension à ce sujet. Elle allait donc pouvoir avancer de concert avec lui pour soutenir Mickaël sur cet aspect de l'accident. Harris continua :

- Maureen, j'ai demandé à toute l'équipe de revenir demain, en fin d'après-midi. C'est exceptionnel, mais il faut qu'on réfléchisse à la manière dont on va pouvoir travailler dans les prochains jours. Bien entendu, je cherche quelqu'un pour remplacer Dan dès à présent, tout le temps nécessaire. J'ignore encore s'il pourra reprendre le travail, et dans quelles conditions. Il est bien évident que s'il peut toujours être avec nous, il reprendra sa place. Mais, en attendant, je ne peux pas faire tourner l'équipe avec seulement cinq personnes en cuisine, même avec Jonathan. Déjà que le rythme est intense... Avec un gars en moins, ce serait très dur pour les autres.

- Oui, je m'en doute, intervint Maureen.

- Voilà donc pourquoi j'aurais besoin qu'ils soient là demain, et Mickaël en premier bien entendu. J'ai besoin de son avis et de son aide aussi.

- Oui. Je lui dirai de vous rappeler.

- Merci.

- Monsieur, je voulais vous demander quelque chose d'un peu... particulier, dit-elle encore.

- Allez-y ? fit-il.

- Est-ce que, demain, je pourrais confier un bouquet à Mickaël, pour que vous le remettiez de ma part à la femme de Dan ? Ce n'est pas grand-chose, mais...

- Oh, oui, bien sûr ! fit Harris. Cela la touchera beaucoup. Je lui ai déjà fait suivre des messages de soutien de toute l'équipe...

- Merci. Je le préparerai demain. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps... Si... Si jamais vous aviez besoin de moi ou de me joindre, n'hésitez pas.

- Merci. Merci, beaucoup, Maureen, dit-il d'un ton chaleureux. J'espère que nous aurons bientôt l'occasion de nous rencontrer, et que ce sera dans des circonstances plus heureuses.

- Moi aussi, Monsieur. Je vous souhaite bon courage et une bonne fin de journée, malgré tout.

- Pour vous aussi. A bientôt, Maureen, et merci de votre appel.

Elle raccrocha, remonta à l'appartement. Mickaël dormait toujours. Elle, elle ressentait le besoin de sortir, de marcher. Elle décida de se rendre maintenant vraiment chez elle, mais le chemin lui parut trop court et elle passa devant sa boutique sans s'y arrêter. Elle descendit la rue jusqu'aux quais de la Clyde et commença à s'y promener. Elle croisa des familles, des jeunes enfants à vélo ou faisant du patin à roulette, du skate-board.

Elle marcha tranquillement, nonchalamment. Puis s'accouda au parapet et contempla, les yeux dans le vague, la rivière qui coulait lentement. Ici, la Clyde était large, proche de son embouchure, et bien différente de la petite rivière en cascade le long de laquelle ils s'étaient promenés, pour leur première sortie ensemble. Elle aimait se souvenir de ce jour, elle n'en avait rien oublié. "Nous avions déjà mis tant de nous dans ces quelques heures... Sans savoir sur quel chemin cela allait nous conduire, et, pourtant, avec tant d'envies..." Bien sûr qu'aujourd'hui, rétrospectivement, elle pouvait exprimer plus clairement ce qu'elle avait éprouvé à l'époque, ce qu'elle avait ressenti. Mais elle se souvenait surtout d'un grand bouleversement en elle, de beaucoup d'émotions et d'incertitudes, et de peur, aussi.

"Ai-je vaincu la peur ?", se demanda-t-elle. "En tout cas, mon amour, tu m'as aidée à la dépasser... Tu as été si patient aussi... Si attentif. Aujourd'hui, c'est toi qui dois affronter un moment difficile. J'espère que je saurai t'aider assez..."

Elle fut interrompue à cet instant de ses réflexions par la sonnerie discrète de son téléphone. C'était Mickaël.

- T'es chez toi, ma douce ?

- Non, je pensais y passer rapidement en effet, et puis j'ai ressenti le besoin d'aller marcher. Je suis le long de la Clyde.

- Ok, je te rejoins, si tu veux bien. J'ai besoin de prendre l'air moi aussi.

- J'ai pris sur la gauche en descendant. Je suis le long de la promenade, à peu près en face de Carlton Place, précisa-t-elle.

- Ok, dit Mickaël. J'arrive.

Elle pensa qu'il allait la rejoindre à vélo, mais, ne le voyant pas arriver au bout d'une dizaine de minutes, elle se dit que soit il avait pris un peu son temps chez lui, soit il venait finalement à pied. Et elle se replongea dans ses pensées.

**

Mickaël marchait d'un bon pas. Ces quelques heures de sommeil lui avaient fait du bien, même s'il était loin d'avoir récupéré et d'avoir encore complètement encaissé le coup. Il avait pris rapidement connaissance des quelques messages qui lui étaient parvenus durant les dernières heures. Il n'avait pas rappelé Harris, préférait le faire seulement ce soir, mais il lui avait confirmé par un petit message qu'il serait au restaurant sans problème demain en fin d'après-midi. Le thé que Maureen avait préparé était encore chaud, il avait même réussi à manger un peu.

Maintenant, il voulait la retrouver. Il avait besoin d'être avec elle, aussi.

En descendant le long du boulevard, vers les quais, il regardait le ciel au-dessus de la ville, de la rive gauche. Glasgow étalait ses bâtiments, ses immeubles. Là-bas, vers l'embouchure, c'étaient les chantiers navals. Mais avant, il y avait cette promenade si agréable quand il faisait beau, le dimanche. Il arriva au fleuve, prit sur sa gauche et, bien vite, gagna le chemin piétonnier aménagé sur les quais. Lui aussi croisa des promeneurs, à pied ou en vélo, des familles qui profitaient de ce bel après-midi de juin. Soudain, il la vit, appuyée contre le parapet, le visage tourné vers la rivière. Il aimait sa silhouette, ses jambes nues, sa jolie robe d'été qui dévoilait juste ses genoux, ses petits pieds glissés dans des ballerines. Elle portait une courte veste légère. Elle avait laissé ses cheveux libres, sur ses épaules.

De la voir ainsi, il oublia durant un bref instant ses soucis. Elle ne l'avait pas vu, n'avait pas tourné la tête. Les mots se bousculaient dans celle de Mickaël. Il avait envie de lui dire plein de choses, de la prendre dans ses bras, de trouver son regard.

Il s'approcha, sans geste brusque, posa doucement sa main sur sa taille, approcha son visage de celui de la jeune femme et lui murmura :

- Jolie demoiselle, je suis bien heureux de vous retrouver enfin. Tu sais que je suis presque jaloux de tous ces hommes que je viens de croiser et qui ont pu admirer tes jolies jambes et tes belles formes, alors que tu rêvassais ?

Maureen se tourna vers lui, sourit. Ils se regardèrent droit dans les yeux, puis s'embrassèrent longuement. De plonger dans son regard bleu-gris, de la tenir tendrement contre lui, de retrouver ses lèvres soyeuses, tout cela fit beaucoup de bien à Mickaël.

- Tu veux qu'on aille un peu plus loin ? demanda-t-elle quand ils rompirent leur baiser, en désignant l'aval.

- Allons-y, il fait beau. On pourra se prendre un verre, en terrasse, proposa Mickaël.

Et ils s'engagèrent sur la promenade, le bras passé autour de la taille de l'autre.

Un peu plus loin en effet, ils arrivèrent jusqu'à un espace assez vaste, uniquement piétonnier ou cyclable, où quelques pubs et restaurants avaient ouvert leurs terrasses. Pas mal de tables étaient prises, mais ils en trouvèrent une et Mickaël alla leur chercher deux verres. Ils installèrent leurs chaises côte à côte et savourèrent cette joie simple d'être tous les deux, au soleil, avec une bonne bière.

- Harris veut qu'on se retrouve tous demain en fin de journée au resto, dit soudain Mickaël. Il n'avait pas d'autres nouvelles de Dan. J'ai appelé Sam aussi.

- Comment va-t-il ? s'inquiéta Maureen.

- Dur, comme moi. D'autant que lui a vu le truc se faire... Il a bien vu le bras droit de Dan heurter le manche de la casserole, comment elle s'est renversée... Mais c'est allé tellement vite... Et encore, il a bien réagi et rapidement. Il n'est pas resté tétanisé.

- Mickaël, dit-elle, je me suis permis une chose tout à l'heure... Je... Quand tu dormais. J'ai vu que tu avais laissé ton téléphone sur la table de la cuisine. J'ai regardé les derniers messages, des fois que tu en aurais eu un d'important... J'ai juste ouvert celui d'Harris, pas les autres. Et j'ai appelé ton patron aussi. Il m'a expliqué pour demain.

- Ok... Tu as bien fait. Pour le téléphone, je veux dire, précisa-t-il. Je ne l'aurais pas forcément entendu sonner, vu comment je dormais, et s'il y avait eu un truc...

- Tu ne m'en veux pas ? D'avoir regardé ?

- Non, bien sûr ! Je n'ai rien à te cacher, sourit-il. Et, sincèrement, tu as vraiment eu raison. Imagine s'il y avait eu une nouvelle importante...

- C'est ce que j'ai pensé. C'est pour cela aussi que je n'ai ouvert que le dernier message d'Harris, je me suis dit que ce serait lui qui t'avertirait en cas de souci, expliqua Maureen.

- Tu sais que tu es vraiment une perle..., dit-il en la regardant droit dans les yeux et en passant la main dans ses cheveux. Non seulement, tu es ravissante, douce, courageuse, mais en plus, tu es intelligente et adorable ! Je suis le plus chanceux et le plus heureux des hommes avec toi !

- Arrête de me faire des compliments comme ça, je vais rougir !

- Oh, mais j'aime bien quand tu rougis... Et j'aime beaucoup quand tu me regardes comme tu le fais maintenant...

Elle vit son regard changer. D'amusé, il devint plus grave et se chargea d'une étincelle bleutée qui l'embrasa.

- Tu sais quoi..., murmura-t-elle.

- On rentre ? répondit-il simplement, devinant la question et anticipant la réponse.

**

A peine eurent-ils franchi la porte, chez lui, que Mickaël prit Maureen dans ses bras, la serra très fort contre lui et, écartant d'un geste rapide les mèches de ses cheveux qui tombaient un peu sur son visage, il l'embrassa profondément et passionnément.

- Maureen, souffla-t-il, j'ai envie de toi... J'ai besoin de toi, aussi...

Puis il l'embrassa à nouveau, cherchant déjà la fermeture éclair de sa robe, dans son dos. Elle, elle avait ôté d'un mouvement souple des pieds ses petites chaussures, avait glissé ses mains sous le t-shirt de Mickaël qu'elle parvint à lui enlever rapidement, malgré les baisers de plus en plus passionnés du jeune homme. Sa robe tomba au sol, ils entrèrent dans la chambre, basculèrent sur le lit. Une furieuse force de vie les entraînait et ils s'aimèrent avec plus de fougue et d'ardeur qu'ils ne l'avaient encore jamais fait.

- Je t'aime, lui dit-il dans une plainte, je t'aime...

Maureen cria, le supplia, n'en pouvant plus de l'attendre. Elle était submergée par un désir si fort qu'il lui en coupait presque le souffle. Ce fut une étreinte très physique, terriblement charnelle, qui les laissa totalement épuisés, éperdus.

**

- Pardonne-moi, chuchota-t-il à son oreille.

Il avait enfoui son visage dans ses cheveux, alors qu'ils peinaient encore à retrouver leur souffle.

- De quoi ? soupira-t-elle.

- Je suis allé trop vite... J'ai pas fait attention... à toi.

Elle le serra fort contre elle, des larmes jaillirent. Elle ne voulait pas qu'il pensât cela, qu'il pensât ne pas avoir tenu compte d'elle, qu'il pensât même peut-être avoir été violent. Pas lui, non pas lui !

- Non... Non... Ne t'inquiète pas..., dit-elle d'une voix rassurante.

Il se redressa, la regarda :

- Si. J'ai pas à te manquer de respect...

- Mais en quoi l'aurais-tu fait ? Je te voulais autant que tu me voulais...

Il la fixa un long moment, silencieux, grave. Puis il replongea dans son cou, y déposa des petits baisers délicats qui la firent frémir, puis vint boire l'eau de ses larmes, embrassa ses cils. Elle le gardait toujours serré très fort contre elle. Et, soudain, elle comprit que ce n'étaient pas ses larmes qui mouillaient encore son visage, mais celles de Mickaël. Les mains de Maureen abandonnèrent les reins du jeune homme pour se glisser dans ses cheveux, puis elle écarta un peu son visage du sien, pour à son tour le regarder. Son regard vert la transperça, la bouleversa tant et tant qu'elle n'aurait su trouver de mots pour dire cette émotion qui la submergeait. De sa bouche, ce fut maintenant à elle de frôler ses joues, ses yeux, comme il l'avait fait pour elle l'instant d'avant.

Et ils s'endormirent, le goût salé des larmes de l'autre gravé sur leurs lèvres.

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