Fiers lapins

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Il existe une catégorie de personnes (certes rare en ce monde de pauvreté) qui s'emploient à accumuler plusieurs exemplaires d'un même objet afin de les aligner les uns à côté des autres pour mieux les contempler. Elles portent un nom étrange et des plus originaux : on les appelle les "collectionneurs".

Qu'accumulent-ils donc, ces braves gens ? De tout ! Des cuillères, selon leurs formes ou les bouches qui les ont gouttées ; aux épées, en fonction du nombre de leur victimes ou le décorum de leur garde d'acier ; en passant par les catapultes et autres trébuchets, même s'il faut un minimum de place pour s'en accorder la jouissance.

D'autres collectionnent allègrement les chevaux, multipliant leurs robes à l'envi ; les armures, qu'ils classeront par forme, taille et coloris ; ou encore les culottes, selon leurs porteurs, voire leurs odeurs.

Enfin bref, la liste semble aussi longue que le serait le nombre d'objets au monde.

Et les Duménils étaient sans conteste de fiers représentants de ce petit groupe d'originaux. En ce sens qu'eux collectionnaient – non pas les balistes, les cornemuses, les poupées russes ou les lorgnons d'orthodontistes – ; mais bien : les enfants.

Sous les yeux abasourdis du ménestrel, de la marquise de Carbon et de sa domestique neurasthénique, en défilèrent 1... 2 ... 3... 5 ... 8 ... 12 ... 18 ... le compte semblait ne plus s'arrêter. Ça commençait avec les bébés joufflus et continuait, croissant, jusqu'à de fiers jeunes gens.

Lasse, Louise avait cessé de compter une fois dépassé trois. Piroulette en revanche proclama haut et fort, en bout de défilé, un fier : vingt-deux ! Qui impressionna petits et grands (et même les parents qui parfois peinaient à s'y retrouver).

Par voie de conséquences, les agriculteurs collectionnaient également les prénoms, et tout y passait. Il y avait les assonants : Clothaire, Lothaire, Corsaire, Homaire. Les inspirés : Prie-Dieu, Pluie-d'espoir, Trottoir. Les banals : Paul, Pauline, Paula, Paulette et Luc (qui affrontait toujours son père). Les animaliers : Alouette (la gentille), Mouflon, Poulette, Clébard (qui adorait sortir le soir). Et enfin, les inclassables, tel que : Cloush, Ribilibibi (baptisé selon son premier mot), Cartouche, Comptoir, Plumard (un hommage à sa conception, sans doute) et... Kurt...

Piroulette trouva le dernier des plus étrange, mais se garda bien de le dire.

Duménil, s'impatientant devant ces présentations et palabres – qu'il avait pourtant lui-même convoquées –, voulu soudain éparpiller sa descendance, en brandissant un : "Bon ! C'est bien joli tout ça ! Mes chers enfants, tout ça tout ça... Mais il me semble qu'on a une jouvencelle à raccommoder et un chevalier a rafistoler ! Alors tous à vos postes !"

Hélas pour le fermier, on ne pouvait pas les dire saisis au corps par l'ampleur de son autorité paternelle, vraiment pas. Et il dut assortir son branle-bas de nombreux coups de pieds et menaces carabinées pour arriver à faire bouger son troupeau – Sans succès, tant il semblait éparpillé.

Excédée, sa femme leva un sourcil, et en un instant, le cheptel insoumis devint bataillon rangé.

— Les bébés, au dodo ! (Trois moufflets partirent à quatre pattes dans une pièce voisine, laissant deux nourrissons sur le carreau), les petits, vous prenez ces deux-là et vous allez me les border en même temps que les autres, ensuite vous irez aussi dormir ! Un enfant, ça a besoin de sommeil ! Ensuite vous, les moyens, vous apporterez les victuailles pour nos invités – sauf toi, Clébard, toi, tu vas dormir avec les autres !

— Mais m'maaaann, j'ai dix-huit aaaaaans !

— Je ne veux pas le savoir ! Alouette ma chérie, sois gentille, plume donc une de nos volailles pour l'occasion.

— Bien, mère.

— Les autres filles, sortez le matos pour l'embellissement de ces dames, et Pauline, pas le fard de tante Ramotte, il est périmé depuis huit ans !

— Moi, c'est Cloush, maman.

— Qu'importe, je ne veux pas voir cette mixture sur ma table ! Les garçons : Comptoir, Plumard et Kurt ! Vous allez aider vot’père à transporter le preux vers la forêt de Lèche-Pourpoint. Paul, tu meubleras la conversation quand ton père n'aura plus rien à dire.

— Suis pas Paul, moi ! mais Michellien.

— Tiens... On t’a oublié dans le compte ? Michellien, tu dis ? Ça te dit quelque chose, le père ?

— Non, fit Duménil, me dit rien celui-là...

— Mais je suis le mari de votre fille, Poulette !

— Ah, me disais bien qu'il était pas sorti de mon ventre çui là ! Bon et bien tu leur serviras de guide, Michellien, histoire d'être un brave beau-fils et mériter ta pitance en vivant à nos crochets !

— Bien mère... euh... Je veux dire : oui, belle-maman !

— Toi, toi et toi, je sais plus votre nom, mais vous irez chercher not’meilleur vin, tandis que...

— Bon ! intervint Dumenil comme s'il venait de régler toute l'affaire. Mesdames – et même mes très chères nobles dames –, je vous invite à vous installer dans le salon, pendant que mes biens chères ouailles s'organisent pour vous servir, je vous offre le confort et le spectacle de mon bel âtre, format seize neuvième, avec soixante-cinq pouces de diagonale, s'il vous plaît.

— Il semblerait qu’On ne se refuse rien, chez les vilains, commenta Louise en tâtant des yeux la crasse ambiante et en condamnant du regard les amples toiles d'araignées qu'ils avaient au plafond. Pourrions-nous procéder, cher paysan ? mon oncle ne saurait souffrir un jour de retard supplémentaire.

— Marquise ! Nous sommes vos obligés, que dis-je ? Vos exhausseurs de vœux, vos domestiques dévoués, les vestons étalés sur la boue pour préserver vos pieds ! Tout sera fait pour vous plaire ! Laissez-moi donc vous allumer l'âtre, vous en apprécierez le rendu et la qualité, puis en un rien mes escl... pardon mes enfants, aurons redoré et poli vos allures, vous serez telles des trésors, des bijoux ! le temps que j'amène vos compagnons chez le guérisseur, vous serez nourries, pomponnées et enfin prêtes pour le départ, dès notre retour, à la bonne heure !

— Un programme fort enviable, manant ! fit la marquise, en installant sur une banquette abjecte son fier séant. Octine, venez donc vous assoir, et attelez-vous à profiter, ma pauvre, vous êtes lugubre comme un cormoran.

— Un bien appétissant volatil, rebondit le fermier, faisant feu de tout bois, pendant qu'il l'allumait, justement. Mais sachez, mesdames, qu'en plus des volailles que nous sacrifierons et du vin qui coulera à flot, nous allons égailler vos charmantes papilles de notre chef d'œuvre culinaire, préparé de générations en générations, de père en fils et en nourrissons : les chipolatas Duménil, connues des plages de Saintes-grouille jusqu’aux contreforts de Tarte-en-Connil ! « Les chipolatas Duménil, viens là que je m’les enfile ! » disait l'écriteau...

— Charmant... trancha Louise, toujours exquise. À présent, disposez, voulez-vous, mon âme aspire au repos.

— Bien madame, je file et vais, justement, vérifier l'avancement de ces belles préparations... partit le vilain, avec sur le visage un sourire qui parut à Octine fort inquiétant.

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