Dialogue d'une confuse altérité

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L’éclair dans la nuit noire réveille ma conscience. Il fait froid sous l'averse. Je ne sens plus rien de mon corps. Mes pieds nus endoloris ne crient plus au mal : l'éther sauvage de ce bois endort la douleur par ses constants cantiques. Je suis en perdition, mais depuis combien de temps déjà ?

Mes yeux demeurent ouverts et ces arbres me regardent. Je me presse, courbé à leurs racines, et ils m’accueillent, eux, la foule silencieuse. Je marche dans ce royaume de conquérants, façonné par la sagesse de l'immobile. Leurs écorces brunes se dressent sans orgueil : dis moi, sommes nous nés de la même terre ? Je ne vois que des âmes accomplies face à mes yeux : ensemble ils se recueillent sous un humus frais et son pétrichor délicat.

Leurs feuilles tombent et le ciel pleure. L'automne arrive, et il reviendra bientôt. Qu'importe, car voilà le peuple invisible répétant leur rituel. Tant de formes gesticulantes, sans yeux, ailées ou rampantes, sous le tapis noirci de la foret. Souveraine de toutes terres, ici œuvre l'armée de Gaïa, contrainte par l'évolution à la noblesse. Il y a un langage flottant dans l’atmosphère, éternel rempart entre moi, voyageur étranger et ces princes régnants. Je cherche leurs empires dont ils ont le goût, je guette un instant dont je pourrais saisir le sens, je tend l'oreille pour un mot ou une prose.


Mais je ne perçois qu'un souffle sans écho.

Suis-je fou d’espérer être l'un des leurs ? Devenir comme toi que j’aperçois, vaillant et dressé sur sa cité, un parmi un sens ?


Je me projette aux chaud dans une grouillante colonie, au sein de ma frémissante cité. Ici, l'idylle n'a pas de mot, mais il se chuchote tout de même. La poésie est là, elle chante pour un sens inconnu, elle danse parmi les foules, emportée par le vent, parfumant mon corps de douceur. A t-on seulement un mot pour cela ? Le vent tourne et s'envole où le doute n'a pas de mots : il tourne, s'envole et se faufile partout où la vie peut la sentir : là ou il y a un corps pour lui faire comprendre la douceur.

Ce qu'ils font de leur temps, voilà ce que les grands esprits ont toujours essayé de rêver !


*


L'éclair dans la nuit noir réveille ma conscience. Il fait froid sur mon nid. Au pied de l'arbre mère, au sommet de notre œuvre commune, de ces branches, de cette terre granuleuse. L'ardeur du vent glacial me paralyse. Je ne sens de mes antennes qu'une douce brise de chaleur humide parsemée de ces phéromones inconnus.

L'altérité me manque, aveugle de l'inconnu, le danger m'obsède. Tant pis si je reste captive de mon corps là, face au danger. La nature nous a fait architectes, mais ma nature le rejette. Il me manque un Dieu, il me manque un poème. Je le sens : particule du cosmos, je ne suis rien. Produit de la nécessité, vois comme l'éternel s'exerce en maître chez nous.

Depuis combien de temps déjà sommes nous incapable de création ?

Mais voici le retour de l’automne. Les feuilles tombent et le ciel pleure. Le pétrichor envahi l'air et la lune s'offre aux ténèbres pour une nuit d'argent. Le souffle chaud me berce, il m'envahi, il me réanime...


Et si me prend l'idée d'un grand voyage ? Aller aux vents conquérants, poursuivre les parfums sauvages et m'envoler d'ailes imaginaires aux sommet de tout ce qui est haut, de tout ce qui est grand, y goûter l'air pur et le vertige de la puissance.

Et si l'envie me prenait de défier ce à quoi la nature prodige me condamne ! N'est-ce pas le danger présent, si proche de moi comme un souffle de vie, qui détruit les naïves berceuses de Gaïa pour les vertus de ma force nouvelle ?

Je me pétrie dans la douceur depuis l'éternel, à espérer périr dans le danger. Il y a bien ici un frère pour me soutenir et un ciel pour accueillir ma nouvelle étoile ! Je souhaite un guide et une grande prose. Je veux m'extirper du spectacle de l'existence. Je veux briser le cosmos, briser ma nature et accomplir ce que l'histoire n'a fait que balbutier.

Mon ami, ma raison et mon corps, vous le savez bien : il me faut de l'air pur !


*


Il s'anime, celui que j'approche de mes phantasmes. Mon souffle le réchauffe, il commence à pétiller et s'agiter d'une énergie nouvelle. Voilà mon prince. Entendrais-je la voix de notre roi si je tend l'oreille ? L'averse tombe mais l'arbre nous abrite.

Ce que je suis ? Cet instant, rien d'autre. Alors viens et dis moi tes vérités, je suis prêt. Un geste ou un mot. Qu'importe, offre moi ce dont j'ai besoin, rien qu'une étincelle d'automne pour braver l’hiver d'un brasier céleste. Un symbole, une liberté, l'invisible se gravant dans mon esprit puis projeté sur l'univers entier, pour l'éternité. Rassure-moi, que l'on se promène ensemble dans ces autres dimensions de l'âme, à la rencontre de ce Dieu rescapé, de ce miracle espéré, de ce bien enfin révélé.

Ami, confie toi et révèle moi ce que la douceur peut nous apprendre.


*


Mes sens, enfin, mes sens sont là. Je redécouvre ma liberté. Chaque patte, chaque articulation est traversée d'un flux jouissif. Je pétille, je m'agite, je m'amuse de nouveau à vibrer. Je rêve du monde et mon corps vainc le froid pour accomplir ma destinée. Ma puissance comme nouvelle valeur du monde, que tout semble plus beau !

Quel est cet inconnu aux phéromones si étrangères ? Cette chaleur venu des cieux, invoquée par mon esprit, prédit par ma folie, sera-t-elle encore là demain ? Vois, comme je me dresse, vois, comme je suis fort. Dis moi, toi aussi, je le sais, tu affrontes la nature elle même ! Nous, les princes dissidents de la grande Gaïa ! Je m’éprends de cette poésie de l’avenir. Si seulement les étoiles pouvaient l'entendre, elles dessineraient les constellations en son honneur, pour elle, ma nouvelle fureur.

Je pars, mon essence brûle de mon pouvoir enfin rêvé !

Que mes ailes imaginaires battent, que le vent m'emporte aux portes du mondes !


*


Elle est partie. Ses antennes ont résonné de mes paroles, son corps fier en apparence. Puis, elle est partie. Dans le froid, l'averse se calme et le soleil se lève. Combien de temps s'est écoulé depuis notre rencontre ? Fatigué, éreinté, je me repose aux pied de l'arbre. La lumière rouge perce le feuillage, elle inonde son monde de vie. C'est son souffle à elle, c'est notre bonheur à tous.

Si Dieu est muet, c'est pour l'écouter en silence. Alors, assis au milieu de tout, la raison se dissipe. Mon être fatigué se repose, mon âme s’émerveille. La beauté rejoint le silence du monde. Mon histoire effacée sous la grandeur de l'instant, je ne suis que corps humant l'humus et son pétrichor délicat.

Oui, je suis assis, au pied d'un arbre, et rien de plus ne m’est nécessaire.

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