L'écrivain

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L'écriture est un vice.

On la prend pour une invitation, une grâce, l'envoyée de l'invisible. On se prétend créateur - ou pire : transcendant - dans une scène où des yeux vides couchent sur le papier une ode, un poème, une oeuvre. On y sent une odeur les yeux fermés, on pense avec plaisir le coucher venu :
"Est fait ce qu'il y avait à faire, que le monde soit en paix"

Voilà ce que m'a appris ma vie d'ermite : ces paroles- là, elles sont celles d'un fou, rien d'autre. Pur produit d'une morale de décadent, dont le seul mérite est d'avoir contraint le corps au génie par une invocation repétée mille fois :

"Que la malédiction s'abatte si le bien n'émane pas de moi !"

Ce à quoi donne naissance la douleur, c'est là une expérimentation dominant l'histoire humaine : je ne prouve rien par mon sommeil enfantin et mes notes, si ce n'est le besoin de narcotique, ce besoin d'un mal profond pour une piètre victoire. Tout cela est si arbitraire, et au fond : je mendirais bien au pied de celui libre d'être ce qu'il est sans rituel, pouvant être cette liberté, cette paix, cette création sans subterfuges, celui-là pouvant assumer une telle nature. Je lui mendirais bien, mais l'ermitage renforce l'orgueil : je ne peux rien lui offrir, la prison assimile.

L'écriture est un vice.

Toute une soirée dans le noir pour une page blanche : je ne compte plus les fois où la lucidité a révélé l'absurdité de la scène. Mais jamais encore je ne suis parti sans une histoire. Je ne dors qu'avec la satisfaction de la création : faire acte de puissance, c'est le nom de mon foutu narcotique.

La page reste blanche, rien ne vient mais un étranger en moi ne doit pas douter. Il a la nécessité de réussir, et cela viendra. On ne le sait que trop bien : la volonté doit être inflexible avec le corps et la morale, être une impasse tel que l'organisme est contraint de briser l'obstacle entre l'homme et son art.

Tout être peut écrit, mais combien connaissent sa nature destructrice ?

L'écriture est un vice.

J'ai ce carnet dans la poche, à chaque fulgurance de l’âme, je le récompense en y écrivant un vers, une maxime, un aphorisme. Mes expériences ne sont devenues rien de plus que le terreau de mes écrits - je les arrête à la moindre idée, car aucunes d'elles ne sont assez nobles pour faire face à la prise de note.

Les feuilles s’entassent, sur ce grand bureau. Quand le tas devient trop haut, j'en fais un reccueil et l'envoie à mon éditeur. Il me revoie toujours la même lettre de remerciements, je ne les lis plus. Je prend le chèque et le retourne à ma banque, pour que rien ne vienne briser cette vie.

Mais ce soir, la feuille est toujours blanche. Non, ce soir, pas de deus ex machina, l'inspiration s'est perdue. Il n'y a ni lents travaux laborieux, mot par mot, abouttissant - presque par chance - à une grande oeuvre. Ce genre de beauté que l'on ne découvre qu'au lendemain. Mais non, ce soir, il n'y a rien de cela. C'est la fin d'une lente agonie, comme au reveil d'un long rêve, pour la toute première fois : je suis seul.

L'écriture est un vice, mais je retrouve la santé et ses vérités assassines.

Je suis assis sur ce fauteuil, comme tous les soir depuis dix ans. La rituelle tisane de réglisse embaume toute la chambre. Mon vieux plume fétiche en main attend les ordres. Oui mais cette fois, je dois me dresser face au vide sans création, sans évasion. J'ai déjà fouillé méticuleusement mes carnets à plusieurs reprises : tout a déjà été écrit dans mes précédentes nuits. Il n'y a plus rien de neuf, tout s'est usé au temps.

Quatre heures de patience : toujours rien. Mon âme frémit, oscille. La rigueur historique s'ébranle : mes pensées ne sont plus bridées par la morale : elles montent aux plus hautes cimes de mon être. Je crains le pire, commence à trembler, jusqu'à briser mon immobilité par la terreur naissante : et si j'étais au bout ?

Etre au bout de la création...

Voici une pensée inédite. Si, tout simplement, mon âme avait fini de parler, qu'elle avait maintenant le désir de se taire ? La lucidité devient reine : aucune souffrance ne vient perturber mon raisonnement. Cette liberté est terrifiante, je suis témoin d'une chose étonnante. De nouvelles odeurs, de neuves mélodies m'envahissent : un mur s'est brisé dans mon âme, qui s'étend au delà de mon entendement.

Que puis-je faire ? Ces soirées là se finissaient toujours en cris du coeur, en un lourd lyrisme, en une introspection toujours moralisée par une grossière philosophie. Toujours j'avais besoin de ma plume. Cela n'est pas devenu absurde non, mais étranger : l'écriture est un vice, et sans lui, je suis devenu autre.

L'inspiration ne viendra plus car, en moi, j'ai le palet assez fin pour une grande gourmandise : mon être s'étend. Nulle obligation, nulle frayeur : je suis assez fort maintenant pour l'indépendance. Quoi de nouveau viendra t-il de moi ? Se redécouvrir plus grand qu'auparavant : voilà une douceur oubliée !

Je pose mon crayon, sirote mon infusion à coté de ma fenêtre. Nous sommes en hiver, je ne le savais même pas. Les anciens locataires avaient planté cette arbre à mon arrivée : il est devenu grand bois suportant sa robe blanche. Les oiseaux grelotant font tanguer un mince fil électrique et parsèment de gouttes, à chaque envolée, mon grand jardin en jachère.

Le vent est frais. Mes mains sur la vitre savourent cette souffrance. Subtilité qui m'était si longtemps interdite : je me réchauffe par ma reglisse devenue abris. La sécurité, le "rien de plus ne m'est nécessaire", l'attente sans tension. Mon souffle animal crépite, mon oeil surplombant l'horizon, dressé sur mon corps bombé - encore fragile, mais capable de fierté.

L'écriture est un vice, mais le voilà surmonté.

Comme l’ancien allemand, l'oeuvre pleine m'attend, celle du courage véritable, pour la conquête de la puissance. L'orgueil d'un hermite prend vie et redresse toute une existence. Nul besoin de mendiant, ni de héros : la nature me suffit, elle est ma seule guide.

Que de simplicité, que d’heureuse lucidité ! En suis-je vraiment capable ?

Je suis un vieil écrivain : l’accomplissement et la renaissance doivent se faire en secret, mes amis. En vérité : le bonheur garde silencieux.

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