I

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C’est une belle journée de printemps. Les femmes sortent les petites jupes et font tomber les gilets, les tenues se font légères laissant entrevoir parfois la naissance d’une poitrine trop longtemps enfermée dans l’hiver. Les bistrots ont installé leurs terrasses et les gens dans la rue, plus nombreux, accrochent plus facilement un sourire non forcé. Un sentiment de bien-être envahit la foule qui bientôt va danser, chanter et la comédie musicale de la vie va commencer.

Mais Kévin ne chantera pas lui. Non. Et il dansera encore moins, surtout aujourd’hui. Il n’est vraiment pas d’humeur.

Oh, il les voit toutes ces jolies femmes, il désire plus que tout se mêler au spectacle. Mais il les a bien repéré aussi tous les regards appuyés de ces hommes, ces chasseurs qui tournent la tête sur une paire de jambes interminables, un tee-shirt un peu trop lâche laissant entrevoir un soutien-gorge à dentelles, ces mâles qui espèrent capter le regard d’une de ces nymphes du printemps, une de ces beautés dont Kévin sait pertinemment qu’il n’obtiendra pas même un regard…

Non, décidemment, le printemps est une torture pour un mec comme lui. De toute façon, il doit garder les yeux rivés sur son application GPS : une demi-heure qu’il tourne en rond dans le quartier ! Et pourquoi ? Trouver le cabinet d’un pseudo coach bien-être, spécialiste de l’estime de soi et du rapport à l’autre. Extra, il va arriver stressé et énervé à la première et certainement dernière séance chez son thérapeute !

Bien décidé à suivre la petite flèche verte, il ne peut s’empêcher de se poser des questions. Est-ce vraiment ce dont il a besoin ? Après tout, comment un inconnu pourrait débloquer ce sentiment d’infériorité, celui d’être destiné à vivre seul ou au mieux avec une femme qu’il trouverait juste « potable » ? Comment un étranger lui donnerait les clés du succès auprès du beau sexe ? Aller voir quelqu’un pour finalement s’entendre dire la seule et unique vérité : les belles femmes, intelligentes de surcroît, ce n’est pas pour lui, il peut oublier…

Mais bon, pourquoi pas ? Au grand maux les grands remèdes ! Et en plus c’est dans l’air du temps de se faire suivre par un coach. On veut perdre du poids : coach diététique, transformer son corps : coach sportif, trouver un emploi : coach en insertion professionnelle ! Kévin se laisse donc convaincre que sa démarche est simplement à la mode, voilà tout.

C’est légèrement apaisé qu’il poursuit sa route, les yeux rivés sur son portable. Son application lui ordonne de tourner à gauche, puis à droite, il ne sait même plus où il se trouve quand la flèche verte reste fixe. « Vous êtes arrivés à destination » lui déclare alors son guide. Une voix de femme, forcément !

Il lui coupe rapidement le sifflet : celle-là il en a au moins le dessus, et lève la tête pour se rendre compte de sa situation : ruelle déserte, ambiance de film noir, chat qui miaule et cul de sac. Bientôt la brume va envahir les trottoirs et des bruits de pas raisonneront derrière lui. Un type louche sortira de nulle part et s’approchera, lentement, immobilisant sa proie par sa démarche de fauve, et Kévin se retrouvera victime d’un serial killer effroyable. On dira de lui qu’il était un ami fidèle, gentil, aimable et à l’écoute, bref, un gentil toutou.

Mais évidemment Kévin n’est pas le personnage d’un film d’horreur, et comme toujours, il est vraiment seul dans cette impasse malgré son imagination débordante. Il est paumé, certes, mais en sécurité.

Reconnecté avec le monde réel, il fouille dans la poche arrière de son jeans pour en sortir une carte de visite. Filigrane en or, classe, la carte est sobre : « M. Lopez, thérapie et dépassement de soi, 6 rue de l’Estat, 75006 PARIS ». Rien au verso.

Il repense alors aux circonstances qui l’ont poussé à prendre rendez-vous avec cette personne.

C’était après une soirée un peu trop arrosée avec les potes, dans un pub ou une boîte de nuit, de ça, il se souvient à peu près.

Le reste, c’est vague, flou, embrumé. Brouillard total. On lui parle, l’échange est agréable, un peu surréaliste même… On lui tend une carte, il se voit hocher la tête, s’entend promettre d’appeler. Et le néant.

Il reste là, debout l’air ahuri, à se creuser les méninges pour essayer d’assembler la chronologie des faits qui l’ont conduit jusqu’ici.

Il regarde à nouveau son téléphone : le rendez-vous est bel et bien inscrit dans son agenda, pour 14h aujourd’hui. Peut-être devrait-il rappeler pour s’assurer que tout est en ordre ?

Il sort la carte, la regarde, la retourne, puis la tourne de nouveau.

Incompréhensible !

Il n’y a pas de numéro de téléphone ! Il vérifie encore une fois, puis regarde sur son Smartphone : rien dans l’agenda. Il fait défiler les appels émis et constate avec surprise qu’il n’y en a aucun en mémoire. Pas normal.

Un flot de questions se bouscule dans sa tête : comment a-t-il pris rendez-vous alors qu’il n’y a aucun numéro sur ce bout de carton ? Et d’ailleurs, quelle voix avait cette personne ? Est-il tombé sur un secrétariat ? A-t-il pris ce rendez-vous en ligne ? Et pourquoi toutes ces questions lui viennent maintenant qu’il se trouve à deux centimètres de l’interphone du numéro 6 ?

Quoi ?

Kévin lève la tête, retire ses lunettes et se frotte les yeux, interdit. Il y a une seconde il était au milieu de nulle part et il se retrouve là, devant une porte, devant LA porte du numéro 6. Il n’y comprend rien. Sa main est suspendue devant la sonnette, il se sent complètement désorienté.

Mais comment diable est-il parvenu devant cette porte ? De toute ces forces il essaie de retenir son geste, il veut faire demi-tour, rentrer chez lui, il a un mauvais feeling avec cet endroit, quelque-chose cloche. Il ne va pas bien : il perd la tête, il n’y a pas d’autre explication. Il a l’impression de ne plus rien contrôler, une force a pris possession de son corps, son doigt approche inexorablement du bouton de la sonnette, il transpire d’effort juste pour stopper ce diabolique doigt, cet appendice qui ne lui répond plus. Mayday ! Mayday ! Houston, on a un problème !

Complètement paniqué maintenant, Kévin lutte de toute ces forces, il ordonne à son doigt de lui obéir et lâche un cri de désespoir : « Non ! »

Au même moment la porte s’ouvre rapidement et Kévin, le front perlant de sueur, la bouche encore ouverte, manque de trébucher sur son hôte. Heureusement une paire de bras vigoureux le redressent et lui évitent la honte de se casser la figure devant son futur ex-thérapeute.

Le regard baissé, il retire ses lunettes encore une fois pour s’essuyer rapidement et reprendre constance (après cette entrée, c’est peine perdue, se dit-il). Il se redresse finalement et fait face à son sauveur.

Visage fin, des yeux extraordinaires, ni bleus ni marrons, mauves ? Non, il délire. Une bouche sensuelle, des lèvres charnues… Il continu son exploration sans pudeur (comment est-ce possible ?) Les épaules dégagées, un corps fin et sportif et le décolleté faussement sage d’un chemisier blanc caressant, insolent, une poitrine magnifique et généreuse…

La femme qui se tient devant lui est d’une beauté douloureuse pour Kévin. « Pitié qu’elle soit stupide, pitié ! » Il essaie de rester de marbre, espérant au moins que son QI soit l’opposé de son « cul –i », (la vache, elle est si… waaaou !), ce qui rendrait cette rencontre plus facile pour lui. Elle lui tend la main et il la caresse plus qu’il ne la serre. La pulpeuse secrétaire semble charmée. Elle le gratifie d’un sourire coquin et sans prévenir fond sur sa bouche. Ils sont si excités que leurs vêtements tombent sur le sol instantanément. Leurs corps se confondent, un voile de sueur couvre leurs peaux à présent luisantes de plaisir.

Debout face à cette inconnue, totalement habillé, il doit certainement avoir l’air d’un con maintenant.

Kévin sérieux ! Arrête de fantasmer ! Sans attendre d’avantage, et surtout pour éviter de faire demi-tour et jouer les Husain Bolt. Il se lance :

_« Bonjour, je suis 14 heures. »

Un sourire sur cette bouche si parfaite.

_ « Heu, je voulais dire : bonjour, je suis monsieur Delarchant. J’ai rendez-vous à 14 heures. »

La belle brune, toujours souriante, le regard amusé, lui tend la main :

_ « Et je suis Mandy Lopez, votre thérapeute. Enchantée monsieur Delarchant. »

M. Lopez, pas monsieur Lopez, non, Mandy Lopez, Mandy la bombasse Lopez !! Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Kévin hurle intérieurement, se maudissant, s’arrachant mentalement les cheveux. Il se demande si le monde entier ne lui joue pas une énorme farce dégueulasse.

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