La bâtarde domestique

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J'ai encore fait une connerie. Je le sais, même si je n'ai rien à me reprocher. Je sens déjà le souffle du fouet ou du martinet sur mon dos et mes fesses. Il est constamment furieux contre moi mais je ne peux rien lui dire, je ne suis qu'une bonne à tout faire et il est comte. C'est un noble au lignage irréprochable alors que je ne suis qu'une misérable bâtarde née d'un autre noble de passage au château et d'une servante. Mon père a abandonné ma mère après l'avoir violée et elle est morte quand je n'avais que dix ans. Depuis, j'ai pris sa place parmi le personnel du comte et je suis le souffre-douleur préféré du maître, même si aucune trace n'est visible. Tout est bon pour me frapper et me rabaisser plus bas que Terre. Néanmoins, il s'arrange toujours avec un de ses médecins pour me soigner et faire disparaitre toutes les marques de ses mauvais traitements. Ma peau reste aussi blanche et parfaite qu'à ma naissance. Ce soir ne fera pas exception, visiblement.

Sa femme se refuse à lui depuis des mois, prétendant être indisposée ou souffrante pour le repousser loin du lit conjugal. Se doute-t-il qu'elle est enceinte et pas de lui? Qu'elle a un amant depuis des années et qu'elle a pensé plus d'une fois à partir en laissant tout derrière elle? Mari et enfants? Son premier amant l'a plaquée il y a quelques années et le comte en a profité pour se faufiler dans sa chambre et lui faire une belle paire de faux jumeaux. Puis elle s'en est trouvé un nouveau, plus riche, plus noble, plus amoureux d'elle que le précédent et qui a le culot de lui faire un enfant alors qu'ils sont tous les deux mariés et bien installés. Pourtant, elle ne part pas malgré la répudiation de l'épouse de son amant. Pourquoi? Je n'en sais rien mais je ne peux la blâmer, le comte est un homme cruel et d'une détermination sans faille.

– Pauvre idiote! Ne vois-tu pas que tu nous gênes? Dégage d'ici, immonde bâtarde et ne te présente à moi que demain matin!

Le venin de ses paroles est plus puissant que jamais mais le délai entre une bêtise et la punition n'a été aussi long. Laisserait-il tomber le fouet, pour une fois? Emplie d'espoir, je me précipite dans la cuisine par l'escalier de service. Là, je tombe nez-à-nez avec la cuisinière. C'est une grande et forte femme, aussi haute que large avec une grosse voix effrayante quand elle se met à crier et à donner des ordres. Elle est pourtant l'une des femmes les plus gentilles et généreuses que je connais. Elle me fait un clin d'œil et me fait signe de me servir dans le grand plat de viande qui doit monter pour le comte et sa femme. Je prends la meilleure partie qu'ils laissent toujours parce qu'elle n'est pas assez «noble» pour eux. Bande d'idiots. Puis je cours dehors profiter un peu du jardin baigné dans les derniers rayons de soleil pour manger mon maigre repas sur une vieille couverture. Je m'installe hors de portée de la vue de mes maîtres et pousse un soupir d'aise en regardant le grand globe d'or rougeoyant disparaitre à la rencontre de la terre et du ciel.

Le lendemain matin, je reprends mon service pleine appréhension. Le comte se rappellera-t-il qu'il voulait me punir une nouvelle fois? J'espère que non. Le facteur apporte le premier courrier et repart avec une brioche toute chaude en bouche. Je m'installe à l'écart des autres serviteurs pour trier les lettres qui sont destinées au comte et celle de la comtesse par ordre de priorité et de rang social de l'expéditeur. La dernière est faite d'un papier lourd et rigide qui doit couter une fortune. Je regarde l'adresse au dos et pousse un petit cri en reconnaissant le cachet qui ferme l'enveloppe. Le Prince héritier. Tant pis pour les métayers qui demandent urgemment l'aide ou l'avis de leur propriétaire, il faut que ce message parvienne au maître le plus rapidement possible!

Sans réfléchir, j'empoigne les piles et monte les marches jusqu'à la salle à manger en courant à toute vitesse. Je bouscule les valets de pied et les filles de cuisine dans ma course folle, manquant de peu de m'étaler dans les escaliers. Je parviens au sommet des marches à bout de souffle mais je n'ai pas le temps de le reprendre, si le maitre apprend que j'ai un peu trop trainer pour lui apporter son courrier, il va lâcher les chiens sur moi et s'en sera fini de ma misérable peau. Je pousse la porte, passe la tête dans l’entrebâillement et me faufile jusqu'à la table principale. Je dépose le courrier au comte puis monte jusqu'à la chambre de son épouse pour lui apporter le sien. À peine ai-je le temps de m'éclipser sous le regard bienveillant de la comtesse qui a reçu une nouvelle missive de son amant que son mari hurle mon nom. Je redescends en catastrophe, peu envieuse de me prendre de nouveaux coups.

– Où étais-tu, petite idiote?

– J'apportais le courrier de ma Dame dans sa chambre, mon Seigneur. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous?

– Appelle le majordome et la cuisinière, j'ai à vous parler.

– Bien, Monsieur.

Je descends les marches quatre-à-quatre et intercepte le majordome qui s'apprêtait à aller dans son bureau. Je déloge la cuisinière de ses fourneaux en la suppliant de ne pas faire attendre le comte sinon c'est encore moi qui vais me prendre les coups à sa place. En rouspétant et en donnant des instructions à ses assistantes, elle consent à me suivre. Nous remontons tous les trois et nous alignons en attendant que le seigneur nous accorde son attention.

– Enfin! J'ai cru que vous ne viendriez plus.

– Excusez-moi, mon Seigneur, j'étais en pleine réalisation du soufflé au fromage que vous aimez tant, s'excuse la cuisinière.

– Si c'est pour un soufflé au fromage, ce n'est pas trop grave. Bien. Je viens de recevoir une lettre de la plus haute importance.

Plein d’orgueil et de fierté, il brandit l'enveloppe contenant le message du Prince héritier devant notre nez comme s'il s'agissait d'un énième trophée qu'il aurait remporté.

– Il s'agit là d'une lettre que le Prince héritier m'adresse en personne. Il fait le tour du Royaume et compte faire étape ici, dans mon domaine, durant plusieurs jours. Je compte sur vous trois pour faire nettoyer toute la propriété des jardins aux combles en passant par les caves. Le Prince dormira dans la Chambre Bleue, c'est celle avec la plus belle vue sur le lac. Madame Cuistagne, je compte sur vous pour préparer des repas dignes de ce nom. Monsieur Magerotte, faites reluire l'argenterie et veillez à ce que les tenues de tout le personnel soient impeccables pour le jour l'arrivée de son Altesse. Quand à toi, prends les femmes de chambres et va tout nettoyer du sol au plafond et dis aux jardiniers de tailler l'herbe à un pouce, ça donnera une impression de toucher du velours. C'est compris?

– Oui, Monsieur le Comte!

– Quand son Altesse doit-elle arriver, mon Seigneur?

– Dans une semaine. Ça nous laisse juste le temps de tout préparer. Allez travailler, maintenant. Giselle, n'oublie pas que s'il y a une seule erreur, un seul grain de poussière, le moindre défaut, tu me le payeras de ta vie. Est-ce que je me suis bien fait comprendre?

– Oui, mon Seigneur. Je veillerai à ce que tout soit absolument parfait et à ce que le personnel se fasse oublier le temps du séjour de son Altesse.

D'un geste de la main, il nous congédie et nous redescendons dans les communs, fébriles de la nouvelle. Madame Cuistagne se précipite en dandinant jusqu'à la cuisine et se met à hurler ses ordres. Monsieur Magerotte demande au Premier Valet de le suivre pour aller astiquer l'argenterie. Quant à moi, je demande à tout le reste du personnel de se mettre au travail en répétant les instructions données par le comte puis vais informer la comtesse de la prochaine visite.

La semaine passe en un clin d'œil. Jour et nuit, tout le personnel travaille d'arrache-pied. Les jardiniers se mettent à l'ouvrage dès les premiers rayons du soleil avec des paires de ciseaux et des règles pour atteindre une taille parfaite d'un pouce. Les femmes de chambres ont nettoyé le sol, les murs et même les plafonds, enlevé le moindre grain de poussière et blanchi tous les draps de lit et de bain en les parfumant légèrement de lavande pour les dames et de verveine pour les hommes. Tout est prêt. Dans la cuisine, le repas du soir est déjà en pleine élaboration et celui du midi est prêt à être servi dès l'arrivée du Prince. À onze heures trente, tous les valets, les femmes de chambre les plus haut gradée, monsieur Magerotte et moi nous alignons de part et d'autre de la porte d'entrée d'honneur, même si son Altesse ne devrait arriver que dans un quart d'heure. Avec le majordome, je vérifie une dernière fois toutes les tenues, à la recherche du moindre défaut et sonde la pelouse retaillée cette nuit pour être parfaitement parfaite.

Avec trois minutes d'avance, j'entends au loin le claquement caractéristique des fers à chevaux sur le gravier ratissé. Le comte, la comtesse et leurs deux enfants sortent. Les adultes abordent des expressions graves et hautaines tandis que les enfants ont les yeux qui brillent. Je connais les plans de mon maître, il veut faire épouser sa fille unique à son Altesse qui cherche une épouse jeune avec un ascendant noble et toujours intacte. C'est pourquoi la jeune demoiselle, malgré ses neuf ans, est habillée comme une damoiselle en âge de se marier. J'espère que le Prince ne sera pas choqué par le comportement peu cavalier du comte.

Au garde-à-vous, le dos droit, le menton relevé et les yeux baissés, nous attendons que le Prince sorte de son attelage. Sa prestance et son énergie me frappent dès que son pied touche le sol. Par-dessous mes cils, je le regarde et le détaille. C'est un très bel homme. Les épaules et la mâchoire carrées, la taille fine, des jambes musclées par l'exercice, des cheveux brun aux reflets dorés et roux, des yeux perçants d'un vert peu commun et un nez droit. Élégamment vêtu de bas de soie et d'une redingote de velours rouge, il fait de l'ombre au comte et à sa famille, malgré leurs habits chers et faits sur-mesure par les plus grands couturiers du Royaume. Il n'y a pas de doute, il s'agit là d'un Prince dans la force de l'âge, charmant à tous points de vue et digne de devenir Roi.

– Et bien? Est-ce là tout ce qu'il reste de la grande et riche famille des Ravec? Vous faites peur à voir, Thomas.

– Votre Altesse. Nous ne voulions pas vous faire d'ombre. Vous seul méritez d'être dans la lumière et de briller sur nous.

– Est-ce là votre maisonnée? Elle me semble bien petite pour une si grande maison.

– Ce n'est qu'une toute petite partie. Seulement la crème de la crème, sans compter Madame Cuistagne, notre cuisinière qui s'affaire derrière ses fourneaux en ce moment-même.

Lentement, faisant un geste à chacun pour qu'ils se redressent de leur révérence, le Prince les regarde droit dans les yeux et échange quelques mots avec la cheffe des femmes de chambres. Vient le tour de monsieur Magerotte. Puis, alors qu'il commençait à entrer, son Altesse remarque enfin ma présence, en retrait des autres domestiques. Je m'occupe de tout pour tout le monde, reçois leurs châtiments mais je n'ai pas le droit de m'aligner avec eux, je ne suis qu'une bâtarde née illégitimement d'un viol. Revenant sur ses pas, le Prince se dirige vers moi, forçant le barrage du comte et des autres serviteurs. Je bats en retraite, me prends les pieds dans l'ourlet de ma robe comme une pauvre cruche mais ne tombe pas. Une grande main chaude serre mon coude et me maintient à la verticale. Je lève la tête et mon regard percute le sien, vert sur gris, gris sur vert. Mon cœur se met à palpiter au fond de ma poitrine comme s'il voulait en sortir. Ma tête se met à résonner. Je sais que ce que je fais va m'attirer des heures de torture dans la pièce la plus profonde du donjon moyenâgeux mais je ne peux détourner les yeux.

– Vous... Vous ressemblez à s'y méprendre au Duc Kirsen.

– Je... Je... Je suis sa bâtarde.

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