Chapitre 4

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Léana

Je m’enroule dans une serviette de bain et sors de la douche. Ma première garde depuis l’accident a été épuisante. Vingt-quatre heures debout, une petite sieste d’une heure au milieu de la nuit et de grosses interventions. Nous avons dû reprendre le débriefing sur l’accident par trois fois car nous avons à chaque fois été interrompus par une intervention.

Je rejoins mon vestiaire alors que l’équipe de relève est déjà en place. Je les entends rire de là, sans doute attablés devant un petit-déjeuner copieux. Je me sèche rapidement et m’habille en faisant attention à ne pas faire tomber ma serviette. Des vestiaires collectifs et mixtes, j’ai du mal à m’y faire.

Je suis éreintée. Revivre l’accident à travers les souvenirs de mes collègues n’a pas été aisé, et j’ai du mal à visualiser ce qui s’est passé. D’après Matt, qui a tout vu, j’aurais pu éviter cela si je n’avais pas fait protection avec mon corps sur l’homme qui était inconscient. Je devrais peut-être le regretter vu ma situation actuelle, mais quand j’ai demandé au Chef comment allait cet homme et qu’il m’a dit qu’il était en vie et passé à la caserne pour me remercier, un sentiment de fierté m’a submergée. D’autant plus qu’il s’agit d’un père de famille, il a quatre enfants.

Je sursaute en entendant la voix de Matt alors que je démêle mes cheveux face au petit miroir dans mon casier.

- Tu es prête ?

- Oui oui, donne-moi deux minutes.

Je me tourne vers lui et bloque sur son corps uniquement vêtu d’une serviette éponge nouée autour de sa taille. Depuis quelques jours je me surprends à fantasmer sur ses muscles et ce qui se trouve sous la serviette. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, mais j’ai l’impression de tout connaître de ce corps, alors que c’est dans cette tenue que je l’ai vu le plus dénudé jusqu’à présent.

- Ce que tu vois te plait ? rit-il en haussant un sourcil.

Merde, prise en flagrant délit de matage. Je ris pour masquer ma gêne et enfile mes chaussures alors qu’il met son tee-shirt.

- Désolée, j’étais perdue dans mes pensées, mens-je effrontément.

- Pas de souci. Tu vas bien ? On n’a pas eu beaucoup de temps pour se poser.

- Ça va, mais je suis crevée. Et je m’en veux de ne pas m’être souvenue de Madame Georges, la vieille dame chez qui Sophia et moi sommes intervenues hier soir pour un malaise. Elle a l’air de bien nous connaître et moi je me suis sentie con quand elle m’a parlé de nos précédentes interventions.

- Tu n’y es pour rien Léa, arrête de te prendre la tête avec tout ça.

J’enfile ma veste en cuir et referme mon casier en soupirant. Ne se souvenir de rien est frustrant, passer son temps à fouiller dans sa mémoire épuisant.

- Le garagiste a ramené ma moto hier soir ici. Je te ramène ?

- Carrément ! ça fait une éternité que je n’ai pas fait de moto. Heu… Enfin j’ai l’impression que ça fait une éternité.

Matthew soupire à son tour en attrapant les deux casques dans le bas de son casier.

- En réalité, tu en as fait le matin de l’accident. Je t’ai amenée à la caserne sur mon bolide.

- Oh… Je suis désolée Matt, je vois bien que ça te fait de la peine quand je ne me souviens pas de certains moments passés ensemble et je m’en veux.

Il passe son bras autour de mes épaules et m’embrasse sur la tempe.

- Arrête de t’excuser, on sait tous que tu n’y es pour rien.

- Je suis tellement frustrée, soufflé-je.

- Je sais… Crois-moi tu n’es pas la seule, dit-il en resserrant son étreinte. Allez, allons faire une balade et nous vider la tête.

J’acquiesce et le suis jusqu’au parking où est garée une vieille Yamaha noire. Je m’approche et la regarde avec admiration. Je ne suis pas une fervente passionnée de moto, mais j’aime bien en faire de temps en temps, avec un pilote de confiance.

- Où est passée la Honda ?

- J’ai eu un accident il y a environ deux ans. Elle est morte. J’ai racheté cette Diversion 600 de 1997 à un ami qui la laissait pourrir dans un garde-meubles et l’ai restaurée.

- Elle est canon, souris-je en caressant la bête du bout des doigts.

Matthew sourit en enfilant son casque. Je fais de même, plus aisément que dans mes souvenirs.

- Tu m’emmènes souvent sur ta moto ?

- Dès que le temps le permet, sourit-il en vérifiant que l’attache de mon casque est bien serrée.

- Bon sang, grogné-je de frustration. J’ai souvenir que tu m’as emmenée une ou deux fois avec la Honda, mais ça doit dater d’avant mon premier coup à la tête…

Il monte sur sa bécane et me fait signe de grimper à mon tour. Je m’exécute et entoure sa taille de mes bras. Je sens ses abdos se contracter sous mes mains. Matt démarre la Yamaha et nous rejoignons la route. J’oublie tout et profite de l’instant alors qu’il prolonge le trajet en faisant quelques détours. Je me vide la tête, profite du paysage et me surprends à sourire quand il fait une pointe de vitesse sur une bretelle de voie rapide.

Lorsque nous arrivons à la maison, je me sens mieux, mais fatiguée. Je descends de la moto à contrecœur. Cette petite escapade m’a fait le plus grand bien.

- Je file au lit, je ne tiens plus.

- Tu ne manges rien ?

- Non, j’ai piqué un ou deux pancakes à la relève avant d’aller sous la douche, ris-je doucement.

- Voleuse !

Matthew sourit et m’embrasse sur la joue.

- Repose-toi bien, et n’oublie pas, soirée jeux de société ce soir.

- Youpi ! dis-je en exagérant mon enthousiasme.

Il me fait un clin d’œil avec ce petit sourire en coin qui doit faire mouiller un nombre incalculable de culottes et je file dans ma chambre. Je me déshabille, enfile mon pyjashort en coton bleu nuit et plonge sous la couette en soupirant de contentement. Le sommeil me gagne rapidement.

Matthew

Je suis réveillé par des cris qui proviennent de la chambre de Léana. J’ai dû m’endormir sur le canapé alors que je regardais les infos en petit-déjeunant, après être monté enfiler un jogging et un tee-shirt, plus confortables que mon jean.

Paul apparaît en haut des marches, le visage ensommeillé.

- Qu’est-ce qui se passe ?!

- C’est Léa… Je gère, dis-je en me levant.

Je frappe doucement à sa porte et n’obtiens aucune réponse. Je renouvelle les coups à la porte, plus fort cette fois, mais les gémissements de Léa ne s’arrêtent pas. J’entre doucement dans sa chambre et m’approche du lit. Elle est recroquevillée sous la couette et ses joues sont humides. Elle se débat en gémissant à nouveau.

- Non, pitié, laisse-moi, j’ai dit non, geint-elle dans son sommeil.

Mon cœur se serre dans ma poitrine. Je m’assieds sur le rebord du lit et pose ma main sur son épaule.

- Léa… Léa réveille-toi, tout va bien.

Toujours aucune réponse. Je la secoue doucement, puis plus fort lorsque ses larmes redoublent, l’appelant plus fermement. Léa sursaute et se redresse d’un bon en agrippant mon tee-shirt d’une main.

- Hé, regarde-moi Léa, tout va bien.

Elle tourne la tête de telle façon que je ne vois plus son visage, lâche mon tee-shirt et essuie ses joue d’un revers de main. Elle respire profondément à plusieurs reprises avant de reposer sa tête sur l’oreiller.

- Je suis désolée de t’avoir dérangé.

- Quoi ? Aucun souci voyons Léa… Est-ce que ça va ?

- Oui oui, ça va aller… Merci Matt.

Je caresse sa joue, je ne peux pas m’en empêcher. J’éprouve le besoin irrépressible de la rassurer, de la serrer contre moi et de lui rendre son sourire.

- Il faut bien que je serve à quelque chose dans cette coloc, souris-je.

Léana sourit légèrement, mais rien dans ses yeux ne reflète un minimum d’amusement. Elle attrape ma main et la serre dans la sienne.

- Dis… Est-ce que tu veux bien… Non rien, laisse tomber.

- Quoi, dis-moi Léa.

- Tu… Tu veux bien rester avec moi jusqu’à ce que je m’endorme ?

- Evidemment.

Je fais le tour du lit et m’installe au-dessus de la couette, le dos contre la tête de lit. Léana se retourne et vient se blottir contre moi, posant sa tête contre mon torse. Je passe mon bras autour de ses épaules et la serre doucement.

- Est-ce que tu veux parler de ton cauchemar ?

- Non. Enfin… Je crois que c’est un mélange d’une période de ma vie que je préfèrerais oublier et d’une autre période dont j’aimerais me souvenir.

- Tu t’es souvenue de quelque chose ?

- Oui… Je me suis rappelé de l’accident. Je crois que le débriefe m’a bien retourné le cerveau mais… C’est positif n’est-ce pas ?

- Très positif oui. Ça veut sans doute dire qu’en discutant des choses, ton subconscient travaille et finit par faire remonter les souvenirs.

Et ça, ça ne va pas m’aider. Ça veut dire qu’elle pourrait se souvenir qu’on est ensemble si j’en discutais avec elle. Enfin, peut-être. Cependant, je garde en mémoire l’avertissement du médecin, et je tente de réprimer la peur qu’elle ne ressente jamais de nouveau des sentiments pour moi.

- Et l’autre partie de ton cauchemar ? dis-je doucement, dessinant des cercles sur son bras du bout de mes doigts.

- Je… Je ne préfère pas en parler.

- D’accord, comme tu le sens. Léana… Je veux que tu saches que… Tu m’as parlé de ce qui t’est arrivé chez ton ex.

Léa se raidit instantanément dans mes bras. Elle tente de s’éloigner mais je la retiens contre moi et embrasse ses cheveux. Elle soupire et serre mon tee-shirt dans sa main.

- Est-ce que ce cauchemar contenait aussi des souvenirs de cette nuit-là ?

- Oui…

****

Un an et demi plus tôt

Je descends les marches en courant et trouve Léana endormie sur le canapé, en train de se débattre avec le plaid qui la recouvre. Je m’agenouille près d’elle, pose ma main sur son épaule et la secoue doucement jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux. Elle se redresse vivement et se recroqueville dans le coin du canapé. Elle semble terrorisée.

- Léana, c’est moi, c’est Matt. Tu es en sécurité à la coloc, regarde-moi.

Elle pose ses yeux humides sur moi et semble reprendre contact avec la réalité. Elle se lève du canapé et rejoint la cuisine, où elle se sert un verre d’eau en silence. Je la suis tout en gardant une distance raisonnable. Elle semble nerveuse, ses mains tremblent et elle frissonne.

- Léa, est-ce que ça va ?

- Oui oui, tout va bien. Je t’ai réveillé ? Désolée.

- Ne t’inquiète pas pour ça. Léa, regarde-moi s’il te plait. Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Rien du tout, juste un mauvais rêve, souffle-t-elle sans se retourner.

J’attrape doucement son bras pour la retourner mais elle sursaute vivement et la surprise me fait lâcher ma prise. J’ouvre les bras dans sa direction quand elle se retourne, et elle se blottit contre moi alors que je l’enlace et la serre.

- Dis-moi ce qui t’a mis dans cet état, murmuré-je contre son oreille.

- Non, hors de question.

- Pourquoi ? Tu sais tout de moi Léana, de ma mère alcoolique qui m’a abandonné à mon père autoritariste qui n’était jamais à la maison, en passant par mon adolescence rebelle et ma peur bleue de l’abandon.

- Ton regard sur moi changerait à jamais si je te racontais ça.

Je l’attrape par les hanches et la hisse sur le plan de travail avant de me glisser entre ses cuisses. Bon sang, j’ai une folle envie de l’embrasser et c’est tout à fait inapproprié. J’attrape son menton entre mes doigts pour qu’elle me regarde.

- Rien ne pourra modifier ce que je pense de toi, la façon dont je te regarde et dont je t’apprécie. Nous sommes amis Léana, je ne suis pas là pour te juger mais pour t’écouter.

- Je… Tu te souviens que je t’ai parlé de Luc ?

- Ton connard d’ex ? dis-je en sentant la colère monter en moi rien qu’en entendant son nom.

- Oui… Et bien… Le jour où je suis partie, Luc était rentré ivre avec son pote Frédéric. Ils ont commencé à délirer sur… Sur une partie à trois et…

Elle détourne les yeux et se tortille pour se dégager. Je la serre contre moi et pose un baiser sur son épaule. Je ne devrais pas, je joue avec les limites, mais en ce moment elle fait beaucoup de cauchemars et je pense qu’elle devrait en parler pour décharger ses angoisses.

- Continue Léa, murmuré-je en frottant doucement ses bras.

- Cet enfoiré a proposé à son pote de tester la marchandise…

- Quoi ?!

- Oui… Il… il m’a obligée à accompagner Frédéric dans notre chambre et… Il voulait nous regarder pendant qu’il me baisait. C’était… Atroce. Je me suis sentie tellement humiliée. J’ai essayé de l’en empêcher et… Disons que j’ai réussi à fuir avant de devenir officiellement une victime de viol.

- Oh Léana… soupiré-je en la serrant fort contre moi.

- Je suis allée directement au poste de police pour déposer plainte contre eux. J’étais… Couverte de bleus. Ils ne m’ont pas laissée partir aussi facilement.

Je la berce un moment dans mes bras en silence. Je crois que je pourrais tuer ces deux connards si je les croisais. Comment peut-on traiter un être humain de cette façon ?

- Léa, explique-moi pourquoi tu penses que mon regard sur toi pourrait changer ?

- Parce que je ne suis plus cette femme, faible et influençable, soumise et docile. J’ai galéré, morflé en vivant avec Luc. Mais je me suis relevée et j’ai tourné la page, j’ai avancé et je refuse que quiconque voit la femme que j’ai pu être.

- Léa, il faut de la force, du courage et de la détermination pour survivre à la violence conjugale, à la manipulation et à l’humiliation. Tu n’as jamais été faible, et tu l’as montré en fuyant et en portant plainte.

- Merci Matthew, murmure-t-elle avant de m’embrasser sur la joue.

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