8. Alice

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Je pars. Je vais essayer de profiter de ces dix jours en famille pour oublier un peu le travail, me détendre et peut-être même faire du sport depuis le temps que j’en parle. Chris a préféré rester ici, je crois qu’il a besoin d’être seul. Pourtant, il a l’air triste sur le quai de la gare, ses yeux me disent de rester… Je n’aime pas le laisser seul. J’aimerais rester serrée dans la chaleur de ses bras pour toujours. Le sifflet retentit, je monte dans le train. Un dernier baiser, un regard, on s’appelle ce soir.

Alors que la porte du wagon se ferme, je vois la main de Chris qui tient toujours le sandwich au thon qu’il a préparé avant de m’accompagner à la gare. Il suit mon regard et un air de détresse balaye son visage quand il réalise que dans l’émotion du départ, il a gardé mon dîner. J’éclate de rire en voyant son air désolé. Alors, pour la première fois de la journée, le sourire de Chris s’illumine et il commence à rire aussi. Le rire de Chris, ça vaut tous les sandwichs au thon du monde.

Un couple de vieux qui a suivi la scène nous regarde d’un air attendri. Le train part déjà.

J’arrive à la gare de la Roche-Sur-Yon à vingt-deux heures. Personne ne m’attend sur le quai. Je traverse les effusions de la foule qui s’agglutine par petits groupes et sors de la gare. Je repère enfin mon père, une ombre droite comme un i au bout du parking. Il observe sans se faire voir, l’air de rien. Il regarde ailleurs jusqu’à ce que j’arrive à sa hauteur.

— Salut Papa, ça va ?

— Bonsoir Alice.

La bise habituelle, puis mon père me signifie que les formalités d’accueil sont terminées en s’installant au volant de la voiture. Je retrouve la Renault Laguna familiale, elle en a bouffé du bitume depuis dix-huit ans qu’elle nous traîne. Elle m’adresse un clin d’œil complice de son vieux phare cassé tandis que je referme le coffre. Le vent s’est levé, il commence à faire frisquet. Je m’engouffre dans la voiture, faisant abstraction de l’odeur de moisi qui l’habite depuis le jour où j’ai laissé la fenêtre arrière ouverte sous la pluie.

— Alors, comment ça va ?

— Ça va bien, répond mon père par automatisme, tout en passant la marche arrière.

— Maman va bien aussi ?

— Oui oui, ça va.

Silence. Mon père se concentre pour sortir du parking. Il porte le masque stoïque et impassible que je lui ai toujours connu, mais je perçois quelque chose de plus lent, d’un peu hésitant dans son attitude. Depuis six mois que je ne l’ai pas vu, le temps a bien avancé son travail de sape… à cet âge-là ça ne pardonne pas.

Enfin, il se décide à lancer :

— Il n’y a pas eu trop de retard finalement.

— Non, on a rattrapé le temps perdu après Nantes.

Silence.

— Alors, quoi de neuf ? Il y a des légumes dans le jardin ?

— Oui, il reste encore des haricots verts à récolter. Il y aura bientôt des poireaux et des choux-fleurs, et les laitues sont énormes.

Une petite lueur s’est allumée dans le regard de mon père, il pense à ses salades. Il se frotte l’aile du nez du bout de l’index, l’air satisfait. Je ne sais pas trop comment rebondir là-dessus.

— Super. Et tu as planté des patates douces finalement ?

— Non, elles n’ont pas germé. Je vais peut-être réessayer l’année prochaine.

— Ah, ok.

Je n’ai plus le courage de remuer le vide de cette conversation. Ça doit arranger mon père, d’un naturel peu causant. Nous terminons le trajet en silence.

Un quart d’heure plus tard, nous arrivons chez mes parents. Ma mère nous attend en robe de chambre dans le salon. Elle s’anime tout à coup et s’exclame en m’apercevant :

— Aaah ! Enfin ! Bonsoir Alice !

— Salut Maman, ça va ?

Je l’embrasse rapidement et les questions commencent :

— Le train a eu du retard ou quoi ?

— Seulement dix minutes finalement.

— Ah bon ? C’est tout ?

— Oui.

— Tu as faim ? T’as rien mangé dans le train ?

— Si, j’avais des gâteaux.

— Ah ! s’esclaffe-t-elle. Tu vas bien manger quelque chose alors. On t’a gardé une part du dîner… Et il reste du poisson de ce midi dans le frigo !

— Merci, c’est sympa. C’est quoi le dîner ?

— Du soufflé de courge non soufflé.

— … C’est-à-dire ?

— C’est un peu mou parce que je l’ai raté, mais ça ne change rien, ça a le même goût !

— Ah d’accord.

Je repère le plat à soufflé sur le plan de travail de la cuisine. Les toilettes d’un hôtel bolivien où j’ai séjourné il y a quelques années se rappellent à mon souvenir. Les bords du plat sont tapissés d’une substance jaunâtre aux reflets orangés.

— C’est ça ?

— Oui, mais fais pas cette tête-là, c’est très bon ! Il y a du pain et du fromage aussi.

— Je vais prendre un peu de poisson et du fromage avec du pain alors.

— Ah bon ? T’es sûre que tu ne veux pas de soufflé ?

— Non non, ça va aller, j’ai pas très faim de toute façon.

— Bon.

Je sors le plateau à fromage en plastique Tupperware du frigo. Il a accompagné tous les repas de mon enfance. J’ai toujours l’impression de faire un retour en arrière quand je reviens chez mes parents. Des centaines d’objets, de livres et de meubles trimballés au fil des ans et des déménagements. Ces objets souvent insignifiants sont les rares traces du passé qui subsistent dans mon présent. Les revoir, c’est comme retrouver de vieux amis ; les souvenirs reviennent et je me demande à quel point ils influencent qui je suis aujourd’hui.

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