Chapitre 4

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Hortense finit par redescendre, du sang sous les ongles, épuisée et pleine d'écorces. Sa « tenue présentable » n'était plus qu'un lointain souvenir. Il ne lui restait qu'à rentrer, en espérant ne croiser personne. Par chance, le garde-chasse ne se montra pas. Hortense pénétra dans le hall, prête à se faufiler jusqu'à sa chambre en un temps record. Elle gravit les marches à la volée, ne s'arrêta pas devant le portrait d'Archibald et d'Isabeau et...

- Pourquoi diantre un tel empressement, Hortense ?

La voix cassante de Cousine Anastasie coupa Hortense dans son élan. La jeune femme hésita à se retourner. Le faire dévoilerait sa robe sale déchirée sur le devant, la condamnant du même coup à un sermon sans précédent. Rester de dos serait pris comme un affront. Ne trouvant pas de solutions, elle ne tourna que la tête, mais l'étrangeté de la situation n'échappa pas à la comtesse.

- Allez-vous donc redescendre et m'expliquer ce qui vous arrive ?

La jeune femme n'eut d'autre choix que de s'exécuter. Si elle n'appréhendait pas la suite, elle aurait éclaté de rire devant l'air outré de sa cousine quand elle découvrit son état. La dentelle de son bustier s'effilochait par endroit, l'ourlet de sa robe s'était ponctué d'éclaboussures de boue qui en séchant se craquelait. Les morceaux d'écorce accrochés à ses manches n'exhalaient plus rien de l'agréable odeur de la fôret, quant à la jolie teinte beige initiale... Anastasie ouvrit la bouche, ce qui lui donna assurément l'air d'un poisson rouge, et permit à Hortense de relativiser. Après tout, dans combien des livres qu'elle avait dévorés, enfant, les jeunes filles se retrouvaient-elles en guerre contre leur marâtre ? L'idée de s'inscrire dans cette lignée d'héroïnes la revigora.

- Je suis tombée, en me promenant dans les bois. J'ai glissé.

Cousine Anastasie fronça les sourcils.

- Et pourquoi étiez-vous dans les bois ? Seule ? Par ce temps ?

- Je...

Un mouvement au premier étage attira le regard d'Hortense. Mais, alors qu'elle s'attendait à ne voir personne – problème récurrent de cette journée, elle aperçut Clarence qui observait l'échange.

- Je souhaitais simplement découvrir la propriété.

Eh bien, vous aurez tout le loisir de la découvrir quand le soleil sera de retour, et accompagnée ! Quelles sont donc ces manières, jeune fille ? Et vous voilà souillée comme une gueuse ! C'est ainsi que vous pensez me faire bonne impression ? Et à votre futur époux ?

Hortense ne s'offusqua pas de la brimade. Elle avait depuis longtemps appris à faire fi de ce qu'on pensait d'elle. Cependant, être réprimandée ainsi devant son fiancé n'avait rien de plaisant et elle ne put s'empêcher de susurrer :

- Je ne suis pas blessée, rassurez-vous. Merci de vous en inquiéter.

Puis elle tourna les talons. En atteignant le pallier, elle croisa Clarence qu'elle salua d'un sourire affirmé, puis s'empressa de s'éloigner.

- Hortense, l'interpella-t-il.

- Que lui voulait-il, lui aussi ? A contrecœur, elle s'immobilisa.

- Je souhaiterais que vous passiez me voir, quand... quand vous serez changée.

- Très bien.

Hortense s'éloigna avant de réaliser qu'elle n'avait pas la moindre idée d'où elle devait retrouver Clarence. Enfin... chaque problème en son temps. De retour dans sa chambre, elle entreprit de se faire couler un bain. Elle les prenait toujours froid, cela l'aidait à réfléchir et aujourd'hui, elle en avait bien besoin. Hortense passa un long moment dans la baignoire. Plus le bout de ses doigts se fripait, plus ses pensées se clarifiaient. Puisque son poursuivant demeurait dans l'ombre, qu'elle n'avait pas possibilité de découvrir son identité par les moyens usuels... Alors, il ne lui restait d'autre choix que de changer de méthodes. Est-ce que ça en vaut la peine ? Ne prends-tu pas un risque inutile ? Elle sortit la tête de l'eau sous laquelle elle avait plongée. Non. Ce mariage lui importait -ou du moins les sous qu'il lui rapporterait -, elle ne pouvait donc pas laisser un importun tout gâcher.

Elle essuya ses cheveux, enfila une robe aux manches échancrées dont le bleu aurait pu se couler dans celui de l'océan puis, fortifiée par sa décision, tira sur la sonnette afin qu'un membre du personnel vienne lui indiquer où elle trouverait Clarence.

Quelques minutes plus tard, elle frappait à la porte de son bureau. Le jeune homme vint lui ouvrir et l'invita à s'asseoir. Elle nota la décoration modeste du bureau, les meubles en bois d'ébène qui semblait avoir traversé les siècles sans prendre la poussière et les fleurs fraîches sur la commode, qui rappelèrent à Hortense qu'elle se trouvait bien dans le présent et non perdue dans un manuel d'histoire. Clarence la guida vers une petite table disposée dans le coin le plus lumineux de la pièce, entourée de quatre chaises (que Hortense trouva aussi laides qu'inconfotables). Il s'assit face à elle et l'informa :

- Je souhaitais simplement savoir comment se passait votre installation. Nous n'avons pas encore eu le loisir de nous parler tranquillement depuis.

Hortense détailla son interlocuteur sans trouver d'éléments intéressants. Il lui fallait un grain de beauté, une cicatrice, une marque quelconque qui lui permettait de se concentrer, plutôt que de laisser son esprit divaguer. Mais Clarence n'avait ni naevus, ni monosourcil, ni tache de rousseur ou plaque de pellicules. Il était aussi moyen que dans son souvenir.

- Tout se passe à peu près bien... Je crois.

Son ton légèrement dubitatif fit froncer les sourcils à Clarence.

- J'espère que ce n'est pas le mouvement d'humeur de ma mère qui vous inquiète ? Elle est très à cheval sur la bienséance, mais je suis sûre qu'elle ne vous tiendra pas rigueur de votre petite escapade.

Hortense hocha la tête. Clarence lui était agréable. Il semblait prévenant et un peu plus ouvert d'esprit que Cousine Anastasie.

- Je ne vous ai donc pas fait mauvaise impression ?

Il rit.

- Pas du tout. Si vous voulez allez vadrouiller dans les bois sous la pluie, grand bien vous fasse ! Mais la prochaine fois, évitez de vous prendre les pieds dans les branches.

- Bonne joueuse, Hortense sourit. Puisque Clarence semblait prendre si bien les choses, elle devait en profiter.

- J'ai perçu une présence dans mon dos. J'ai pensé qu'il s'agissait du garde-chasse. En me retournant, j'ai glissé sur la boue. Et, le plus surprenant, c'est qu'il n'y avait personne...

Un autre aurait songé qu'Hortense avait entendu un animal, et n'aurait pas relevé le sous-entendu dont la jeune femme avait chargé sa voix, mais Clarence demanda :

- Une présence ?

- Oh ! Il s'agissait sûrement d'un animal ! Il y en a dans les bois, n'est-ce pas ? dit-elle en feignant être convaincue.

- Effectivement, mais ils ne s'approchent pas de la maison. Vous étiez-vous éloignée ?

- Pas tellement. Rassurez-moi, les bois ne sont pas hantés ?

Le ton de la plaisanterie lui garantissait de n'être pas prise pour une folle.

- Je ne crois pas que les fantômes existent et encore moins qu'ils hantent mon domaine...

Hortense inclina la tête, surprise. La réponse de Clarence n'avait pas l'aplomb qu'elle attendait.

- Cependant ?

Clarence passa la main derrière sa nuque, visiblement embêté. Elle l'encouragea d'un sourire.

- Cependant, ma précédente fiancée a tenu des propos étranges à ce sujet.

- Que voulez-vous dire ?

- Si vous voulez mon avis, cette jeune femme n'était pas complètement lucide, mais je n'aime pas médire donc je ne m'étendrai pas sur le sujet.

Hortense insista :

- Elle vous a fait part de phénomènes inexpliqués, de messages étranges ou de la sensation d'être épiée ?

Son interlocuteur écarquilla les yeux et elle s'empressa d'ajouter d'un ton léger :

- Rassurez-vous ! Je ne vais rien vous rapporter de tel !

- J'y compte bien ! Je ne crois pas à ces inepties et je ne tiens pas à devoir vous faire interner.

Pourtant, vous aviez l'air troublé par ma question...

- Est-ce pour cela que votre dernière fiancée est partie ?

Les doigts de Clarence se crispèrent sur le bois de la table, ce qui n'échappa pas à Hortense. Sans doute était-elle allée trop loin, mais elle ne se faisait pas à la langue de bois pratiquée par ses pairs, et ne comptait pas faire le moindre effort pour y remédier. Après tout, l'honnêteté et la transparence évitaient bien des problèmes ! Il rétorqua :

- Oui, mais je ne crois pas que cela vous regarde.

Elle baissa les yeux, ce qui lui donna l'air contrit escompté.

- En effet, pardonnez mon indiscrétion.

Clarence se contenta d'un signe de tête. Le peu qu'il avait vu d'Hortense lui plaisait, et il espérait vraiment qu'elle ne tomberait pas dans les lubies de Lily. Ces histoires étaient insensées. Hors de question qu'il soit à nouveau privé de mariage pour des balivernes !

Il fixa Hortense qui semblait pensive et peu désireuse de relancer la conversation. Trouveraient-ils quoi se dire, pour meubler leur vie commune des décennies durant ? Il balaya la question. Nul besoin de converser pour avoir une vie conjugale paisible, il suffisait que chacun mène sa barque dans le respect de l'autre : ses parents en étaient l'exemple parfait.

Deux coups contre la porte rompirent le silence. Hortense se leva quand le comte entra. Il souhaitait parler affaires avec son fils, et elle s'éclipsa sans tarder. Ce que Clarence venait - malgré lui- de confirmer conférait une urgence nouvelle à la situation. Elle devait agir sans plus tarder. 

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