XXIV Parfois, ça ne dépend pas que de nous...

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Soan

Ce matin, en me réveillant, je pensais à mon père. D'après Nic, il était possible qu'il ne se réveille jamais plus. Je ne savais pas trop quoi penser de cette idée. Me soulageait-elle ? Me peinait-elle ? Je ne savais pas trop. Je préférai ne plus y penser et sortis du lit. J'allai dans la cuisine avaler un verre d'eau, puis préparer l'injection pour le traitement de mon père. Nic était vraiment quelqu'un de mystérieux. Je ne comprenais pas trop pourquoi il s'absentait tant de temps. Entre lui qui ne voulait pas mêler sa famille et mon père qui m'avait gardé auprès de lui coûte que coûte, je me demandais bien qui avait pris la meilleure des décisions. Je me dirigeai vers la chambre de mon père quand j'entendis la porte voisine claquer. Je me penchais par la fenêtre de la cuisine, attendis quelques minutes et vis Ju quitter l'immeuble. Cette fille était vraiment celle qui me correspondait le mieux et j'étais bien content de l'avoir trouvée. Je repartis vers la chambre puis regardai par la trappe. Il dormait. Je me demandais, un court instant, s'il rêvait. Je ne l'avais jamais vu dans mes rêves et il ne m'en avait jamais parlé. J'ouvris la porte et m'approchai de lui, toujours sur mes gardes. Je lui injectai le traitement puis ressortis en vitesse. Le fauve risquait de se réveiller à tout moment et je craignais que ça ne soit pas le meilleur des côtés qui ouvre les yeux en premier. Toutes ces réflexions me ramenèrent à Gislann, ses écailles sur les yeux et le fait que Judith l'ait retrouvée perdue dans la forêt. Elle allait mourir bientôt et malgré les signes, j'espérai vraiment me tromper.

Aujourd'hui, j'avais dix-sept ans et ne voulais pas vraiment rester enfermé dans tout le bazard environnant. J'enfilai short et t-shirt, attrapai mon casque et partis courir.

Judith

Je me dirigeai vers mon lycée, bien décidée à avoir une discussion avec monsieur Aubry, ou devrai-je dire Alec ? Il fallait tirer tout cela au clair.

  • Bonjour Dana ! interpellai-je la surveillante à l'accueil.
  • Salut Judith ! Que me vaut cette visite ?
  • Je viens voir monsieur Aubry, annonçai-je. Il est là ?
  • Un samedi matin ? s'étonna-t-elle. Je pensais que tu n'avais pas cours le samedi, toi.
  • Euh, oui, c'est le cas. Mais j'ai besoin de le voir.
  • Attends, je vais voir s'il est disponible.

Elle partit quelques instants puis me fit signe du fond du couloir. Le stress commençait à monter en moi. Je ne savais pas trop comment m'y prendre avec lui. Il était évident que nous avions besoin de lui pour trouver la boîte de Soan et je ne savais pas trop ce qu'il était prêt à faire pour son frère.

La porte s'ouvrit devant moi et je trouvai un bureau vide. Je rentrai au milieu de la pièce et la porte se referma derrière moi d'un claquement. La voix de monsieur Aubry se fit entendre dans mon dos.

  • Judith Imbert ! s'exclama-t-il de manière ironique.

Je déglutis sans me retourner. C'était assurément une mauvaise idée de venir le trouver.

  • Qu'est-ce qui t'amène chez moi ?

Je me demandais dans quel sens je devais comprendre cette question et au vu du ton qu'il prenait, je n'osai pas répondre.

  • Alors ? s'énerva-t-il.
  • Je...

"Mais pourquoi avoir peur ?" raisonnai-je rapidement. Je rassemblai mon courage et me tournai vers lui.

  • Non, mais pourquoi vous vous énervez, d'abord ? lui reprochai-je en avançant vers lui.
  • Je... balbutia-t-il confus.
  • À cause de vous, je n'ai pas pu retrouver la boîte de Soan !

Il enserra ses points autour de ma veste et me fit reculer. Cet homme était fort et imprévisible.

  • Qu'est-ce que tu lui veux à Soan ? lâcha-t-il les dents serrées. Pourquoi veux-tu sa boîte ?
  • Parce que je veux la réparer, imbécile !
  • La quoi ? fit-il surpris en me lâchant.
  • La réparer, affirmai-je.

Il alla s'appuyer sur son bureau, la tête baissée. Il respirait fort. Je me plaçai en face de lui et vins lui dire :

  • Alors on fait équipe ? Ou toi aussi, tu le laisses tomber ?

Il releva la tête et ses yeux se plongèrent dans les miens. Ils m'envahirent d'un mélange de sentiments. Je ressentis l'espoir et la rancœur, l'amour et l'amertume. Cet homme était lui et tout son contraire à la fois.

Je lui tendis la main, pas tout à fait sûre de moi, et lui dis :

  • Salut, je suis Judith et je répare les boîtes.

Il la saisit et se présenta :

  • Salut, je suis Alec et je suis ramasseur de débris de boîte.

Mes yeux s'illuminèrent de joie. J'avais enfin trouvé celui que je cherchais.

  • Ramasseur de débris de boîte ?
  • Oui, je les ramasse depuis toujours, avoua-t-il. Est-ce que je peux vraiment te faire confiance, Judith ?
  • Oui, tu peux. Et moi, le sondai-je, est-ce que je peux te faire confiance ?
  • Oui, me convainquit-il avec ses yeux dans les miens, tu peux.
  • Super, soufflai-je en me laissant tomber sur la chaise. Eh bien ! On fait équipe alors ?
  • Oui, on fait équipe, lâcha-t-il en s'asseyant à son tour. Je pensais que tu servais le mauvais côté.
  • Ah bon ? Qu'est-ce qui t'a fait penser ça ?
  • Le fait que j'ai retrouvé Mila, seule et abandonnée.
  • Ah oui, c'est vrai, je n'y avais pas pensé. Pourquoi est-elle avec toi ?
  • Je ne saurais le dire. Elle m'a choisi et je n'en connais pas la raison.
  • Où l'as-tu trouvée ? l'interrogeai-je dubitative.
  • Dans le placard.
  • Dans le placard ? réfléchis-je en me levant. C'est là, que je l'ai vue pour la première fois. Je lui ai apporté sa boîte, elle était vraiment toute petite. Une version de moi plus jeune la lui a faite ingérer.
  • Ah oui ? s'étonna-t-il. Mais c'est toi qui lui as fait ?
  • Oui, je n'avais jamais fait ça auparavant. Lucas l'a dessinée et moi, je lui ai donné vie. J'ai assemblé les parties et je la lui ai remise.
  • Lucas Bollet ? Le gardien de la forêt ?
  • Oui, lui-même. C'est le meilleur ami de ton frère, et ce depuis toujours.
  • Oui, je sais. J'ai toujours eu un œil sur Soan. Contrairement à ce que tu crois, j'ai conservé un lien avec lui.
  • Ben... Il ne sait pas qui tu es. Alors bon, les liens invisibles, tu sais, ça ne sert à rien, renvoyai-je.
  • Je ne suis pas aussi invisible que tu ne le penses. Je suis là tous les lundis et jeudis, quand il sort courir. Je sais que les mardis, il va faire des courses, et je sais aussi, que les mercredis et samedis, il va chez Lucas. Je l'ai même vu sortir avec notre père l'autre jour. Et aujourd'hui c'est son dix-septième anniversaire.
  • Ah oui, nous sommes samedi aujourd'hui !
  • Ah tu vois ? fit-il fier de lui. Moi, je n'oublie pas. Je veille sur lui !
  • Et tu étais où hier, quand Rodrigues était en train de l'étrangler ?
  • Je, euh... bégaya-t-il. Je...
  • Ouais, bon bref ! coupai-je. C'est bien ce que je dis, des liens qui ne servent à rien... Soit ! Je ne suis pas là pour te faire des reproches Alec, tu as tes raisons, et de toute manière, je ne préfère pas rentrer là-dedans. Je veux juste réparer la boîte de So pour qu'il se libère enfin de cette horrible créature.
  • Écoute, Judith, ce qu'il se passe avec mon père est vraiment compliqué... Je préfère ne plus en discuter.
  • Je suis d'accord !
  • En revanche, en ce qui concerne la boîte de Soan, je peux facilement t'aider. Je sais où sont les débris, c'est moi qui les ai cachés. Le seul problème, c'est qu'ils sont dans un endroit délicat.
  • Qu'est-ce que tu entends par délicat au juste ?
  • Eh bien... ils sont dans ce monde, laid et hideux, déballa-t-il. Je n'ai pas trouvé mieux que de les cacher là-bas...
  • Mais...
  • Ils trouvent les maisons, y entrent, les fouillent et les retournent, ils cassent tout ! S'il y a bien un endroit où ils n'iront pas chercher, c'est là-bas, se justifia-t-il.
  • Oui, tu as probablement raison... Qui es-tu vraiment là-bas ? me renseignai-je.
  • Pour tout te dire, je suis une espèce de fouine. J'ai passé un pacte avec eux, il y a bien longtemps. Pour sauver la peau de mon père, je leur ai proposé mes services de ramasseur. Une seule condition demeurait : ils ne devaient pas toucher aux miens. Cependant, quand ils ont découvert que ma mère était aussi une réparatrice de boîte, ils ont rompu le pacte. Ils sont venus chez nous et ils lui ont pris sa boîte et quand ils ont vu Soan dans un coin, ils lui ont arraché la sienne aussi. Quand ils l'ont jetée par terre, je l'ai vue rebondir. Ils savent très bien qu'une boîte qui ne se brise pas en la jetant au sol renferme un cœur véritable. Ils l'ont donc écrasée. Ils les ont emmenés et j'ai dû ramasser les morceaux. Je passe ma vie à faire ça. Je ramasse sans arrêt les pots cassés. Tant les boîtes que les gens... Toute cette peine environnante me consume à petit feu.
  • Attends, tu as bien dit : pour sauver la peau de ton père ?
  • Oui, il faisait partie d'un gang étant jeune. Il a subi des expériences qui le transforment en monstre parfois. Tu vois de quoi je parle, non ?
  • Malheureusement, oui...
  • Ses mauvais traitements ont changé la composition de sa boîte et nous n'arrivons pas à la lui créer durablement. Elle se désagrège sans arrêt. Dans le monde des rêves, il est une proie facile pour eux. Il a un bon côté qui est resté intact, mais quand il a basculé dans les rêves, ils l'ont capturé et l'ont enfermé. Sans boîte, il ne pouvait utiliser ses pouvoirs. Je l'entendais crier dans toutes mes nuits, et j'ai réussi à le délivrer de leur emprise. Depuis, il se cache dans la forêt. À chaque crise qu'il fait dans le monde réel, il s'enfonce toujours plus dans ces bois denses. Il va toujours plus loin au fond de lui. J'ai fini par connaître chaque recoin de ce maudit endroit, tant je l'ai aidé à ne pas s'y perdre. J'ai cherché une solution pour sa boîte pendant des années. Toutes les parties de sa boîte sont dans ma tête, je la connais comme moi-même.
  • Et toi, tu as toujours la tienne ? le coupai-je.
  • Oui, je l'ai. Mon père me l'a brisée une fois et ma mère l'a réparée. Depuis, je l'ai cachée et personne n'y aura plus jamais accès.
  • Je... cafouillai-je choquée par ses révélations.
  • Bah, ne t'en fais pas... De vieilles histoires de famille ça... En attendant, je maintiens tout ça secret et je leur sers toujours de larbin là-bas. Je cache autant de boîtes que je peux...
  • Tout ce que tu me dis est vraiment troublant Alec... Dans un premier temps, je voudrais libérer So. Peut-être qu'ensuite, je pourrais aussi voir la boîte de ton père...
  • Tu connais les risques, Judith ?
  • Oui, je les connais, soupirai-je. Et ta mère dans tout ça ? Val ne m'a toujours pas rappelée pour me tenir informée.
  • Oui, Valéria est ta cousine, c'est vrai, réfléchit-il.
  • Oui, mais tu sais tout toi ! remarquai-je.
  • Oui, je vous connais tous. Je ne sais pas tout mais je sais qui vous êtes dans les grandes lignes, révéla-t-il. Avec ma mère, nous avons convenu qu'elle ne devait plus rêver pour l'instant. C'est beaucoup trop dangereux pour elle. Malgré les années passées, elle n'est pas encore sortie d'affaire. Je lui procure des photos de Soan pour ne pas qu'elle plonge dans la dépression totale, mais elle demeure fragile. Beaucoup trop fragile pour risquer sa vie.
  • Bon... Je sature d'informations là. Je dois faire le tri de tout ça.
  • Oui, je comprends, reconnut-il. Je vais récupérer les morceaux de la boîte de Soan et je te recontacte.
  • Oui, on fait comme ça, dis-je en me levant.

Il me raccompagna vers la porte puis m'enlaça soudainement.

  • Je suis tellement heureux d'avoir enfin quelqu'un avec qui avancer ! Merci !

Il me regarda de ses yeux humides dans les miens. Son regard me troubla. J'avais l'impression d'être face à un enfant plein d'espoir qui venait de recevoir une belle promesse. Je le revis nous unissant... Mes yeux se remplirent de larmes et je lui dis :

  • On va y arriver. À plusieurs on est plus fort ! Je m'occupe de ton frère.
  • Et moi de ta sœur, me sourit-il.
  • Oui, c'est vrai ! remarquai-je. Allez, Alec je vais y aller.
  • Oui, me libéra-t-il, pardon, je m'emballe parfois... Il serait bien de ne rien dire à Soan pour l'instant.
  • J'ai promis de plus rien lui cacher, confessai-je. Je te laisse quelques jours avant de tout lui dire. De toute manière, nous devons nous dépêcher de reconstituer sa boîte.
  • Oui, okay. Je...
  • Allez, courage ! Tu lui manques et ta mère aussi d'ailleurs, il sera content de te retrouver, tu verras, l'encourageai-je.
  • Ma foi ! On verra bien...

Cet homme cachait quelque chose, c'était évident. Je lui fis un signe de la main et me retournai pour partir. Je n'eus pas le temps de poser la main sur la poignée, que la porte s'ouvrit avec fracas. Mon père apparut, attrapa Alec et l'envoya valser au travers de la pièce. Il percuta le bureau, mon père se rua sur lui et lui cracha:

  • Combien de temps croyais-tu pouvoir m'échapper, petit enfoiré ?

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