XIV Parfois, il faut tout se dire... 

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Judith

J'arrivais devant chez Élé et trouvai la porte fermée à clef. Je pris mon téléphone et composai son numéro.

  • Allô, ma best ?
  • Ju, me dit-elle en pleurant.
  • Où es-tu ? Je suis devant chez toi. Pourquoi pleures-tu ?
  • Nous sommes à l'hôpital, rejoins-nous y. Je t'expliquerai quand on se verra.
  • Okay, j'attrape un bus et j'arrive.
  • À tout de suite.

Nous raccrochâmes. Je me demandais ce qui avait tout bousculé. Je n'étais partie que depuis deux heures... Je me dépêchai d'aller à l'arrêt de bus. Après avoir vérifié les horaires de passage, je m'aperçus qu'il ne serait là que dans vingt-cinq minutes. L'attente serait longue. Soudainement, je vis cet homme passer en voiture. Nos regards se croisèrent et je lui souris. Il freina brusquement et fit marche arrière. Il s'arrêta à l'arrêt de bus et baissa la fenêtre.

  • Salut, m'interpella-t-il. Besoin d'un taxi ?
  • Euh, non merci. Je vais attendre le bus.
  • Judith, laisse-moi t'accompagner... insista-t-il.

Je regardais ma montre. Encore vingt longues minutes.

  • Tu ne crains rien avec moi, je te l'ai déjà expliqué dans le parc l'autre jour. Je veux juste t'aider.
  • Oui, je le sais... Bon c'est ok, me décidai-je.

Je m'approchai de la voiture et il m'ouvrit la porte depuis l'intérieur.

  • Ce n'est pas parce que je monte avec vous que j'accepte votre proposition, okay ?
  • Pas de problème Judith, me rassura-t-il. Tu peux me tutoyer, tu sais.
  • Oui, je sais.
  • Tu vas à l'hôpital ?
  • Mais comment...
  • J'ai eu le père d'Éléonore au téléphone, il m'a mis au courant de ce qu'il se passait.
  • Ah, okay. Eh bien, vous en savez des choses sur la vie des autres ! m'exclamai-je en mettant ma ceinture.
  • Je suis travailleur social, Judith, dit-il en démarrant. De plus, je travaille dans ton lycée. Éléonore a loupé plusieurs fois l'école et c'est pas la première fois. Ses notes chutent. Son proffesseur principal m'en a parlé et je l'ai rencontrée. Elle m'a tout raconté et, depuis, je suis son parcours. C'est normal, c'est mon métier.
  • Mouais... dis-je perplexe. C'est quoi votre nom déjà ?
  • Alexis Aubry, me dit-il en souriant, mon bureau est près de la vie scolaire.
  • Mouais... me renfermai-je.

La fin du trajet se fit sous tension. Je ne voulais pas qu'un homme comme lui vienne se mêler de ma vie. C'était toujours mauvais signe. Quand ces gens-là venaient toquer à votre porte, ce n'était jamais anodin. Mila lui faisait confiance dans un autre monde et il veillait sur elle. Vu ce qu'elle m'avait raconté, je doutais de ses manières de faire. Un travailleur social ? Je n'y croyais pas...

  • Nous sommes arrivés.
  • Oui, j'avais remarqué, répondis-je, sur la défensive.
  • Judith, soupira-t-il, ne te braque pas, s'il te plaît.
  • Je ne me braque pas du tout, dis-je en me détachant prestement. Je n'aime pas qu'on me mente, c'est tout.

Je sortis en vitesse de la voiture et claquai la porte derrière moi. Il me rattrapa vite, et me dit :

  • Mais enfin, Judith, de quoi te méfies-tu autant ? Pourquoi te mentirais-je ?
  • Vous avez pris ma sœur et vous l'avez jetée dans une malle et elle ne pouvait plus respirer ! criai-je soudain en me retournant vers lui. Vous pensez que je ne le sais pas ? Même si c'est pour lui sauver la vie ou je ne sais quoi, qui agit comme ça ?
  • Ne parle pas si fort Judith ! tenta-t-il pour m'apaiser.
  • Je vous ai vu dans la maison l'autre jour, à fouiller les meubles pendant que ma sœur et moi étions cachées dans ce foutu placard ! redoublai-je.
  • Judith, arrête de crier ! m'ordonna-t-il.
  • Je commence à être fatiguée de toutes ses cachotteries et ses mensonges. Personne ne me donne des ordres ! Est-ce que c'est clair ?
  • Oui, très clair. Inutile de t'emporter. D'accord ? capitula-t-il en levant les mains.
  • Vous ne mettez pas les pieds dans ma vie. Entendu ?
  • Oui, Judith, j'ai compris le message.
  • La seule raison pour laquelle je vous parle, c'est parce que Mila vous fait confiance. N'allez pas vous imaginer autre chose.
  • Très bien. C'est bon, j'ai compris ! Je ne ferai rien qui pourrait vous nuire, okay ?
  • Okay ! fis-je. Je sais que vous ne me dites pas toute la vérité.
  • Judith, je ne peux rien te dire de plus. Je veille juste sur vous. Tu peux me faire confiance.
  • Je ne crois pas les gens qui cachent des choses.
  • Eh bien, nous mettrons cartes sur table un de ses quatre alors, ça te dit ?
  • Parfaitement.

Cela dit, je me retournai et je partis vers l'entrée des urgences. Quelques personnes nous regardaient, mais elles reprirent vite le cours de leurs activités. De toute manière, les gens sur un parking d'hôpital ont mieux à faire que de se mêler d'une vulgaire dispute d'inconnus.

Je croisai Nolan dans l'entrée. Il me sourit et m'indiqua où je pouvais rejoindre Élé avant de sortir retrouver ce fameux Alexis Aubry. Je me précipitai en réanimation. L'angoisse augmenta au fur et à mesure que je me rapprochais de la chambre. Je toquai doucement et ma meilleure amie vint m'accueillir. J'allai entrer, mais elle sortit et m'étreignit après avoir refermé la porte.

  • Ju, merci d'être venue. Ma mère est dans un état critique. Son pronostic vital est engagé et ils n'ont même pas réussi à lui prendre les constantes. Ils lui font des examens là. Dès qu'ils auront fini, nous allons pouvoir rentrer.
  • D'accord, répondis-je simplement.
  • Ça va toi ? Tu as l'air bizarre.
  • Oui, ça va. J'ai croisé quelqu'un que tu connais en bas.
  • Ah oui ? Qui ça ? me questionna-t-elle.

Les infirmières sortirent de la chambre. L'une d'elles nous dit :

  • Les filles, Mme Adams se repose. Ne faites pas trop de bruit et ne restez pas trop longtemps. Normalement, vous n'avez pas le droit d'être à plusieurs dans cette chambre, mais Mme Adams m'a suppliée. J'ai dit oui, mais pas plus de quinze minutes, entendu ?

Nous répondîmes un oui, d'un même cœur et je la remerciai vivement. Nous entrâmes dans la chambre. Je vis Emma, allongée et branchée de tous les côtés. Plusieurs machines l'entouraient: elles bipaient et s'allumaient.

  • Approchez les filles, nous appela-t-elle d'une voix chétive. Venez près de moi.

Nous nous rapprochâmes d'elle. Élé pleurait déjà et moi je ravalais la boule de sanglots qui menaçait de sortir. Cette femme était si douce et si gentille... Je ne comprenais pas pourquoi la maladie s'abattait sur elle de la sorte.

  • Ne pleure pas ma fille, dit-elle à Élé. Tout va s'arranger, tu verras.
  • Maman, ne meurs pas, je t'en supplie, gémit Élé en reniflant.

Elle posa la main sur la tête de sa fille venue s'asseoir près d'elle. Je restais debout de l'autre côté du lit. Je les regardais s'aimer et se soutenir. Je me mis à verser quelques larmes, mais me ressaisis.

  • Judith, ma chérie, prends soin d'Élé, soupira-t-elle exténuée.

J'acquiesçai tendrement. Je voyais sa fatigue, elle était à bout de force. Sa faiblesse m'affecta vivement. Je refoulais mes sanglots persistants. Elle finit par s'endormir en quelques secondes. Je vins vers Élé et lui fis signe que nous devions sortir. Affligée, elle se leva puis embrassa sa mère. J'en fis de même puis nous quittâmes la chambre. Nous sortîmes de l'hôpital, main dans la main, sans rien dire. La nuit commençait à tomber et l'air, plus frais, vint nous surprendre. Nous relâchâmes la pression de l'angoisse en respirant à pleins poumons.

Nolan et Alexis parlaient toujours sur le parking. Élé se dirigea vers eux. Pour ma part, je préférais rester en retrait et je n'entendis pas leurs échanges.

Éléonore

  • Bonjour, Monsieur Aubry, fis-je agacée.
  • Bonjour, Éléonore, me renvoya-t-il. Je t'ai apporté tes cours pour que tu puisses les rattraper.
  • Merci, c'est gentil à vous.
  • Je vois que Judith est avec toi. J'espère que ce dont nous avons parlé restera entre nous Éléonore. Je peux toujours compter sur toi ?

Il avait le don de m'énerver celui-là. Ce n'était pas le bon moment pour me parler de ça et je commençai à déborder :

  • Vous n'avez jamais pu compter sur moi, Monsieur Aubry. Je vous l'ai déjà dit, Judith est ma meilleure amie et je ne lui cache rien. Elle ne fonctionne pas avec des cachotteries. Je n'en ai jamais eu pour elle ni elle pour moi et ce n'est pas aujourd'hui que ça va commencer.
  • Écoute, Éléonore, j'ai enfin pu lui parler aujourd'hui. Je n'ai pas envie qu'elle se renferme, dit-il en essayant de me convaincre.
  • Ce n'est pas mon problème. Si vous voulez lui parler, vous n'avez qu'à lui dire la vérité. Elle en a bien assez entendu pour écouter votre baratin de travailleur social. Je ne sais pas de quoi vous avez peur.

Puis, me tournant vers mon père, je lui dis :

  • Papa, explique-lui, toi. Moi je rentre à pied avec Ju. Il commence à être tard et je n'en peux plus. On s'appelle, okay ?
  • Oui ma chérie. Vas-y, rentre. Je t'appelle plus tard, me soutint-il en m'embrassant.

Puis tournant les talons, je rejoignis Judith qui m'attendait plus loin. C'était certainement à lui qu'elle avait fait allusion tout à l'heure. Il m'était complètement sorti de l'esprit...

  • Allez, viens ma best, on y va, lui suggérai-je en lui tendant le bras.

Nous partîmes ainsi, bras dessus bras dessus, inséparables et complices.

Judith

J'écoutais Élé me raconter sa rencontre avec Alexis. Il l'avait abordée suite à ses nombreuses absences. Il lui avait posé des questions concernant sa mère et avait pris contact avec son père. Etrangement, les discussions en étaient venues à ma sœur et moi. Elles avaient ensuite glissé sur Soan. Cet homme paraissait bien trop curieux à mon goût.

  • Que lui as-tu répondu ? m'inquiétai-je.
  • Que s'il avait des questions à ton sujet, le mieux était qu'il en parle directement avec toi et que nous étions bien trop amies pour que je lui dise quoi que ce soit dans ton dos. Il a essayé de me convaincre en me parlant de ses rêves, lui aussi. Mais ce qu'il me disait paraissait dingue alors je lui ai dit qu'il était inutile de m'en raconter davantage. Je ne voulais pas en entendre parler plus longtemps. J'ai mis fin à nos échanges et ne l'ai pas revu jusqu'à aujourd'hui. Il m'a relancée, mais j'ai refusé. Il a été déçu, mais il s'est fait à l'idée. Enfin, je pense. Tout à l'heure, il m'a demandé de ne pas t'en parler pour ne pas t'effrayer, mais je lui ai dit de ne pas compter là-dessus.
  • Tu peux me raconter ses rêves ?
  • Je ne me souviens pas très bien. Il me parlait d'un voyage qu'il faisait dans le but de protéger certains enfants. Il veillait sur eux, c'était sa destinée. Quand je t'ai entendu m'en parler ce matin, je n'étais qu'à moitié surprise. Monsieur Aubry m'en avait fait un petit aperçu. C'est fou ce que vous partagez là ! Il n'est peut-être pas si mauvais, Ju. Il veut peut-être vraiment vous aider.
  • Ouais, peut-être, admis-je. En attendant, il cache des choses et je n'aime pas ça.
  • Oui, c'est vrai... soupira-t-elle.
  • Bon bref ! Allez, parlons d'autre chose... Alors, tu as répondu à Jerry ?
  • Oh punaise, je l'ai complètement oublié, s'affola-t-elle. Attends, je vais prendre mon téléphone.

Je l'aidais à regarder dans son sac.

  • Mais punaise, où j'ai mis ce... Ah ! le voilà, s'écria-t-elle. Trois appels en absence. Oups...
  • Le pauvre, Élé ! rappelle-le.
  • Oui, tout de suite !

Elle composa son numéro puis je l'entendis minauder un "Allô, Jerry, je suis désolée..." J'en profitai pour regarder mon téléphone. Un message de Soan m'attendait :

  • Alors, les nouvelles sont meilleures ?

Je lui répondis :

  • Pas vraiment non. On sort de l'hôpital, on rentre chez elle.
  • Ça va ? répondit-il, de suite.
  • Ça peut aller... et toi ?
  • Pareil. J'ai l'impression d'être dans une impasse parfois.
  • Il y a toujours une issue, So, lui dis-je en pensant qu'il parlait de nous. Ce qui compte c'est d'être honnête et sincère.
  • Tu as surement raison. Je te laisse à plus.
  • Okay, à plus...

Il fuyait, c'était évident, la question était de savoir quoi.

Soan

Je balançai mon téléphone à l'autre bout du lit. Mais comment allai-je bien pouvoir dire à Lucas et Judith qu'ils étaient cousins ? Lucas ne m'avait jamais parlé d'un autre père. S'en souvenait-il ? Comment leur avouer que ces deux hommes s'étaient faits assassiner ? Judith se pensait abandonnée, mais en vérité, son père n'avait juste pas pu retourner auprès de sa famille. Qu'est-ce que j'étais censé faire de tout ça ?

Mon père arriva dans ma chambre et me sortit de mes pensées.

  • Dis Soan, serait-il possible que je récupère le carnet quelques instants ?
  • Il est sur mon bureau, lui répondis-je, plus sèchement que je ne l'aurais voulu.
  • Ça ne va pas ? s'enquit-il.
  • Je repensais à tout ce que tu m'as dit tout à l'heure, confessai-je. Mais enfin papa, qu'est ce que je dois faire de toutes ces informations ?
  • Ce que je t'ai dit doit rester entre nous, Soan. Le secret est gardé depuis des années et tu ne dois pas mettre en péril la vie de Maria et de Lucas.
  • Judith se croit abandonnée par son père alors qu'il s'est fait tuer. Et ça, j'en fais quoi ?
  • Écoute, fils, me dit-il en s'asseyant près de moi. Tu ne peux pas tout chambouler comme ça dans la vie des gens. Judith et Lucas sont à l'abri et c'est ce qui compte. Que penses-tu qu'ils feraient avec de telles informations ? Et s'ils se mettaient à faire des recherches ou quelque chose comme ça ? Ça pourrait éveiller des personnes malintentionnées. Et ces gens là, ne rigolent pas, tu vois. Après, c'est toi qui vois. Je ne t'oblige pas à garder la vérité secrète, mais pèse bien le pour et le contre.
  • Mouais... me renfrognai-je.
  • Sois en accord avec toi-même et écoute ce que te dicte ton cœur. Mais fais bien attention, toute décision a des conséquences. Et certaines sont parfois difficiles à assumer.

Il avait raison, je devais vraiment réfléchir avant de tout leur révéler. Était-ce vraiment nécessaire ?

Il prit le carnet sur le bureau et au contact, il s'illumina. Mon père retourna près de moi et l'ouvrit. Les bons moments entre ma mère et lui prirent vie. Je les vis rire et pleurer. Chanter et danser. Je les vis se dire des mots d'amour et s'embrasser. Mon père pleura sur ces souvenirs révolus. Il caressa le visage rayonnant de ma mère. Ma mère était son garde-fou. Ils s'embrassèrent fougueusement encore. Je les vis se coucher le soir et dormir l'un contre l'autre. Mon père, gêné, referma vivement le carnet.

  • Je, euh... Je vais aller dans ma chambre si tu le veux bien, hein ?
  • Oui, lui souriais-je. Pas de soucis !
  • Je te laisse alors, me dit-il en se levant.

Je restais là, sur mon lit, à regarder le plafond. Il faudrait vraiment que je me les achète ces étoiles phosphorescentes !

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