XV Parfois, l'entraide est un don...

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Judith

La soirée chez Élé fut simple. Une fois rentrées, nous avalâmes un petit encas puis nous nous réfugiâmes dans sa chambre. Jerry était passé la voir et cela l'avait réconfortée. Son père l'avait appelée en lui disant que l'état de sa mère était inchangé et que les examens poursuivaient leur cours. Nous devions juste patienter. Facile à dire...

Nous nous couchâmes rapidement car Élé était très fatiguée. Elle était tellement anxieuse qu'elle tourna dans son lit à plusieurs reprises. Puis, subitement, elle s'endormit profondément.

J'étais moi-même très énervée et j'essayai de relâcher la pression. Je pris une grande inspiration puis soupirai lentement. Le sommeil vint me surprendre, moi aussi. Plongée dans mes rêves, j'y trouvais du réconfort.

  • Alors regarde, me disait Agathe, tu dois poser tes mains comme ça sur la personne ou l'objet dont tu veux voir un souvenir. Tu seras projetée alors dans son passé. Vas-y, essaye.

Je posais mes mains sur la table de la maison sans rien voir. Je réessayais en me concentrant un maximum, mais rien ne venait.

  • Ça ne fonctionne pas, Agathe, soupirai-je.
  • Comment ça ? Tu devrais y arriver pourtant... Attends ! Je sais ! Es-tu angoissée ? As-tu peur ou quelque chose dans le genre ?
  • Oui... Emma, la mère d'Élé est à l'hôpital et son pronostic vital est engagé.
  • Laisse-moi voir, me dit-elle en posant ses mains sur moi.

Elle plongea dans mes souvenirs et vit Emma sur le lit d'hôpital en train de nous parler. Ce pouvoir était dingue !

  • Tu n'as pas besoin d'avoir peur, Ju, cette femme est malade.Bien qu'elle ait une infection qui est en train de la tuer, les médecins vont la trouver et la traiter.
  • Comment sais-tu ça ? demandai-je choquée.
  • Je l'ai croisé dans ce monde, l'autre jour, au marché. Nous nous sommes échangées du thym contre de l'échinacée. Cette plante pousse près de chez nous et a de grandes vertus : elle stimule notamment le système immunitaire et est utile contre de nombreuses infections. Elle m'en a pris plusieurs en me disant qu'elle devait préparer son corps à un mauvais passage.
  • Mais comment savait-elle ? l'interrogeai-je, abasourdie. Elle rêve elle aussi ?
  • Oui, elle a le pouvoir de voir son avenir ! À priori, cette femme peut utiliser ses pouvoirs dans l'autre monde. Je ne suis pas très sûre de cette information, mais d'après elle, c'est possible.
  • Oui, ça l'est, confirmai-je. Ça m'est arrivé l'autre jour. J'ai créé la boîte de Mi...
  • Oh punaise ! Tu as quoi ?
  • Je euh...
  • Bon bref, nous en parlerons plus tard ! Je veux tout savoir ! me dit-elle excitée. Allez, ne t'en fais plus pour Emma, elle survivra. Maintenant réessaye.

Je fis le tri dans ma tête. Si Agathe me le disait, c'était sûrement vrai. Je soufflais lentement, expirant mes angoisses. Je posais les mains sur la table en essayant de capter tout ce qu'elle avait à donner. Les visions s'offrirent à moi sans ménagement. Je vis mes cousines et ma tante partager de nombreux repas. Parfois dans la joie, parfois dans la peine, mais toujours dans l'amour. Ces trois-là formaient une union indéfectible. Les visions s'estoppèrent et je regardais ma cousine en souriant.

  • J'ai réussi ! Je vous ai vues ! m'exclamai-je.
  • Ce n'est pas fini, Ju, m'informa-t-elle. Ce que tu as vu est récent. Il faut aller plus loin dans le passé. Mais si tu veux arrêter, dis-le moi.
  • Non, ça va. Je peux continuer.
  • N'aie pas peur, je viens avec toi !

C'est alors qu'elle aussi, posa ses mains sur la table elle. Nous partîmes au milieu d'autres familles. Certaines mangeaient dans le silence, d'autres dans la crainte. Certaines dans la honte, d'autres dans la peine. Certaines dans les rires, d'autres dans la paix. Certaines n'avaient pas ce luxe. Table et estomac étaient vides.

Je commençais à pleurer. Agathe me ramena et me prit dans ses bras.

  • Il n'y a pas que des bons souvenirs, Ju. Ici, les familles se cachent de maison en maison pour ne pas être trouvées. Rien ne nous appartient si ce n'est nos boîtes en premier, puis nous-même, si nous restons forts. Faut être prête à toute éventualité, bonne ou mauvaise.
  • C'est dur quand même...
  • Judith ? me secouait Élé.
  • La vie que tu as te prépare bien, je pense que tu es prête ! Va maintenant. Quelqu'un a besoin de toi, me dit Agathe en m'embrassant.
  • Ju, réveille-toi ! criait mon amie.
  • Okay, okay ! C'est bon je suis réveillée, Élé. Arrête de crier s'il te plaît, hein ? tentai-je.
  • Excuse-moi, je ne me rends pas compte que je crie ! plaisanta-t-elle. Mon père vient de me téléphoner !
  • Ah oui ? dis-je en me redressant. Et alors ?
  • Ce n'est pas son cancer qui l'affaiblit ! Les prises de sang ont révélé une infection ! C'est fou non ?
  • Quel soulagement, fis-je en la serrant contre moi.
  • Ils lui ont retiré son port à cath et l'ont mise sous antibio. Rhô la la ! Tu te rends compte, Ju ! Une infection ! Je suis tellement heureuse ! Elle va s'en sortir !

Nous rîmes. Le stress de tous ces derniers jours rendait ma best complètement euphorique. Je n'arrivais plus à la calmer. Elle me sortit du lit et nous allâmes nous installer devant la télé avec de la glace. Elle avait faim, une faim de loup. Plusieurs jours qu'elle ne mangeait presque pas ayant l'estomac noué par les soucis. Le lien défait, il réclamait son dû. Repue et soulagée, elle s'endormit sur le canapé avant que le soleil ne se lève. Je la couvris délicatement puis lui laissai un petit mot. Je fis mon sac et partis pour l'école.

Soan

J'aperçus Judith arriver en courant. Elle me rejoignit et nous allâmes vite en classe. Les cours s'enchaînèrent toute la journée. Je fis un saut chez moi entre midi et deux heures pour m'assurer que mon père prenne bien son traitement. Arrivé chez moi, je ne le trouvai pas. Je l'appelai mais aucune réponse. Je sortis et, en fermant la porte, j'entendis le rire de mon père me parvenir du logement voisin. Je m'approchai de la porte entrouverte et écoutai discrètement la discussion.

  • Ah ces ados ! se plaignait la mère de Judith.
  • En effet, pas toujours évident... répondait mon père. Bon, eh bien, je pense avoir fini chez vous. Je vous laisse mon numéro en cas de besoin, n'hésitez pas à me téléphoner.
  • Tu peux me tutoyer Rodrigues, minauda-t-elle. Si ça te dit, on peut déjeuner ensemble.

J'entrai sans frapper et interrompis brusquement leur moment. La mère de Ju avait la main sur le bras de mon père ; je voyais bien le rapprochement entre eux. Ce n'était vraiment pas bon signe.

  • Excusez-moi d'entrer comme ça, fis-je sans en penser un mot. J'ai entendu mon père et la porte n'était pas tout à fait fermée. Alors je me suis permis d'entrer.
  • Fils, dit mon père surpris de me voir. Mais quelle heure est-il ?
  • L'heure de notre rendez-vous quotidien, Papa ! répondis-je les dents serrées.
  • Ah ! Oui ! s'exclama-t-il gêné, notre rendez-vous quotidien ! Je n'ai pas vu le temps passer !
  • Vous pourriez peut-être manger avec moi tous les deux ?
  • Non merci Madame Berry, intervins-je rapidement avant que mon père ne parle.
  • Une autre fois Gislann ? lui sourit mon père.
  • Très bien, très bien, capitula-t-elle. Allez, je vous libère les garçons. Merci d'être passé !
  • De rien, Gislann, avec plaisir.

Je fis les gros yeux à mon père qui haussa les épaules. Je le tirai par le bras et nous quittâmes enfin ce logement. Nous rentrâmes vite chez nous et je lui fis avaler son traitement.

  • Soan, je ...
  • C'est bon Papa, garde tes salades pour toi, m'énervai-je. Tu te comportes comme un enfant et je commence à en avoir vraiment marre de tout ça.
  • Soan, s'il te plaît, ne te fâche pas.
  • Mais enfin, Papa ! Notre stabilité ne t'importe pas ? Tu flirtes comme un adolescent ayant un trop plein d'hormones ! Tu ne peux pas penser à regarder l'heure pour ne pas te transformer en monstre ? Qui en payera le prix après ? Sur qui vas-tu te défouler ?
  • Oui, je...
  • Bah ! Tu me gonfles. Allez, je m'en vais ! dis-je en traversant le salon.
  • Attends fils, je...
  • Lâche-moi, tu veux ? me rebellai-je. Tu es vraiment trop égoïste. Je retourne au lycée.

Je partis en claquant la porte. Je dévalai les escaliers et croisai Mme Berry dans le hall qui récupérait son courrier.

  • Soan ? Je pensais que tu man...
  • Écoutez, Madame Berry, la coupai-je, tenez vous loin de mon père. Il est parfois imprévisible et il vaut mieux pour vous ne pas trop le fréquenter. Okay ?
  • Euh... Je... balbutia-t-elle.
  • Je vous laisse, je dois y aller. Bon après-midi ! dis-je en m'enfuyant.

Je courus jusqu'au lycée sans m'arrêter. J'allai directement rejoindre Judith à la cafétéria. Elle n'y était pas. Je demandais à nos camarades de classe où elle se trouvait. Ils m'indiquèrent qu'elle était partie à la bibliothèque. Je m'y rendis dans la foulée. Je ralentis avant de rentrer. Je l'aperçus rapidement. Elle était assise en train de lire un bouquin.

  • Ju ! l'appelai-je en chuchotant.
  • Hey, So ! Qu'est-ce qui a ? Tu fais une drôle de tête.
  • Tu veux bien sortir avec moi ?
  • Sortir avec toi ? me dit-elle surprise. Est-ce qu'on dit encore ça ?
  • Non mais dehors Ju, rigolai-je. Est-ce que tu veux bien sortir dehors avec moi ? Il faut que je te parle.
  • Ah ! Oui ! Je euh... Bien sûr ! dit-elle confuse. Je range mes affaires et je te rejoins dehors.
  • Je pensais que le reste était déjà conclu entre nous, non ? souriais-je.
  • Conclu ? Tu vas un peu vite toi ! me taquina-t-elle. Allez, sors d'ici, j'arrive dans cinq minutes.

"Comment ça, tu vas un peu vite toi ?" pensai-je en sortant sur la pointe des pieds. Elle me rejoignit rapidement mettant un terme à mes questions existentielles. Je lui exposais la situation et elle s'exaspéra.

  • Non mais franchement qu'est-ce qui lui prend à ton père ? soupira-t-elle.
  • Il me fatigue. Je comprends pourquoi ma mère est partie, lançai-je.
  • Ne dis pas ça. Ton père est malade, Soan. Tu le sais bien...
  • Ouais, ben, il est sacrément égoïste aussi ! m'exclamai-je.

Elle me lança un regard compatissant sans trop savoir quoi répondre.

Une poignée d'heure plus tard, sur le chemin du retour, elle me raconta sa soirée avec Élé. Elle m'annonça qu'Emma était sous traitement et que les prises de sang avaient révélé une septicémie due à un staphylocoque blanc. Un peu de repos et elle serait sur pieds. Ces bonnes nouvelles la faisaient sautiller de joie.

  • Non mais un staphylocoque logé dans le port à cath. Si c'est pas abusé ça ! Il a dû passer de la peau à son sang lors de l'immunothérapie. Enfin bref, je suis tellement contente pour eux !

Elle enchaîna sur son rêve fait la veille et m'expliqua son nouveau pouvoir. Elle en était à la fois ravie et triste. Judith était une personne remplie de sentiments contraires, tout comme moi. Elle avait tendance à foncer sans trop réfléchir, à l'inverse de moi. Nous avions des points communs et d'autres qui divergeaient, comme tout le monde finalement...

Je l'écoutais parler. Elle était belle et fougueuse. Quand elle me racontait quelque-chose, j'avais l'impression d'être témoin de la scène. Tout prenait vie quand s'était elle qui parlait, même moi.

  • Oh punaise ! J'ai parlé tout le long du chemin.
  • Ce n'est rien Ju, j'aime t'écouter parler. Avec tes gestes et tes intonations, j'ai l'impression de les vivre, avouai-je en lui ouvrant la porte de l'immeuble.
  • Pffff, mais quel baratineur celui-là ! pouffa-t-elle en entrant.
  • Mais non sérieux ! rigolai-je. J'aime vraiment !
  • Tu aimes quoi au juste ? me demanda-t-elle en blaguant. Alors ?
  • Je euh... cafouillais-je en lui tenant la porte menant sur le palier.

Elle se mit à rire de mon embarras. Ne sachant comment exprimer mon ressenti, je la fis se retourner. Je la regardais droit dans les yeux en avançant vers elle. Elle recula jusqu'à être dos au mur. Je m'approchai doucement d'elle en essayant de contrôler au mieux ma respiration qui trahissait ma nervosité. Je caressai sa joue et je sentis son visage s'appuyer contre ma main. Elle ferma les yeux, savourant ce moment et moi, je la dévorais du regard.

  • Je voulais dire que c'est toi que j'...

Mes mots furent interrompus par un bruit violent de verre cassé. Puis des cris provenant de chez Judith suivirent.

Nous nous précipitâmes chez elle et nous découvrîmes Gislann complètement ivre en train de se battre avec des êtres invisibles. Elle avait jeté une bouteille contre le mur et une autre sur le sol. Des bris de verre et des flaques d'alcool, jonchaient le sol. Elle avait les habits déchirés, les pieds qui saignaient et elle criait des choses incompréhensibles. Judith avait changé d'humeur en un claquement de doigts. Sa colère lui sortait par les yeux. Elle s'approcha d'elle et la claqua si fort que sa mère tomba à la renverse, la sortant ainsi de ses hallucinations.

  • Où est Mila ? cria-t-elle angoissée.
  • Qui ça ? rigolait sa mère.
  • Quelle heure est-il ? demanda Judith en se retournant vers l'horloge. 16 h 45 ! Mila est sortie de l'école depuis quinze minutes.

Elle se leva promptement et partit à la hâte chercher sa sœur.

Et moi, je restais là, hébété devant cette scène. Gislann pleurait sur sa misère à présent. Elle était allongée au sol et n'arrivait même pas à se redresser. J'essayai de l'aider comme je pus, mais elle tenait difficilement sur ses jambes.

  • Fils, un coup de main ? fit mon père sur le palier.
  • Papa ? Je... hésitai-je ne sachant que faire.
  • Tu permets que je rentre t'aider ? demanda-t-il. J'ai entendu des cris et je suis sorti. Est-ce que tu...
  • Oui, acceptai-je, viens, on ira plus vite. Il faudrait que tout soit rangé pour le retour de Ju. Et ferme la porte s'il te plaît, personne n'a besoin de voir ça.

Il entra et ferma la porte. Il vint vers Gislann et la souleva comme une feuille. Elle s'abandonna à ses bras chaleureux et il la conduisit dans la salle de bain où je l'entendis vomir ses excès. Mon père la soigna et la changea. Propre, vidée et couchée, il la laissa décuver dans sa solitude.

Je finis de tout remettre en ordre et il me rejoignit dans le salon.

  • Fils, je vais y aller, me prévint-il mal à l'aise.
  • Oui Papa, merci de ton aide. J'ai fini de toute façon. Je vais attendre le retour des filles si tu n'y vois pas d'inconvénients.
  • Non bien sûr, je t'attends à la maison.

Il tourna les talons et rentra. L'appartement en ordre, je voulus préparer un petit goûter pour Mila. J'ouvris les placards mais ils ne comportaient que le nécessaire aux repas essentiels, pas de goûters, pas d'extras... Je courus vite chez moi et vidai le placard à gâteaux dans un sac puis allai vite tout ranger chez Ju. Je leur préparai une petite table avec des biscuits et de la brioche. J'allai sortir la poubelle quand elles arrivèrent. Je la laissai sur le palier en leur ouvrant la porte.

  • Je vous attendais les filles !
  • Soan ! s'écria Mi en se jetant dans mes bras.
  • Regarde ma princesse ce que je t'ai préparé !
  • Un goûter ! s'extasia-t-elle.

Les yeux de Mi pétillèrent de joie tandis que ceux de Ju commençaient à se noyer de larmes.

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